| Le Café
Littéraire luxovien /Prémices |
J'étais si jeune que je ne voyais pas encore la face de l'amant. À
peine sentais-je ses mains et l'équerre de ses jambes, toute sa houle
amoureuse se frayant passage dans nos soies mélangées. Lorsque je me
relevais, je prenais plaisir à m'enrouler, sauve, dans le caraco, à
enfiler mes bras bleuis dans ses manches fendues, à recouvrir mes
cuisses rougies de la jupe que je faisais se déplier à la façon d'un
éventail. J'imaginais alors ses branches articulées se souder entre
elles, m'isolant de l'amant, m'isolant de la chambre douloureuse. En
vérité, cette soie couleur de Sienne était des langes exquis
épousant mon corps petit, le berçant, le secourant. Je devais grandir,
émerger de cette chrysalide orange, me dépouiller de ses luisances, de
ses froissures. Idelette de Bure, La Garde-robe ou les phrases de taffetas
Elle s'éveillait sous sa main qui n'avait pas forme de main, mais seulement de courbe du vent repu de pollens; nonchalance, forme de caresse oubliée là, de caresse de sable ― la trace enfin relevée du fabuleux marchand qu'enfant elle n'avait jamais pu surprendre. Main semeuse de sommeil ayant cédé, distraite, à son charme. Mireille Sorgue, L'Amant (éd. Robert Morel)
Un long silence suivit tandis qu'il l'attirait sous son manteau. Puis,
trop ému pour parler, il la conduisit au bord du bief où ils s'assirent
sur le gazon. Elle se pencha en avant, et d'une main, tandis qu'il gardait
l'autre entre les siennes, elle baigna son visage avec l'eau prise entre
les nénuphars. Elle n'avait pas prévu ce qu'elle éprouverait quand il
la tiendrait vraiment dans ses bras; c'était pour elle la découverte
d'un monde de sensations, pour lui un nouvel aspect des rivages qu'il
croyait bien connus. Avec amour, penchée, elle toucha de ses lèvres
celles de son amant réfléchies dans l'eau et but. Quand de nouveau elle
le regarda, elle se sentit pâle et glacée. Hervey Hallen, Anthony Adverse (chap. IV La forêt enchantée)
Gabriel García Márquez, L'amour aux temps du choléra
Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d'eux seuls préoccupés, goûtaient l'un à l'autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d'être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s'admirant dans les hautes glaces des murs, élégante, émouvante, exceptionnelle, femme aimée, parfois reculant la tête pour mieux le voir qui lui murmurait des merveilles point toujours comprises, car elle le regardait trop, mais toujours de toute son âme approuvées, qui lui murmurait qu'ils étaient amoureux, et elle avait alors un impalpable rire tremblé, voilà, oui, c'était cela, amoureux, et il lui murmurait qu'il se mourait de baiser et bénir les longs cils recourbés, mais non pas ici, plus tard, lorsqu'ils seraient seuls, et alors elle murmurait qu'ils avaient toute la vie, et soudain elle avait peur de lui avoir déplu, trop sûre d'elle, mais non, ô bonheur, il lui souriait et contre lui la gardait et murmurait que tous les soirs, oui, tous les soirs ils se verraient. Albert Cohen, Belle du Seigneur
Si bien qu'Orlando et Sasha (c'était le diminutif qu'il lui avait donné en souvenir du renard blanc de Russie qu'il avait eu dans son enfance: une créature au pelage aussi doux que neige mais dont les dents avaient la dureté de l'acier, et qui l'avait si sauvagement mordu que son père l'avait faite abattre), si bien qu'ils avaient le fleuve pour eux seuls. Échauffés par le patinage et par l'amour, ils se jetaient au sol, en quelques lieu solitaire, là où les osiers jaunes bordaient la rive et, enveloppé dans un grand manteau de fourrure, Orlando la prenait dans ses bras et goûtait ― pour la première fois, disait-il ― les plaisirs de l'amour. Puis, une fois atteint le ravissement suprême, quand, apaisés, ils gisaient en pamoison sur la glace, il lui parlait de ses anciennes amours qui n'étaient, comparées à elle, que bois, sac et cendre. Alors, riant de sa véhémence, elle se jetait à nouveau dans ses bras et l'étreignait une fois de plus pour l'amour de l'amour. Puis ils s'émerveillaient de ce que tant d'ardeur ne fît pas fondre la glace (...). Virginia Woolf, Orlando
Les femmes au camélia sont aussi envoûtantes que bienveillantes. Gao Xingjian, La montagne de l'âme
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