| Le Café Littéraire luxovien /accumulation... |
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«J'ai écrit une fois sur un prince impérial qui s'était dépouillé de tout ce qu'il possédait afin de pouvoir devenir lui-même et qui s'était retiré dans un modeste pavillon de chasse pour vivre seul avec ses rêves. Ce prince parvint finalement au douloureux constat que, sans objets, le monde comme sa propre existence n'avaient aucun sens. Il semble apparemment impossible de découvrir le secret des objets sans un immense chagrin. Et nous devons humblement admettre la vérité de cet ultime secret.» Extrait
des Carnets de Celal Salik
Lucile aimait l'avenue Jean-Jaurès, les boutiques Fabio Luci et Sympa, dans lesquelles s'emmêlaient toutes sortes de vêtements et d'accessoires d'une qualité et d'un goût discutables. Elle y passait des heures, arpentait leurs rayons encombrés, à la recherche du rouge à lèvres, de la paire de collants, du tee-shirt, du soutien-gorge, du sac, des chaussures qui lui sembleraient incontestables. Lucile écumait les Hall des affaires, les Paris pas cher, et autres Troifoirien, où elle avait l'art de dénicher quantité de petites choses plus ou moins utiles et décoratives. Lucile avait développé au fil des années un goût certain pour le cheap, la camelote et la pacotille. Lucile aimait les brocantes, les marchés aux puces, les vide-greniers, dénichait pour ses petits-enfants d'invraisemblables cadeaux (bibelots, boîtes, gourmettes, barrettes, Opinel, portecrayons, santons...) aussi saugrenus qu'inutiles, qu'elle leur offrait, triomphante, à chacune de ses visites. Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit
Je disparus dans la cuisine. Quand j'en revins, Füsun regardait les vieilles affaires de ma mère, les antiquités, les bibelots, les pendules pleines de poussière, les boîtes à chapeau et toutes sortes de babioles. Afin de la mettre à l'aise, je lui expliquai en agrémentant mon récit de plaisantes anecdotes que ma mère était une chineuse hors pair et que, après s'être entichée quelque temps de ces objets récupérés ou achetés avec enthousiasme dans des brocantes, les boutiques à la mode de Nisantasi et de Beyoglu, dans de vieux konak de pachas, des yali à moitié détruits par des incendies, des maisons de derviches à l'abandon et moult magasins à l'occasion de ses voyages en Europe, elle les expédiait ici et les oubliait totalement. J'ouvrais les placards sentant la poussière et la naphtaline et lui montrais les monceaux de tissus, le tricycle avec lequel tous deux avions joué dans notre enfance (ma mère distribuait nos anciennes affaires aux membres les moins argentés de la parentèle), un pot de chambre, le fameux vase rouge à fleurs en céramique de Küta-hya que ma mère m'avait demandé de chercher, et les piles de boîtes à chapeau. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
Mais quand nous désignons le moment le plus heureux de notre existence, nous savons pertinemment qu'il appartient à un passé depuis longtemps révolu, et c'est la raison pour laquelle il nous fait souffrir. La seule chose qui puisse nous rendre cette souffrance tolérable, c'est de posséder un objet datant de ce moment en or. Ces vestiges conservent les souvenirs, les couleurs, la texture et les plaisirs visuels de ces instants de bonheur absolu, bien plus fidèlement que les personnes qui nous les ont fait vivre. (…) Quiconque s intéresse un tant soit peu aux grandes civilisations et aux musées sait que toute la connaissance de la civilisation occidentale dont l'influence est dominante dans le monde repose sur les musées, et que les authentiques collectionneurs qui en sont à l'origine ne soupçonnaient généralement pas l'impact de ce qu'ils faisaient lorsqu'ils rassemblaient leurs premières pièces. Ces pièces qui constitueraient ensuite le fonds de grandes collections et seraient exposées, dûment classées et cataloguées (les premiers catalogues étaient les encyclopédies), les collectionneurs dans l'âme ne les avaient pour la plupart même pas remarquées. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
C'est durant ces sombres mois de fin 1979 ― les pires que nous ayons vécus ― que je volai le plus d'objets chez les Keskin. Plus qu'un simple signe me rappelant la beauté de l'instant que j'avais vécu, ces objets étaient aussi devenus pour moi une partie intégrante de cet instant. Les boîtes d'allumettes que j'expose dans le musée de l'Innocence, par exemple... Chacune d'elles avait été touchée par Füsun et s'était Imprégnée de l'odeur de sa main mêlée à de subtils effluves d'eau de rose. Lorsque je me retrouvais dans l'appartement de l'immeuble Merhamet et m'emparais de ces boîtes d'allumettes comme je le faisais de chacun des autres objets exposés dans mon musée, je revivais naturellement le plaisir que j'avais eu à être assis à la même table que Füsun et à croiser son regard. Mais le bonheur qui emplissait mon cœur quand, l'air de rien, je prenais les allumettes sur la table et les glissais dans ma poche, avait encore une autre dimension: c'était la satisfaction d'extorquer une part, si minime soit-elle, à l'être que j'aimais de façon obsessionnelle sans pouvoir néanmoins le posséder. (…) Cette période fut la plus malheureuse non seulement pour Füsun mais aussi pour moi. Des années plus tard, quand la vie m'amena à rencontrer les tristes et étranges collectionneurs d'Istanbul, à leur rendre visite dans leur logis rempli à craquer de papiers, d'objets de récupération, de boîtes, de photos, à mesure que j'essayais de comprendre ce que ces frères éprouvaient en rassemblant capsules de soda ou images d'acteurs et ce que représentait pour eux l'acquisition de chaque nouvelle pièce, je me remémorais quelles étaient mes propres impressions lorsque je dérobais des objets aux Keskin. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
Au
cours de ces huit ans passés à la table des Keskin, je récupérai 4
213 mégots de cigarettes fumées par Füsun. Chacun de ces mégots ―
dont l'une des extrémités touchait ses lèvres de rose, entrait dans
sa bouche, s'humidifiait au contact de sa langue comme me l'indiquait
parfois l'état du filtre et s'imprimait joliment de la teinte de son
rouge à lèvres - était une chose intime et singulière, recelant le
souvenir de moments heureux et de profondes douleurs. Pendant neuf ans,
Füsun fuma toujours des Samsun. Une marque de cigarettes que, par
mimétisme, j'adoptai aussi peu après avoir commencé à aller dîner
chez les Keskin. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
Le musée Nissim de Camondo où je me rendis parce que je savais que son fondateur était un Levantin originaire d'Istanbul m'apporta une certaine libération en me montrant que je pourrais moi aussi fièrement exposer les ensembles d'assiettes et de couverts ayant appartenu aux Keskin ou encore la collection de salières que j'avais constituée en sept ans. Au musée de la Poste, je vis que je pourrais exposer les lettres que j'avais écrites à Füsun et celles qu'elle m'avait adressées; dans le micromusée du Service des objets trouvés, je me rendis compte que tout ce que j'avais accumulé et qui me rappelait Füsun ― par exemple le dentier de Tarik Bey, ses boîtes de médicaments et ses lactures ― était en fait digne d'être exposé. Dans la maison-musée Maurice Ravel située en dehors de la capitale et où je me rendis en une heure en taxi, j'eus presque les larmes aux yeux en voyant la brosse à dents, les tasses à café, les bibelots, les poupées, les jouets du célèbre compositeur ainsi qu'un rossignol en métal qui chantait dans une cage, me rappelant soudain Citron. En visitant ces musées parisiens, je n'avais nullement honte de ma collection de l'immeuble Merhamet. Je passais peu à peu du type honteux des objets qu'il récupérait à celui du fier collectionneur. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
Les Honteux quant à eux accumulent pour accumuler. Pour eux comme pour les collectionneurs tirant fierté de leur marotte, accumuler des objets constitue au départ une réponse à une souffrance, un problème ou une obscure pulsion, une consolation, voire un remède ― comme le lecteur le déduira de ma propre situation. Mais la société dans laquelle évoluent les Honteux n'accordant pas d'importance aux musées ni aux collections, le fait d'accumuler est perçu comme une honte à cacher et non comme une activité estimable concourant à l'accroissement de la connaissance. Au pays des Honteux en effet, les collections sont le signe non pas d'un savoir profitable mais uniquement d'une blessure honteuse. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
Quand je lui demandai auprès de qui d'autre je pourrais me procurer les images de films qui m'intéressaient, Hifz Bey m'expliqua qu'il y avait pléthore de collectionneurs dont le logement était plein à craquer de photos, de films et d'affiches. Lorsque chutes de films, monceaux de papiers, de photos, de journaux et de revues accumulés finissaient par chasser leurs proches, ces collectionneurs (qui ne s'étaient pour la plupart jamais mariés) se mettaient à ramasser tout ce qu'ils trouvaient, transformant rapidement leur habitation en véritable maison poubelle. Certains collectionneurs célèbres étaient forcément en possession de ce que je cherchais mais le plus dur serait de parvenir à remettre la main dessus; leur antre était tellement bondé qu'il devenait presque impossible d'y pénétrer. (…)
C'est dans ces taudis que je m'employai à dénicher nombre des photos
de halls de cinéma que j'exposerais dans mon musée, des vues
d'Istanbul, des cartes postales, des billets de cinéma, des menus de
restaurant que je n'avais pas pensé à conserver en leur temps, des
boîtes de conserve rouillées, de vieilles pages de journaux, des
sachets en papier portant des logos de société, des boîtes de
médicaments, des bouteilles, des photos de la vie quotidienne de la
ville évoquant bien plus l'Istanbul que Füsun et moi avions connu que
les photos d'acteurs célèbres. (…)
Ce qui me faisait honte était non pas de voir la mère de cet ancien
employé du gaz constamment le houspiller et l'humilier, mais de savoir
que tous ces objets, fourmillant des souvenirs de personnes qui avaient
déambulé à une époque dans les rues d'Istanbul, vécu dans ses
bâtisses et dont la plupart étaient mortes aujourd'hui, allaient
disparaître sans pouvoir entrer dans un musée, être classifiées ni
trouver place dans un cadre ou une vitrine. J'avais entendu le récit du
drame survenu dix ans plus tôt d'un photographe grec qui, après avoir
photographié durant quarante ans mariages, fiançailles, naissances,
réunions professionnelles et meyhane de Beyoglu, avait dû
brûler dans la chaudière d'un immeuble toute sa collection de
négatifs parce qu'il ne savait où les stocker et ne trouvait pas
preneur. Même gratuitement, personne n'avait voulu des photos de noces,
de festivités et d'assemblées de toute une ville. Les occupants de ces
maisons poubelles devenaient un sujet de moquerie dans l'immeuble et le
quartier; en raison de leur solitude, de leur mauvais caractère et de
leur habitude de fouiller les poubelles et les carrioles des
brocanteurs, on en avait peur. Sur un ton dépourvu d'affliction, l'air
de rendre compte d'une réalité de la vie, Hifzi Bey m'avait raconté
que, après leur décès, les monceaux d'objets qu'ils avaient
accumulés chez eux étaient brûlés avec une colère empreinte de
religiosité sur un terrain vague du quartier (l'aire sur laquelle on
tuait les moutons pour la fête du sacrifice), ou bien donnés à un
brocanteur ou un éboueur. Omar Pamuk, Le musée de l'innocence
― Il était notaire et s'appelait Boulard. Au lieu d'aimer les rangées solennelles des casiers comme tous ses collègues, il ne se plaisait qu'à loger des livres sur des rayons, à les empiler dans des placards. Tout était bibliothèque dans cette étude singulière qui débordait d'une littérature au rabais. À la fin, ce fut une telle invasion, que Boulard, devenu propriétaire de l'immeuble, expulsa successivement tous ses locataires pour s'emparer de chaque étage et y loger ses livres. Il acheta ensuite six maisons et les transforma en vastes greniers à bouquins. Un jour que Nodier lui demandait je ne sais quel ouvrage, Boulard, passant d'une maison à l'autre, frappa de sa canne les piles, les murailles, les remparts de volumes: «Il est là, ou là, ou là,» disait-il avec une ironie triomphante. Devenu malade et ne pouvant plus sortir, Boulard se faisait apporter des bouquins sur son lit. Il les touchait, les marchandait, les étalait avec amour. Comme il perdait de plus en plus la mémoire, il rachetait trois ou quatre fois le même livre. R.
Vallery-Radot, Préface à Le Bibliomane
Il y a vingt ans que Théodore s'était retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire: lequel des deux, c'était un grand secret. Il songeait, et l'on ne savait à quoi il songeait. Il passait sa vie au milieu des livres, et ne s'occupait que de livres, ce qui avait donné lieu à quelques-uns de penser qu'il composait un livre qui rendrait tous les livres inutiles; mais ils se trompaient évidemment. Théodore avait tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais. Théodore ne parlait plus, ne riait plus, ne jouait plus, ne mangeait plus, n'allait plus ni au bal, ni à la comédie. Les femmes qu'il avait aimées dans sa jeunesse n'attiraient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardait qu'au pied;et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avait frappé son attention: Hélas! disait-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu! Charles
Nodier, Le Bibliomane
Le
bibliophile sait choisir les livres; le bibliomane les entasse. Le
bibliophile joint le livre au livre, après l'avoir soumis à toutes les
investigations de ses sens et de son intelligence; le bibliomane entasse
les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le bibliophile
apprécie le livre, le bibliomane le pèse ou le mesure. Le bibliophile
procède avec une loupe, et le bibliomane avec une toise. J'en connais
certains qui supputent les enrichissements de leur bibliothèque par
mètres carrés. L'innocente et délicieuse fièvre du bibliophile est,
dans le bibiomane , une maladie aigue poussée au délire. Parvenue à
ce degré fatal de paroxysme, elle n'a plus rien d'intelligent, et se
confond avec toutes les manies. Je ne sais si les phrénologistes qui
ont découvert tant de sottises ont découvert jusqu'ici dans
l'enveloppe osseuse de notre pauvre cervelle l'instinct de
collectivité, si développé dans plusieurs pauvres diables de ma
connaissance. J'en ai vu un, dans ma jeunesse, qui faisait collection de
bouchons de liége, anecdotiques ou historiques, et qui les avait
rangés par ordre, dans son immense galetas sous des étiquettes
instructives, avec indication de l'époque plus ou moins solennelle où
ils avaient été extraits de la bouteille; exemplum ut: Charles
Nodier, L'Amateur de livres
Il
me faut quelques instants, je m'arrête, pour distinguer ce qui
m'entoure, les masses de chaque côté, même ici, dans le vestibule. Christophe Perruchas, Revenir fils
Néanmoins,
on peut compter au nombre des choses qui n'ont pas changé les quartiers
où les détritus sont rassemblés. L'ordure est partout la même dans
le monde, à toutes les époques, et la ressemblance de famille entre
des tas d'ordures est parfaite. Ainsi, le voyageur qui visite les
environs de Montrouge peut, sans difficulté, remonter dans son
imagination jusqu'à l'année 1850. Bram Stocker, L'enterrement des rats
Valbrisson
a trouvé refuge temporairement chez sa tante, la sœur cadette de sa mère.
Il est persuadé que personne ne viendra l'y importuner chez elle si une
plainte s'avérait officiellement portée contre lui. La tante en
question est une personne à l'imagination perturbée, une névrotique
incurable, une originale qui n'est pas dangereuse si ce n'est qu'envers
elle-même, immergée dans un monde imaginaire et négatif, au point
qu'elle se croit en permanence victime de quantités d'événements.
Depuis le départ de sa sœur (…) elle vivait en manque d'affection, même
si cette dernière ne la ménageait guère. Sa seule présence l'avait
réconfortée toute sa vie, elle était habituée à son caractère
autoritaire. Elle ne peut que se réjouir de la présence de son neveu.
Depuis son enfance elle vit dans cet appartement acheté par les
parents. Le jeune Valbrisson eut la surprise de découvrir un
appartement étrange, peu accueillant, dans l'un de ces prestigieux
immeubles de grand standing, à deux pas de l'Arc de Triomphe. Un
appartement hors du temps, kafkaien. Le décor est impressionnant. La
tapisserie date de l'époque des parents et de surcroît la tante garde
des journaux depuis des lustres dans l'hypothétique espoir d'écrire
une anthologie quelconque sur ses contemporains, alors qu'elle serait
bien incapable d'écrire un ouvrage structuré. Des journaux, il y en a
partout, ficelés, classés et entassés de chaque côté du couloir de
l'entrée, du sol au plafond, entreposés dans les cinq chambres, sur
les chaises, les fauteuils, partout. Un décor effrayant. L'entretien
projeté par le fils Valbrisson avec Kervelin, avait pour but de faire
connaître un plan qu'il souhaitait voir mis en place le plus rapidement
possible, autant pour éviter des poursuites judiciaires que pour
quitter la tante et le capharnaüm dans lequel elle vivait, l'odeur du
vieux papier et des vieilles encres l'incommodant. Michèle Larrère, Un complot éloquent
Il
ne sait pas ce qu'il doit transmettre, ni pourquoi il continue à
compiler des phrases sur les pages arrachées au calepin. Peut-être
cherche-t-il seulement quelque chose à avoir fait? Une collection de
feuillets à empiler à l'angle de la table, comme il accumulait les
descentes en luge dans le parc en face de la maison familiale, ou les
étés en Italie. L'activité d'un vivant. Les morts ne collectionnent
rien. Arnaud Friedmann, L'invention d'un père
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