Le Café Littéraire  / des fleurs dans les ouvrages de Dominique Barbéris

 

 

Je revoyais, sur certains murs, ces gros troncs secs et blancs qui ont l'air de branches mortes mais qui, dès le mois d'avril, se couvrent de glycines violettes. Je me souvenais de leur légèreté de pois de senteur, de la façon dont elles se décolorent, perdent leur couleur au soleil, deviennent translucides comme un papier calque. Quand on était sous les glycines, au mois de juin, à cause des guêpes, on pensait à la vie dans ce qu'elle a de plus irrationnel.

Les kangourous

Au milieu du jardin, un tulipier était en fleurs. Il n'y avait aucune feuille. Les fleurs sortaient directement du tronc gris. En le voyant, malgré mon chagrin, j'ai été envahie par cette idée irréversible et merveilleuse du printemps.
     Même la pluie avait l'air légère
elle lustrait

doucement les branches, les fleurs pointues. Elle coulait alors vers l'intérieur, vers le cœur des pétales. Je suis restée un moment à regarder l'arbre en fleur au milieu de la pluie. J'avais la tête pleine d'images. Je me souvenais des gants de ma première communion. Ils étaient un peu fendus à la saignée du poignet. En écartant les bras sur le prie-dieu, je voyais ma veine bleue, gonflée, celle qui doit irriguer toute la main, dans l'encoche. Ces gants avaient le même blanc que les fleurs, un blanc éblouissant, presque irréel. Les coutures du bout des doigts agaçaient un peu l'ongle, mais c'était délicieux, et chaque fois que je les regardais, j'en retirais une grande satisfaction. Je voyais mes mains gantées devant moi sur la chaise où se trouvait un autre de mes camarades ; je les mettais l'une contre l'autre, et c'était dans cette position surtout qu'elles ressemblaient aux fleurs du tulipier.

Les kangourous

On entendait des cris d'oiseaux et le ciel était d'un bleu vif, entièrement nettoyé. Beaucoup d'arbres avaient de petites fleurs blanches. (…)
     Les amies évoquèrent la beauté du jardin ; elles ajoutèrent en soupirant à mon égard : "Ça s'est fait vite"; elles me firent discrètement remarquer la corbeille de roses jaunes et de petits chrysanthèmes qu'elles avaient consacrée au souvenir de leur amie. (…)
     Je voyais comme dans un brouillard les fleurs humides, les ex-votos gris sombre de granit ou de marbre, et les petits anges de plâtre aux bras ouverts, fixés à leur support comme les poupées Peynet de ma vitrine.

Les kangourous

Elle habitait une rue flanquée de cerisiers du Japon. Au printemps, ces arbres se couvrent d'une peluche rose, intense, presque criarde. Les regarder fait mal aux yeux dans la lumière. On aurait dit que des oiseaux à plumage exotique s'étaient abattus sur la rue, des flamants. La floraison des cerisiers était la seule beauté de ce quartier tranquille, Auderghem, au printemps.

      Les gens venaient de loin le dimanche pour admirer les cerisiers. Ils se promenaient, tiraient la laisse des chiens pendant que ceux-ci faisaient pipi contre les arbres, regardaient en l'air. Ils se montraient les plus belles branches. C'était inattendu, ces fleurs si roses sur ces branches grises, souvent mouillées.
      Quand le soleil brillait, l'abondance des fleurs l'empêchait de chauffer le trottoir. L'air était frais, mais doux. Sous le ciel bleu, le bas de la rue restait sombre. Aux emplacements des cerisiers, le trottoir avait l'air couvert de nuages.

Le temps des dieux

 

Les soirs du mois de mai, l'eau de l'étang du square Fabre-L'Espeau s'irisait de couleurs plus douces. Avec la pelouse fraîche tondue, les milliers de fleurs pâles qui poussaient sur les arbres, la laque soyeuse du petit étang, où les canards glissaient toujours, le square prenait ce côté miniature des jardins japonais ; 
il y avait un très grand marronnier à fleurs rouges. Le soleil du soir teintait les fenêtres et les visages des gens qui lisaient leur journal. Personne n'avait envie de rentrer.

On traînait.
    On cueillait des pâquerettes et on tirait sur les pétales : je t'aime un peu… je t'aime beaucoup, je t'aime… (on finissait, très théâtral - on aimait tellement les grands mots -, à la folie passionnément).

Le temps des dieux

 

Le soir, de clarté de jour, on allait arroser les roses du parterre. Elles se tenaient très droites, très découpées, appuyées contre l'air immobile comme elles se seraient appuyées aux parois d'un vase.
La petite fille aidait à tenir l'arrosoir.
     Pendant que l'eau coulait sur la terre sèche, les dieux faisaient l'éloge des roses ; ils vantaient pour chacune la qualité de son parfum , sa couleur qu'altérait un peu - qu'approfondissait, eût-on dit - la transparence neutre qu'avait dans cette région, tout spécialement l'été, le crépuscule.
     Le monde est beau ; les dieux voulaient que leurs enfants en prennent la mesure. Ils lui faisaient remarquer des nuances tendres d'ongle, des rouges de caillots de sang, tirant sur le noir. Certaines fleurs étaient mousseuses, prêtes à se défaire, dilatées et informes ; d'autres, rondes et fermes, gorgées d'eau, avaient l'air de coquetiers en caoutchouc.

     C'était comme si l'axe du monde avait penché ; une douce et triste obliquité gagnait les ombres de la cour, les tiges des roses, leur reflet scrupuleux, imperceptiblement agrandi.

Le temps des dieux

      

La rose du vase se défaisait, perdait lentement ses pétales, jonchait la nappe de lunules rouges comme les carreaux ou les cœurs d'un jeu de cartes - et quelles figures nous promettait ce jeu pour l'avenir ?

 Le temps des dieux

 

Leurs jambes s'ornaient d'éraflures pâles et de croûtes séchées, qui chatouillaient, et qui se détacheraient bientôt lorsqu'ils seraient guéris, tomberaient dans la nature comme des pétales de fleurs, libérant une parcelle de peau neuve, stérile, d'un rose vif, poussé là, à l'abri de l'air, une vraie peau de bébé.

Le temps des dieux

Elle oublia le soir. Et pourtant le soir allongeait insidieusement l'ombre portée de son relax. L'ombre avait pris une bonne dizaine de centimètres sur la gauche, c'était visible. Par instants, le numen d'invisibles dieux décidait de la chute d'un pétale. Quelquefois, le pétale était arrêté à mi-course. Il se perdait dans l'embarras des feuilles arrosées. Il s'ajoutait dans le secret à l'imposante masse végétale. Ce qu'il devenait alors, personne n'aurait pu le savoir.
Le destin d'un pétale dans le monde, qui s'en soucie ?

L'heure exquise

Les hortensias séchés de la grande-rue avaient perdu leur bleu-violet. La couleur en était passée comme celle des vieilles robes.

     Les hortensias séchés de la grande-rue allongeaient doucement leurs ombres, jusqu'à frôler la rigole du garage Maucroix et fils. La moitié maintenant de la rue était sombre.

     Ces pauvres hortensias ! dit la bouchère ; ça fait pitié ! tout est si sec ! Un peu de pluie ne ferait pas de mal !

     Un chat sauta d'un appui de fenêtre et déplaça un pot. Il se coula entre les tiges d'un buisson d'hortensias ; on eut l'impression qu'il tenait quelque chose de souple, de vivant dans sa gueule ; peut-être un mulot. Rien qu'un instant, on eut le sentiment de la barbare sauvagerie de la nature.

     L'unité de l'ombre se faisait malgré la multiplicité des formes : celle des maisons avait couvert la rue, on aurait dit par terre un ruisseau sombre. Le dessin noir des hortensias, ayant atteint le bas du mur, s'élevait d'un jet continu jusqu'au toit du garage Maucroix et fils (d'où partaient toujours les coups réguliers d'une réparation).

L'heure exquise

Les fleurs des haies étaient si pâles qu'on ne voyait qu'elles. On ne pensait plus aux épines et c'est à ce moment-là, toujours, qu'on se déchirait les mains.

     La venue du soir cachait tout. Les ballons devenaient blancs, de la couleur des fantômes. Mais les fantômes existaient-ils ? On aurait dit que le jardin avait grandi. On entendit dans le ciel le grondement d'un moteur. Tout le monde leva la tête, mais l'avion, cette fois, restait invisible. 

Les pieds de la table et ceux de la chaise disparaissaient comme s'ils avaient fondu dans l'air. Et les guêpes aussi étaient invisibles ; elles vous tournaient autour en cherchant les endroits sur la peau ; elles s'introduisaient dans les fleurs ; les chats qui n'avaient pas mangé venaient se frotter à vos chevilles. Les épines piquaient, les murs cognaient, les chats avaient faim.
L'herbe mouillée faisait pleurer les petits frères.

L'heure exquise

Les roses qui grimpaient sur le mur avaient été trempées par l'arrosage ; une guirlande de moustiques entourait l'ampoule extérieure. On aurait dit que l'air tremblait. Dans la pièce, derrière elles, le réveil atteignait, seconde après seconde, une de ces graduations qui ne se voient pas, abordait un rivage insensible de l'heure.

L'heure exquise

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