Le Café Littéraire luxovien/Lectures Prix Marcel Aymé


 
Qu'est-ce que le prix Marcel Aymé ?
     
Le prix marcel Aymé est décerné par l'ALAC (Association du Livre et des Auteurs Comtois) soutenue par différentes instances. Il récompense un roman publié à compte d'éditeur, dont l'auteur est originaire ou réside en Franche-Comté. 
      Pierre Perrin, président de l'ALAC lors des années 2003, 2004 et 2005, a élargi le jury de ce prix aux lecteurs de base en donnant, ces années-là, une voix à un membre d'une des bibliothèques ayant rédigé des notes de lecture sur les ouvrages proposés au prix. 
      Le Café littéraire luxovien faisait partie de ces groupes de lecture.

        

 

 

 

Prix Marcel Aymé
Ouvrages en lice en
2005:

 

 

Rubens, de Michel Embareck, L'Écailler du sud, 2004 [128 pages, 6 €] ; (1 - 2)
Un automne sur la colline, de Françoise Ascal , éditions Apogée, septembre 2003 [80 p. 14 €] ; ( 12)
Se perdre avec les ombres, de Françoise Lefèvre,  éditions du Rocher 2004 [204 pages, 17,90 €] (Primé)
L'Adieu aux abeilles, d' Alexandre Voisard,  Bernard Campiche éditeur, 2003 [100 pages, 12 €] ;
Douze mètres cubes de littérature, de Roland Fuentès,  éditions du Rocher 2003 [184 pages, 17 €] ;
Les Enfants de la Vouivre, de Michel Dodane, 
Albin Michel, 2004 [400 pages, 19,90 €] ;
Les Planches au Roi, de Marie-Thérèse Boiteux
France-Empire, 2003 [348 pages, 19 €] ; (1 - 2 )

 


Le choix du Café littéraire luxovien:

Rubens, de Michel Embareck, L'Écailler du sud, 2004 [128 pages, 6 €]
lecture par le Café littéraire luxovien :

""À demain, qui sait ?"
Les mots avaient collé au soleil des néons sur les lèvres de Rubens. Depuis, ils tournaient, résonnaient et cognaient puis revenaient en écho au chaud d'une gorge muette qui les ressassait.
""

Dès le premier paragraphe le ton est donné. Celui particulier de Michel Embareck dans un style élaboré et très moderne dont le lecteur se délecte. Un style tout en jeu de langue et de mots, et d'émotion par eux cachée: "Faire coller la tonalité des mots au rythme de l'action pour enfin écouter dans le silence de son crâne la mélodie exacte du texte, l'apnée des virgules, le grincement des adjectifs, la complainte de la souffrance et du désir."
La trame du récit est également donnée par ces premières lignes, le livre ne sera pas autre chose que cette question pleine d'espérance et d'incertitude, ce ressassement.

Et le personnage, évoqué à la troisième personne par le narrateur, de glisser au fil de ses pensées pour Rubens, à celles de son enfance vécue "entre chiourme familiale et lycée de redressement", de sorte qu'à présent "il ne se sentait guère différent d'un animal autiste". Dont il s'évade, enfant, par la lecture, adulte, par les voyages: "Dès qu'il empoignait un sac de voyage les cicatrices du passé restaient à la maison." Ainsi est-il devenu journaliste "à la recherche d'ombres mortes".

Journaliste. Car "Écrivain, jamais il n'aurait envisagé de le devenir. À ce jeu-là, on finissait toujours par cracher le morceau, raconter comment on avait été bête comme ses pieds, toucon avec le diable dans la peau pour en faire de mignons romans rustiques, vélo rouge et gâteaux sur la table le jour de la fête des petits cochons". Mais que fait Michel Embareck, l'auteur, dans ce livre, si ce n'est évoquer son enfance? Certes, pas de façon mignonne.

"Il a rencontré Rubens, il a osé d'un alcool à l'autre être inexplicablement drôle, spirituel, bref ce qu'elle attendait de lui.
Elle lui a dit en partant : "À demain, qui sait?
"
Rubens, au surnom de peintre comme il en donne à chaque femme aimée, il la trouve "belle comme un aéroport". Promesse de transports, prémisses d'un amour, ravissement de cette découverte et attente.

Étrange livre plein d'ironie, que ce "Rubens", à lire et à relire, car il faut attendre la dernière page pour avoir la clef de bien des allusions, pour savoir où l'auteur habilement nous menait : "Il n'attendait pas Rubens sans espoir. Il l'attendait sans avenir." Car Rubens voyage elle aussi, et lui donne rendez-vous à l'aéroport Louis Armstrong, certain 11 septembre 2001, dans une Amérique décrite comme "un pays totalitaire sentant la moisissure à plein nez.", qui "lui apparaissait désormais comme un laboratoire secret de recherches sur l'absurde."

Absurde. Cyniquement le narrateur avait écrit : "Ici mieux qu'ailleurs, l'agonie du monde le ravissait." On est passé de l'individuel au collectif. Le 11 septembre ne pouvait pas laisser indifférent, et
Rubens lui avait dit en partant : "À demain, qui sait?".




Un automne sur la colline, de Françoise Ascal, éditions Apogée, septembre 2003 [80 p. 14 €]
lecture par le Café littéraire luxovien :

Il ne faut pas chercher dans le petit ouvrage de Françoise Ascal un roman ni des nouvelles, pas non plus un récit. C'est une évocation, celle d'un lieu qui depuis des temps immémoriaux suscita le sentiment du sacré, "que ce sacré soit religieux ou pas", à travers les hommes qui l'arpentèrent. Ce lieu, c'est la colline de Bourlémont, elle domine Ronchamp, village de Haute-Saône, à son sommet est construite une Chapelle dédiée à Notre-Dame du Haut, elle fut aussi lieu de combats sanglants durant la seconde guerre mondiale.

Françoise Ascal revoit les êtres qui ont arpenté ses sentiers, ne veut en oublier aucun, les imagine quand les souvenirs ou les documents ne suffisent pas: membres de sa famille au visage buriné de paysans ayant vécu au village quelques kilomètres en bas; pèlerins dès le Moyen Âge; Celtes dont les druides officiaient sous ses merisiers ancestraux; promeneurs; tirailleurs sénégalais, congolais, guinéens, marocains ou algériens de la deuxième guerre mondiale "qui avez donné votre vie pour des valeurs qu'on était loin de vous accorder chez vous et dont vous serez encore exclus à l'issue des combats"; soldats tombés de toutes les guerres dont la veuve, comme Adèle, sa grand-mère, "ne demande rien que de ne pas vivre trop longtemps, le rejoindre vite"; mineurs se souvenant des coups de grisou; esclaves de tous pays puisque Champagney, à trois minutes à vol d'oiseau, fut la première commune à réclamer, à la veille de la révolution, dans ses cahiers de doléances, l'abolition de l'esclavage; l'architecte Le Corbusier influencé par l'Orient qui, bien qu'athée, fut chargé de la reconstruction de cette Chapelle, "fendue comme un vieux chêne foudroyé", par les bombardements, en arpenta les sentiers, les environs, les paysages, pour "s'imprégner de l'esprit du lieu" et bâtir l'actuelle que l'auteur décrit comme "un vase de silence et de douceur", où elle voit dans la couleur rouge d'une des trois chapelles qui la composent "le ruissellement du sang qui n'en finit pas, dévale les hauts murs, rejaillit plus vigoureux. Fontaine ou noria."; jusqu'au Chapelain qui voua cinquante années de son existence à la "Marie tendre et triste", "mélancolique", tête inclinée portant l'enfant Jésus, vénérée là, restée "sourde" pourtant lors des combats.

Petit livre émouvant, d'une belle écriture poétique, dans lequel Françoise Ascal tente de "tresser un lien entre des voix, retournées au silence". Pour ce faire elle emploie la forme de prétendues lettres, datées du 1er septembre au 29 novembre 2002, qu'elle adresse justement à Simon, un tirailleur sénégalais mort en défendant cette colline "aux confins des Vosges et de la plaine d'Alsace, au seuil de la trouée de Belfort, dans un piège à rat, à l'ombre d'une vierge Marie épuisée…", alors qu'elle même venait de naître. Simon qui ne les lira pas, Simon qu'elle imagine, invente, replace dans sa réflexion sur l'histoire et les hommes de ce haut lieu toujours très fréquenté.

Le livre incite le lecteur curieux à parcourir d'autres ouvrages à vocation plus documentaire sur l'origine du culte en ce lieu, sur la Chapelle, sa construction, sur Le Corbusier, sa vie, ses carnets, sur les combats qui y sévirent, l'esclavage, la mine et la vie souterraine de la colline.
On en sort avec l'idée du peu que nous sommes face à la mort, face à l'histoire, pris dans la multitude, mais aussi avec celle de qu'il y a d'unique et d'humain en chaque disparu, dont la colline garde la mémoire et qu'elle lie. Et c'est peut-être de là que vient ce sentiment du sacré, cette atmosphère de recueillement qui l'habite.




Se perdre avec les ombres, de Françoise Lefèvre, éditions du Rocher 2004 [204 pages, 17,90 €].
lecture par le Café littéraire luxovien :

Françoise Lefèvre y déplore la perte, celle de la confiance, celle du royaume du bonheur. Elle est plongée dans un état mélancolique dont il lui faut se sortir. Une mélancolie qui au début ne cède pas.
Alors elle prend sa voiture, part. Se retrouve seule dans une chambre d'hôtel sans confort, pour en ressortir métamorphosée.
Par l'écriture: "…ces pages deviendront l'antidote du chagrin…". Elle l'a toujours fait lors des coups durs, des trahisons. Une écriture de femme, mais attention, toute en pudeur, pas de détails, pas de réality-show.
Et physiquement. Cette fois elle a 60 ans, la chandelle qu'elle emporte toujours en voyage lui révèle son visage, le miroir ne lui fait pas de cadeau. Elle est lucide sur le temps qui lui reste. Coupe ses cheveux. "Vanité".
On pense à Madeleine, d'ailleurs elle la cite, celle de Georges de la Tour, et d'autres œuvres picturales: La Laitière, La gardeuse d'oies de Rembrandt, un Van Gogh. Elle évoque aussi les tristes contes d'Andersen et des rondes, lorsque "les lauriers sont coupés", des atmosphères dans lesquelles elle se retrouve. La force d'aimer l'a quittée.
Dans ses lectures elle découvre des compagnons: "La phrase qui va sauver on la trouve toujours. Elle nous aide à tenir.". Elle en met ici en exergue, de Pascal Quignard, d'André Dhôtel, reprend leurs expressions, les développe dans une écriture fragmentée. On pense aux Ombres errantes, au Pays où l'on n'arrive jamais, lorsqu'elle écrit: "Désormais mon seul refuge, ma seule patrie c'est d'écrire. Comme d'un lit d'amour. Lit d'agonie. Un lit de mort. … Écrire pour un non-retour."

Si Françoise Lefèvre est lucide et connaît la souffrance, elle l'évoque avec des mots qui charment. Ses mots sont "baume" aussi pour le lecteur. Ils disent le pourquoi de l'écrire, de l'écrire vrai, de l'écrire qui lave: "On est contraint d'écrire". Grâce à l'écriture on atteint une dimension sacrée, "on a des pensées qui aident à la résurrection".

Ce livre semble venu sans plan de départ, au gré des idées qui s'enchaînent, avec sa part de distraction lorsqu'elle ne focalise pas sur sa peine.
Surgit alors une touche ironique à propos de la carte Vermeil de la SNCF, aujourd'hui appelée Sénior, et de l'humour: "voir si les morts rigolent" disaient les enfants au cimetière. On la devine en voix de guérison.
Elle est plus qu'une simple bourgeoise qui vient de subir une déception amoureuse et s'épanche dans un livre. Elle dévoile qu'elle a eu la vie dure: SDF, on lui avait retiré ses enfants, c'est alors qu'elle s'est mise à écrire pour la première fois. Pour jeter un pont entre eux et elle, les racheter, les reprendre, les nourrir, les loger. Elle l'a pu grâce au succès de son premier livre. Une chance due à sa ténacité.
Mais eux aussi sont destinés à partir: "Plus je vais, plus je sais que l'amour, toutes les amours sont vouées à la séparation. L'arrachement."
Alors elle se blinde: "Chaque fois que je me suis laissée bercer par de belles paroles, je l'ai payé très cher. Aujourd'hui je ne baisse plus ma garde."

Dans le deuxième chapitre: "La parenthèse allemande", Françoise Lefèvre fait une révélation qui touche à l'Histoire et l'aide à comprendre mieux pourquoi elle s'est toujours sentie "en Résistance". Sa vie entière elle l'a passée dans l'ignorance de son identité vraie, dans la hantise d'être issue d'une famille de nazis. C'est au soir de sa vie seulement qu'elle découvre une partie de son identité.

Bref, ce petit livre est un lever de soleil, on passe de l'ombre à la clarté. On en sort en se disant que les peines ne sont pas le tout de la vie. Que la vie toujours reprend le dessus. Qu'il ne faut pas baisser les bras: "C'est étrange, ma vie qui marche quand c'est moi qui tiens les rênes, qui prends les décisions. Les choses marchent quand je suis au commandement et pas dans les sentiments. J'aurai perdu beaucoup de temps, beaucoup de force avec les sentiments."


 

L'Adieu aux abeilles, d'Alexandre Voisard, Bernard Campiche éditeur, 2003 [100 pages, 12 €]
lecture par le Café littéraire luxovien :

Sept nouvelles composent ce recueil. Elles mettent en scène des personnages qui ne sont pas des héros à qui tout réussit ou auxquels il arrive des aventures tragiques, grandioses et dignes d'intérêt, ce ne sont pas des battants. Les personnages d'André Voisard sont des êtres ordinaires, comme on en rencontre tous les jours, un peu frustrés, un peu naïfs, inhibés, ils manquent d'esprit d'initiative, de confiance en soi, de volonté, se laissent dominer par les autres, sont malheureux, un peu, à cause de ça ou des vicissitudes de la vie. Ce ne sont pas même des révoltés. Ils vivent repliés sur eux-mêmes sans se mettre en avant, c'est ainsi qu'ils se protégent des autres qu'ils n'osent ni affronter ni aborder, ou qu'ils gomment les événements malheureux qu'ils ne veulent accepter, comme la mort d'un proche. Au pire ils se noient dans l'alcool.
L'auteur met en lumière leurs faiblesses avec une tendre moquerie. On sourit de leur déconvenue et des subterfuges qu'ils emploient pour se masquer la réalité plutôt qu'on ne les blâme ou les raille. "C'est ainsi que la vie passe, la belle vie, dans un dialogue qui n'en finit pas, avec les anges, les vrais anges qu'on a croisés sur sa route et qu'on a pris une fois par la main et qui tout en bavardant vous accompagnent sans défaillance, en vos allées et venues le long des précipices où la réalité vous guette, cachée parmi la meute des souvenirs en demi-teinte."
Cela donne des nouvelles touchantes, écrites dans un français très maîtrisé comme on n'en rencontre plus guère de nos jours, tout en souplesse et fluides, agréables à lire.



 

Douze mètres cubes de littérature, de Roland Fuentès, éditions du Rocher 2003 [184 pages, 17 €]
lecture par le Café littéraire luxovien :

Publié, parce que lauréat du Prix Prométhée de la Nouvelle, en 2003, ce recueil sort du cadre de la logique conventionnelle et peut offusquer certains lecteurs.

Roland Fuentès y remet en effet en question les convictions, les évidences. Il écrit: "L'absurde, le cocasse et un fantastique léger me sont utiles pour accoler une parure bizarre à des choses que j'avais oublié d'observer. Mon seul message: rien n'est normal, rien n'est évident; il n'y a pas UNE réalité. Il n'y a que des questions." Dans ses nouvelles il ne s'en prive pas, bouscule les lois physiques, l'histoire et la chronologie, les raisonnements logiques, ce que l'on tient pour bonnes meurs aussi, relation entre les espèces et le bien fondé des actions humaines.

Partant de là, on n'a peu de chance d'apprécier ses histoires déconcertantes, aberrantes, loufoques, à la limite du malsain et du morbide et qui paraissent incompréhensibles si l'on n'accepte pas, le temps du livre, de laisser tomber ses repères traditionnels, de se laisser embarquer dans l'illogique de l'auteur qui n'est pourtant pas toujours si éloigné du nôtre. Il puise pour les construire dans notre fond commun. S'inspire de l'enfance, du désordre des rêves, et fait preuve d'une imagination débordante à partir d'expressions usuelles telles que: "Il avait plu des cordes" prises à la lettre, de l'histoire de l'humanité, d'une réflexion sur la fin, la mort…

Bref, s'il est possible de se laisser prendre à son jeu puisqu' "Il faut être bien fou pour ignorer le pouvoir des histoires.", qu'elles sont malgré tout de construction intéressante, bouleversant ce que l'on attend d'habitude d'une nouvelle, et écrites dans une langue tout de même accessible, le livre une fois refermé, comme le rêveur une fois éveillé, on les oublie.


 

Les Enfants de la Vouivre, de Michel Dodane, éd. Albin Michel, 2004 [400 pages, 19,90 €]
lecture par le Café littéraire luxovien :

Oui, la quatrième de couverture dit juste, l'auteur rend bien hommage à sa Franche-Comté natale dans de belles pages évocatrices de lieux et d'atmosphères en une écriture ramassée et chantante, dont on se délecte dès la première page:
"La rue Battant est calme et tiède en cette fin d'après midi qui s'étire au rythme d'un temps presque immobile dans le feutré granuleux des vieilles pierres et des statues rongées peuplant le centre ville."
Et l'on se plaît au fil de l'intrigue vite plantée, à retrouver des noms connus : Lure, Maîche, Pontarlier, Salins-les-Bains, Charquemont, Morteau, Ornans, Delle, Saint Claude, Consolation, Besançon et sa cathédrale, son église Saint Pierre, le square Castang, les rues Mégevan, Battant, ses trages, les plats traditionnels, le vin d'Arbois, pour ne citer que ceux-là, jusqu'à la Vouivre, ce serpent légendaire propre à la Franche-Comté, introduite dans une légende revisitée " Le trésor du fils de la Vouivre " qui permet à l'auteur de donner à son ouvrage un titre accrocheur et un rebondissement.
Car Dieu ! Que cette histoire, somme toute gentillette et éculée, d'amour contrarié entre deux adolescents aux familles opposées, paysanne et bourgeoise parvenue, est pleine de retournements de situation. En quatre parties, violence, drames, scènes de bonheur et érotiques se succèdent, en un rythme de plus en plus effréné et accrochent le lecteur, qui jusqu'aux toutes dernières pages, lues à la hâte pour enfin connaître le dénouement, ignore si l'issue sera heureuse ou triste.

Pour résumer l'impression laissée par le livre on pourrait en reprendre une phrase: "La voiture de Louis Béliard allait bon train, négociant au mieux les virages sournois et la géographie escarpée et dolente". Oui, dolente, car cette histoire menée bon train, située dans les années 50 en Franche-Comté, n'est en fait qu'un conte, mêlé d'un soupçon d'ésotérisme. (On pense au "Da Vinci Code" de Dan Brown, best seller paru en décembre 2004 en traduction française chez Lattès. Il donne l'impression que la même méthode de construction est utilisée: un vertige de rebondissements et retournements de situation. Mais dans le livre de Dan Brown, la quête est riche de toute une culture artistique, historique, religieuse, ésotérique, mathématique, etc. qui ébranle les fondements mêmes de notre culture et apporte une vision nouvelle au lecteur en présentant une théorie sur le Graal, Marie Madeleine, le Féminin sacré, d'où son immense succès).

Bref, Les Enfants de la Vouivre, de Michel Dodane, tout en étant un livre agréable et bien écrit (il a obtenu le prix Louis Pergaud en 2004), semble bien artificiel et superfétatoire, même si à de rares pages évocatrices de toute une atmosphère et de sentiments profonds on se laisserait presque émouvoir, il n'apporte rien de neuf au lecteur.




Les Planches au Roi, de Marie-Thérèse Boiteux, France Empire, 2003, 348 pages, 19 €.
lecture par le Café littéraire luxovien :

C'est l'histoire d'une famille franc-comtoise, un feu, ou communion, au moment difficile du rattachement de la Comté à la France, au XVII ème siècle. Un livre tout public, bien pensant et tout à fait terroir, mais terroir intelligent, mêlant événements historiques et familiaux, tradition orale, vocabulaire, travaux, et coutumes, dans un récit romancé où le labeur et les amours sont de campagne et font penser parfois aux récits champêtres de George Sand.

Pas de recherche littéraire ici, mais une chronique du temps passé, par ailleurs bien écrite, et qui se lit sans ennui. À peine, parfois, le lecteur s'agace-t-il d'un discours un peu trop pédagogique, pour vite être repris par l'enchaînement du récit.
Les titres des chapitres sont les années marquantes de ce foyer comtois du petit village de Valoreille, mais aussi celles des seigneurs (les Colins de Valoreille) qui occupent le château, à qui l'on doit service, et plus largement celles de la Comté toute entière.
La vie dure, les bonheurs et les malheurs qui se succèdent sur plusieurs générations sont bien sûr relatés, tantôt dans le menu, tantôt plus brièvement -parfois l'on saute tout un paquet d'années-, sans que l'on tombe jamais dans le pathos, car la vie, obstinée trouve toujours son chemin d'une façon ou d'une autre afin que se transmettent biens et terres accumulées au fil du temps, par le travail de chacun.

Les Planches au Roi est le deuxième volume de cette saga familiale commencée avec Les renards cuisent au four (cuisent employé dans son sens transitif), au moment de la guerre des Comtois contre Français et Suédois, saga qui s'étend sur près de deux siècles.
Mais cet ensemble va au-delà. C'est toute une conception de la façon de vivre à cette époque dans les campagnes, de cet attachement à la terre, si différent d'aujourd'hui qui est exposée de manière non rébarbative. Pour l'écrire l'auteur a effectué de nombreuses recherches, fouillé dans les archives, tant historiques que généalogiques et familiales, n'a pas négligé le témoignage des anciens, a employé leurs mots et expressions dans ses dialogues.

Ce long récit nous montre enfin, comment peu à peu, par l'enchaînement des événements, on est passé du désir de poursuivre sa descendance en engendrant des héritiers afin de transmettre les biens de la communion, comment on est passé de cette façon d'exploiter la terre ensemble en vivant dans un même foyer réunissant parents, frères, sœurs, belles sœurs, enfants, et petits enfants sous l'autorité du chef de feu pour éviter que les biens durement acquis par le labeur ne soient repris par le Seigneur, à une autre: l'artisanat et l'entreprise, l'émigration vers les villes et la France, l'éclatement des familles, l'individualisme.

 

 

Des compte-rendus d'autres lecteurs :

 

Les Planches au Roi, de Marie-Thérèse Boiteux 

Les lecteurs de la Médiathèque de Champagney :
Après avoir relaté, à travers la vie du village de Valoreille, non loin de Saint-Hippolyte, les terribles épreuves de l'invasion de la Franche-Comté par les Suédois et les Français - au dix septième-siècle, dans " les renards cuisent au four ", Marie-Thérèse Boiteux reprend la chronique de ce village d'agriculteurs, rattaché désormais au royaume de France. Les blessures sont encore vives et la haine des nouveaux maîtres bien présente. Mais il faut faire vivre la " communauté " familiale, et la rencontre de Pierre et Blaise, aux Planches au Roi va être l'occasion de décrire la vie des paysans de cette époque qui, à force de travail va s'améliorer. Le village reprend vie, on assiste à la construction de l'école, puis de l'église. Dans son récit, Marie-Thérèse Boiteux, n'idéalise pas le passé, elle souligne la dure vie des femmes aux maternités nombreuses, la mort des nourrissons, les jeunes enfants très tôt au travail, les hommes malades d'avoir trop travaillé…et les enfants qui partent, pour gagner mieux leur vie. Son livre se lit avec plaisir, elle manie la langue avec doigté et finesse, tout en n'hésitant pas à intégrer des expressions franc-comtoises, certains ont plaisir à retrouver le parler de leur grand-mère. Tout en réveillant la mémoire d'un temps révolu, voici une lecture détente assurée. Ce livre fait partie de la sélection des livres pour le prix Marcel Aymé 2005.

 

 

Un automne sur la colline, de Françoise Ascal  (éditions Apogée, septembre 2003)

lecture par Martine Mouhot :
Le temps d’un automne, Françoise Ascal, s’adresse dans une suite de lettres à Simon, soldat inconnu, peut-être mort à l’aube de ses vingt ans - comme tant d’autres pris dans l’étau des guerres - sur la colline de Bourlémont où est implantée la chapelle de Ronchamp.
Lieu sacré déjà au temps des celtes, et lieu de pèlerinage depuis très longtemps, les hommes et les femmes venus des alentours mais aussi de plus loin en ont foulé le sol pour s’en remettre à la Vierge, avec au cœur le désir d’une vie moins dure. En dépit des tirailleurs sénégalais, ces "redoutables combattants"- de ceux qu’on met à l'avant pour prendre les coups et les oublier très vite, - la colline fut le théâtre de combats où les hommes tombèrent et la chapelle, détruite sous les obus en septembre 1944.
Françoise Ascal se souvient des montées sur la colline avec sa grand-mère, Adèle, veuve de l'autre guerre, "Tenir c'est le maître mot de sa vie" mais aussi "de vos vies gens du peuple, menu fretin, que vous soyez blancs ou noirs"; tout en pensant à Simon et ses frères.
Quant à le Corbusier, l'architecte de ce lieu devenu mythique, elle nous le montre arpentant la colline en tous sens "à la recherche du souffle essentiel" avant de décider de l’emplacement de la Chapelle, tenant compte de cette personnalité "toujours présente… le paysage, les quatre horizons. Ce sont eux qui ont commandé" écrira-t-il dans ses carnets. Lieu de lumière, quand le soleil brille, elle évoque de son regard, au delà des frontières "la blancheur éblouissante des murs…Grèce, Crète, Afrique ".
Tout au long de cette méditation, l'auteur offre de multiples liens entre hier et aujourd'hui, entre ici, la colline, Champagney le bourg voisin et son combat contre l'esclavage en 1789, et ailleurs, d'autres collines, lieux d'horreur et de génocide, le Rwanda au doux nom de pays aux sept collines, tout en posant l'inévitable question "Comment en finir avec la noirceur, - celle qui persiste et rayonne même sous les cieux les plus lumineux ?"

À
l'image de la chapelle, l'écriture de Françoise Ascal oscille entre ombre et lumière, tour à tour grave et lumineuse, elle porte la méditation au plus haut, là où réside l'Essentiel, avec en son sein une immense humanité.

 

Rubens, de Michel Embareck
lecture par Marie-Françoise G.:


Une rencontre
Des noms de peintres
Une enfance avec le diable dans la peau
Des parents autoritaires
De la souffrance
Le lycée de redressement, la chiourme familiale
Un métier de journaliste
L'écriture
Les bars
Une phrase pleine d'espoir et d'incertitude : " A demain, qui sait ? "
Un mutisme, une timidité avec les femmes
Des voyages aux quatre coins du monde
La recherche d'ombres mortes
Du désir et de l'attente
Une femme aux formes Rubens
Des mots avec lesquels jongler
Une Amérique totalitaire sentant la moisissure
La musique bleue
L'attentat du 11 septembre
De l'ironie, beaucoup, une pointe de cynisme et de l'absurde
De l'émotion voilée
Voilà les ingrédients avec lesquels Michel Embareck, au style résolument affirmé réussit un livre.

 

 

 

Prix Marcel Aymé
Ouvrages en lice en 2004:

 

À deux pas de nulle part, de Michel Embareck, éditions de l'Archipel 2002, 200 pages, 14,95€. 
Troubles à Froidecombe, de Françoise Desbiez, éd. Arts et Littérature, 2002, 22 € 
Un mur cache la guerre, d'Yves Laplace, éditions Stock 2003, 194 pages, 15€.
Hiver noir, Benoît Coulon, éditions Empreintes, 2003, 302 pages, 18 €
L'étoile et la croix, de Daniel Susterac
, éditions Cêtre 2003, 224 pages, 19,80 €
Le Drap, d'Yves Ravey, éditions de minuit, 80 pages, 8 € (Primé)
L'homme-lézard, de Claudine Jacques, HB éditions 2002, 232 pages, 15€
Le Puits de la tortue, de Catherine Flamant et Michèle Paris
, éditions des écrivains, 2002, 150 pages, 16,20€.
Raconte Grand-Mère, de Marie-Thérèse Renaud, éditions Cabédita, 2003, 168 pages, 22,50 €. 

 

 

 

Prix Marcel Aymé
Ouvrages en lice en 2003:

À la recherche de Rita Kemper, de Luna Satie (éd. Série Noire Gallimard, 2002)
Louie, d' Alain Gerber (éd. Fayard, 2002)
Chutes de pluie fine, de Jean-Michel Maulpoix (éd. Mercure de France 2002)
La deuxième mort de Toussaint-Louverture, de Fabienne Pasquet, (éd. Actes Sud, 2001)
(Primé)
La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé (éd. Actes Sud, 2002)
Dumky, de Christophe Fourvel ( éd. La fosse aux ours, 2000)
Pas tes mains mais ma bouche, d'Annelyse Simao (éd. La Dragonne, 2001)
Si peu, de Jean Grosjean (éd. Bayard, 2001)
Le pays des Ilithyes, de Roger Faindt (éd. Aéropage, 2002)
Les Corymbelles, de Jean Girard (Atelier du Grand tétras, 2002)
Opus Incertum 1984-1986, de Roger Munier (éd. Gallimard 2002)

 

 

 

 

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