Le Café Littéraire luxovien /accumulation...

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«J'ai écrit une fois sur un prince impérial qui s'était dépouillé de tout ce qu'il possédait afin de pouvoir devenir lui-même et qui s'était retiré dans un modeste pavillon de chasse pour vivre seul avec ses rêves. Ce prince parvint finalement au douloureux constat que, sans objets, le monde comme sa propre existence n'avaient aucun sens. Il semble apparemment impossible de découvrir le secret des objets sans un immense chagrin. Et nous devons humblement admettre la vérité de cet ultime secret.» 

Extrait des Carnets de Celal Salik
(Cité dans L'innocence des objets, d'Omar Pamuk

 

Lucile aimait l'avenue Jean-Jaurès, les boutiques Fabio Luci et Sympa, dans lesquelles s'emmêlaient toutes sortes de vêtements et d'accessoires d'une qualité et d'un goût discutables. Elle y passait des heures, arpentait leurs rayons encombrés, à la recherche du rouge à lèvres, de la paire de collants, du tee-shirt, du soutien-gorge, du sac, des chaussures qui lui sembleraient incontestables. Lucile écumait les Hall des affaires, les Paris pas cher, et autres Troifoirien, où elle avait l'art de dénicher quantité de petites choses plus ou moins utiles et décoratives. Lucile avait développé au fil des années un goût certain pour le cheap, la camelote et la pacotille. Lucile aimait les brocantes, les marchés aux puces, les vide-greniers, dénichait pour ses petits-enfants d'invraisemblables cadeaux (bibelots, boîtes, gourmettes, barrettes, Opinel, portecrayons, santons...) aussi saugrenus qu'inutiles, qu'elle leur offrait, triomphante, à chacune de ses visites. 

Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit

 

Je disparus dans la cuisine. Quand j'en revins, Füsun regardait les vieilles affaires de ma mère, les antiquités, les bibelots, les pendules pleines de poussière, les boîtes à chapeau et toutes sortes de babioles. Afin de la mettre à l'aise, je lui expliquai en agrémentant mon récit de plaisantes anecdotes que ma mère était une chineuse hors pair et que, après s'être entichée quelque temps de ces objets récupérés ou achetés avec enthousiasme dans des brocantes, les boutiques à la mode de Nisantasi et de Beyoglu, dans de vieux konak de pachas, des yali à moitié détruits par des incendies, des maisons de derviches à l'abandon et moult magasins à l'occasion de ses voyages en Europe, elle les expédiait ici et les oubliait totalement. J'ouvrais les placards sentant la poussière et la naphtaline et lui montrais les monceaux de tissus, le tricycle avec lequel tous deux avions joué dans notre enfance (ma mère distribuait nos anciennes affaires aux membres les moins argentés de la parentèle), un pot de chambre, le fameux vase rouge à fleurs en céramique de Küta-hya que ma mère m'avait demandé de chercher, et les piles de boîtes à chapeau. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence 

 

Mais quand nous désignons le moment le plus heureux de notre existence, nous savons pertinemment qu'il appartient à un passé depuis longtemps révolu, et c'est la raison pour laquelle il nous fait souffrir. La seule chose qui puisse nous rendre cette souffrance tolérable, c'est de posséder un objet datant de ce moment en or. Ces vestiges conservent les souvenirs, les couleurs, la texture et les plaisirs visuels de ces instants de bonheur absolu, bien plus fidèlement que les personnes qui nous les ont fait vivre. 

(…) Quiconque s intéresse un tant soit peu aux grandes civilisations et aux musées sait que toute la connaissance de la civilisation occidentale dont l'influence est dominante dans le monde repose sur les musées, et que les authentiques collectionneurs qui en sont à l'origine ne soupçonnaient généralement pas l'impact de ce qu'ils faisaient lorsqu'ils rassemblaient leurs premières pièces. Ces pièces qui constitueraient ensuite le fonds de grandes collections et seraient exposées, dûment classées et cataloguées (les premiers catalogues étaient les encyclopédies), les collectionneurs dans l'âme ne les avaient pour la plupart même pas remarquées. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence 

 

C'est durant ces sombres mois de fin 1979 les pires que nous ayons vécus que je volai le plus d'objets chez les Keskin. Plus qu'un simple signe me rappelant la beauté de l'instant que j'avais vécu, ces objets étaient aussi devenus pour moi une partie intégrante de cet instant. Les boîtes d'allumettes que j'expose dans le musée de l'Innocence, par exemple... Chacune d'elles avait été touchée par Füsun et s'était Imprégnée de l'odeur de sa main mêlée à de subtils effluves d'eau de rose. Lorsque je me retrouvais dans l'appartement de l'immeuble Merhamet et m'emparais de ces boîtes d'allumettes comme je le faisais de chacun des autres objets exposés dans mon musée, je revivais naturellement le plaisir que j'avais eu à être assis à la même table que Füsun et à croiser son regard. Mais le bonheur qui emplissait mon cœur quand, l'air de rien, je prenais les allumettes sur la table et les glissais dans ma poche, avait encore une autre dimension: c'était la satisfaction d'extorquer une part, si minime soit-elle, à l'être que j'aimais de façon obsessionnelle sans pouvoir néanmoins le posséder. 

(…) Cette période fut la plus malheureuse non seulement pour Füsun mais aussi pour moi. Des années plus tard, quand la vie m'amena à rencontrer les tristes et étranges collectionneurs d'Istanbul, à leur rendre visite dans leur logis rempli à craquer de papiers, d'objets de récupération, de boîtes, de photos, à mesure que j'essayais de comprendre ce que ces frères éprouvaient en rassemblant capsules de soda ou images d'acteurs et ce que représentait pour eux l'acquisition de chaque nouvelle pièce, je me remémorais quelles étaient mes propres impressions lorsque je dérobais des objets aux Keskin. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence 

 

Au cours de ces huit ans passés à la table des Keskin, je récupérai 4 213 mégots de cigarettes fumées par Füsun. Chacun de ces mégots dont l'une des extrémités touchait ses lèvres de rose, entrait dans sa bouche, s'humidifiait au contact de sa langue comme me l'indiquait parfois l'état du filtre et s'imprimait joliment de la teinte de son rouge à lèvres - était une chose intime et singulière, recelant le souvenir de moments heureux et de profondes douleurs. Pendant neuf ans, Füsun fuma toujours des Samsun. Une marque de cigarettes que, par mimétisme, j'adoptai aussi peu après avoir commencé à aller dîner chez les Keskin. 
       (…) Parfois, elle éteignait nerveusement sa cigarette dans le cendrier. Parfois, il s'agissait moins d'un mouvement d'énervement que d'un geste d'impatience. Je l'avais souvent vue écraser son mégot avec une rage qui me mettait mal à l'aise. Certains jours, elle éteignait sa cigarette en la tapotant légèrement mais avec insistance au fond du cendrier. D'autres fois, alors que personne ne regardait, elle écrasait le mégot d'un geste ample, lent et puissant comme elle l'eût fait de la tête d'un serpent. J'avais impression que toute la colère qu'elle avait accumulée contre la vie, elle la passait sur ce mégot. Il lui arrivait également de l'écraser distraitement sans même un regard vers le cendrier alors qu'elle suivait un programme à la télévision ou écoutait la conversation qui se déroulait à table. Souvent aussi je la vis éteindre sa cigarette à la hâte à seule fin de s'en débarrasser avant de saisir une cuiller ou une carafe. Quelquefois, dans ses moments de gaieté et d'enjouement, elle pressait du bout de l'index l'extrémité de la cigarette dans le cendrier, comme si elle tuait un animal sans le faire souffrir. Lorsqu'elle était occupée dans la cuisine, elle passait sa cigarette sous l'eau du robinet et la jetait à la poubelle, exactement comme le faisait Tante Nesibe. Toutes ces méthodes différentes et beaucoup d'autres encore donnaient à chacun des mégots passés entre les mains de Füsun une forme, une âme singulières. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence

 

Le musée Nissim de Camondo où je me rendis parce que je savais que son fondateur était un Levantin originaire d'Istanbul m'apporta une certaine libération en me montrant que je pourrais moi aussi fièrement exposer les ensembles d'assiettes et de couverts ayant appartenu aux Keskin ou encore la collection de salières que j'avais constituée en sept ans. Au musée de la Poste, je vis que je pourrais exposer les lettres que j'avais écrites à Füsun et celles qu'elle m'avait adressées; dans le micromusée du Service des objets trouvés, je me rendis compte que tout ce que j'avais accumulé et qui me rappelait Füsun par exemple le dentier de Tarik Bey, ses boîtes de médicaments et ses lactures était en fait digne d'être exposé. Dans la maison-musée Maurice Ravel située en dehors de la capitale et où je me rendis en une heure en taxi, j'eus presque les larmes aux yeux en voyant la brosse à dents, les tasses à café, les bibelots, les poupées, les jouets du célèbre compositeur ainsi qu'un rossignol en métal qui chantait dans une cage, me rappelant soudain Citron. En visitant ces musées parisiens, je n'avais nullement honte de ma collection de l'immeuble Merhamet. Je passais peu à peu du type honteux des objets qu'il récupérait à celui du fier collectionneur. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence 

 

Les Honteux quant à eux accumulent pour accumuler. Pour eux comme pour les collectionneurs tirant fierté de leur marotte, accumuler des objets constitue au départ une réponse à une souffrance, un problème ou une obscure pulsion, une consolation, voire un remède comme le lecteur le déduira de ma propre situation. Mais la société dans laquelle évoluent les Honteux n'accordant pas d'importance aux musées ni aux collections, le fait d'accumuler est perçu comme une honte à cacher et non comme une activité estimable concourant à l'accroissement de la connaissance. Au pays des Honteux en effet, les collections sont le signe non pas d'un savoir profitable mais uniquement d'une blessure honteuse. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence 

 

Quand je lui demandai auprès de qui d'autre je pourrais me procurer les images de films qui m'intéressaient, Hifz Bey m'expliqua qu'il y avait pléthore de collectionneurs dont le logement était plein à craquer de photos, de films et d'affiches. Lorsque chutes de films, monceaux de papiers, de photos, de journaux et de revues accumulés finissaient par chasser leurs proches, ces collectionneurs (qui ne s'étaient pour la plupart jamais mariés) se mettaient à ramasser tout ce qu'ils trouvaient, transformant rapidement leur habitation en véritable maison poubelle. Certains collectionneurs célèbres étaient forcément en possession de ce que je cherchais mais le plus dur serait de parvenir à remettre la main dessus; leur antre était tellement bondé qu'il devenait presque impossible d'y pénétrer. 

(…) C'est dans ces taudis que je m'employai à dénicher nombre des photos de halls de cinéma que j'exposerais dans mon musée, des vues d'Istanbul, des cartes postales, des billets de cinéma, des menus de restaurant que je n'avais pas pensé à conserver en leur temps, des boîtes de conserve rouillées, de vieilles pages de journaux, des sachets en papier portant des logos de société, des boîtes de médicaments, des bouteilles, des photos de la vie quotidienne de la ville évoquant bien plus l'Istanbul que Füsun et moi avions connu que les photos d'acteurs célèbres.
       Dans une vieille habitation de deux étages du quartier de Tarla-basi, assis sur une chaise en plastique au milieu de montagnes d'objets et de papiers, le propriétaire à l'apparence relativement normale me déclara fièrement qu'il possédait quarante-deux mille sept cent quarante-deux pièces. 

(…) Ce qui me faisait honte était non pas de voir la mère de cet ancien employé du gaz constamment le houspiller et l'humilier, mais de savoir que tous ces objets, fourmillant des souvenirs de personnes qui avaient déambulé à une époque dans les rues d'Istanbul, vécu dans ses bâtisses et dont la plupart étaient mortes aujourd'hui, allaient disparaître sans pouvoir entrer dans un musée, être classifiées ni trouver place dans un cadre ou une vitrine. J'avais entendu le récit du drame survenu dix ans plus tôt d'un photographe grec qui, après avoir photographié durant quarante ans mariages, fiançailles, naissances, réunions professionnelles et meyhane de Beyoglu, avait dû brûler dans la chaudière d'un immeuble toute sa collection de négatifs parce qu'il ne savait où les stocker et ne trouvait pas preneur. Même gratuitement, personne n'avait voulu des photos de noces, de festivités et d'assemblées de toute une ville. Les occupants de ces maisons poubelles devenaient un sujet de moquerie dans l'immeuble et le quartier; en raison de leur solitude, de leur mauvais caractère et de leur habitude de fouiller les poubelles et les carrioles des brocanteurs, on en avait peur. Sur un ton dépourvu d'affliction, l'air de rendre compte d'une réalité de la vie, Hifzi Bey m'avait raconté que, après leur décès, les monceaux d'objets qu'ils avaient accumulés chez eux étaient brûlés avec une colère empreinte de religiosité sur un terrain vague du quartier (l'aire sur laquelle on tuait les moutons pour la fête du sacrifice), ou bien donnés à un brocanteur ou un éboueur.
       En décembre 1996, à Tophane, à sept minutes à pied de chez les Keskin, un homme solitaire appelé Necdet Sans-Nom et grand récupérateur d'objets (appellation erronée pour "collectionneur ") mourut écrasé sous les piles de papiers et vieilles affaires qu'il accumulait dans son petit logement mais on le découvrit seulement quatre mois plus tard quand, avec la chaleur croissante, l'odeur émanant de chez lui devint insupportable. La porte d'entrée étant bloquée par les choses amoncelées, les pompiers durent passer par la fenêtre. Lorsque l'événement fut relaté dans les journaux sur un ton oscillant entre humour et effroi, la peur qu'inspiraient ces récupérateurs de tout et n'importe quoi ne fit qu'augmenter chez les Stambouliotes. 

Omar Pamuk, Le musée de l'innocence 

 

Il était notaire et s'appelait Boulard. Au lieu d'aimer les rangées solennelles des casiers comme tous ses collègues, il ne se plaisait qu'à loger des livres sur des rayons, à les empiler dans des placards. Tout était bibliothèque dans cette étude singulière qui débordait d'une littérature au rabais. À la fin, ce fut une telle invasion, que Boulard, devenu propriétaire de l'immeuble, expulsa successivement tous ses locataires pour s'emparer de chaque étage et y loger ses livres. Il acheta ensuite six maisons et les transforma en vastes greniers à bouquins. Un jour que Nodier lui demandait je ne sais quel ouvrage, Boulard, passant d'une maison à l'autre, frappa de sa canne les piles, les murailles, les remparts de volumes: «Il est là, ou là, ou là,» disait-il avec une ironie triomphante. Devenu malade et ne pouvant plus sortir, Boulard se faisait apporter des bouquins sur son lit. Il les touchait, les marchandait, les étalait avec amour. Comme il perdait de plus en plus la mémoire, il rachetait trois ou quatre fois le même livre. 

R. Vallery-Radot, Préface à Le Bibliomane
de Charles Nodier
(Source gallica.bnf.fr/ BnF) 

 

Il y a vingt ans que Théodore s'était retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire: lequel des deux, c'était un grand secret. Il songeait, et l'on ne savait à quoi il songeait. Il passait sa vie au milieu des livres, et ne s'occupait que de livres, ce qui avait donné lieu à quelques-uns de penser qu'il composait un livre qui rendrait tous les livres inutiles; mais ils se trompaient évidemment. Théodore avait tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais. Théodore ne parlait plus, ne riait plus, ne jouait plus, ne mangeait plus, n'allait plus ni au bal, ni à la comédie. Les femmes qu'il avait aimées dans sa jeunesse n'attiraient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardait qu'au pied;et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avait frappé son attention: Hélas! disait-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu! 

Charles Nodier, Le Bibliomane 
(Source gallica.bnf.fr/ BnF) 

 

Le bibliophile sait choisir les livres; le bibliomane les entasse. Le bibliophile joint le livre au livre, après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence; le bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le bibliophile apprécie le livre, le bibliomane le pèse ou le mesure. Le bibliophile procède avec une loupe, et le bibliomane avec une toise. J'en connais certains qui supputent les enrichissements de leur bibliothèque par mètres carrés. L'innocente et délicieuse fièvre du bibliophile est, dans le bibiomane , une maladie aigue poussée au délire. Parvenue à ce degré fatal de paroxysme, elle n'a plus rien d'intelligent, et se confond avec toutes les manies. Je ne sais si les phrénologistes qui ont découvert tant de sottises ont découvert jusqu'ici dans l'enveloppe osseuse de notre pauvre cervelle l'instinct de collectivité, si développé dans plusieurs pauvres diables de ma connaissance. J'en ai vu un, dans ma jeunesse, qui faisait collection de bouchons de liége, anecdotiques ou historiques, et qui les avait rangés par ordre, dans son immense galetas sous des étiquettes instructives, avec indication de l'époque plus ou moins solennelle où ils avaient été extraits de la bouteille; exemplum ut:
       «
M. LE MAIRE, CHAMPAGNE MOUSSEUX DE PREMIÈRE QUALITÉ; NAISSANCE DE SA MAJESTÉ LE ROI DE ROME.»
       Le bibliomane doit avoir à peu près la même protubérance. Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. Du bibliophile au bibliomane, il n´y a qu'une crise. Le bibliophile devient souvent bibliomane, quand son esprit décroît ou quand sa fortune s'augmente, deux graves inconvénients auxquels les plus honnêtes gens sont exposés; mais le premier est bien plus commun que l'autre. Mon cher et honorable maître, M. Boulard, avait été un bibliophile délicat et difficile, avant d'amasser dans six maisons à six étages six cent mille volumes de tous les formats, empilés comme les pierres des murailles cyclopéennes, c'est-à-dire sans chaux et sans ciment, mais qu'on aurait pu aussi prendre de loin pour des tumuli gaulois. C'était, en effet, de véritables bibliotaphes. Je me souviens qu'en voyageant un jour avec lui parmi ces obélisques mal calés, et dont la prudente science de M. Lebas n'avait pas assuré l'aplomb, je m'informai curieusement d'un livre unique, dont ma respectueuse amitié s'était empressée de lui céder la possession dans une vente célèbre. M. Boulard me regarda fixement, avec cet air de bonhomie gracieuse et spirituelle qui lui était particulier; et, frappant du bout de sa canne à pomme d'or une de ces masses énormes, rudis indigestaque moles, puis une seconde et une troisième : «Il est là, me dit-il, ou bien là, ou là.» Je frémis à l'idée que la malencontreuse plaquette avait disparu pour toujours, peut-être, sous dix-huit mille in-folio, mais ce calcul ne me fit pas négliger l'intérêt de mon salut. Les piles géantes, ébranlées dans leur équilibre incertain par le bout de la canne de M. Boulard, se balançaient sur leurs bases d'une manière menaçante, et leur sommet vibra longtemps comme la flèche légère d'une cathédrale gothique, à la volée des cloches ou aux assauts de la tempête; j'entraînai M. Boulard, et je m'enfuis avant qu'Ossa ne fût tombé sur Pélion, ou Pélion sur Ossa. Aujourd'hui même, quand je pense que les Bollandistes ont failli s'écrouler tous à la fois, et de vingt pieds de haut, sur ma tête, je ne me rappelle pas ce péril sans une pieuse horreur. Ce serait abuser des mots que d'appeler bibliothèques ces épouvantables montagnes de livres qu'on ne peut attaquer qu'avec la sape, et soutenir qu'avec l'étançon. 

Charles Nodier, L'Amateur de livres
(Source gallica.bnf.fr/ BnF)
 

 

Il me faut quelques instants, je m'arrête, pour distinguer ce qui m'entoure, les masses de chaque côté, même ici, dans le vestibule.
       Des empilements, des objets, les uns sur les autres, sans logique particulière, des journaux par centaines, un parapluie, des pierres ici, une casserole, là des livres, un pied de lampe et des cartons. Entassés jusqu'à hauteur d'épaule, défoncés, éventrés, qui révèlent la banalité de leur contenu par leurs boursouflures percées: des cahiers, des chaussures, d'homme comme de femme, dépareillées et vieillies, cuites et déformées, le cuir comme déshydraté, momies de chaussures, des sacs de supermarché, cumulonimbus de plastique, plus loin, des réveils, un début de collection, des ronds en fer-blanc, des petits, carrés, en bakélite, d'autres encore plus récents aux couleurs pétantes, un rempart de bouteilles d'eau et tout le long, mur après les murs, des caisses, des boîtes, un éboulis ici, avalanche de pelotes décoiffées.
       Tout est assourdi, le bruit de mes pas, dans ce couloir au milieu du couloir, les semelles qui collent, comme un bruit de chair et la résistance qu'on sent quand il faut arracher son pied pour le lancer plus loin. Avancer.
       Je la suis, je sais où elle me précède. Elle enjambe, interrompant son glissement régulier de fondeuse, oui, il faut enjamber, le mince corridor est par endroits envahi, la faute à la gravité, à l'instabilité des entassements, au carton aussi, qui n'a jamais été pensé pour résister à de telles conditions.
(…)
       Et toujours et partout, l'atmosphère corrompue livre ses notes étonnantes: fragrances de fruits blets et de fleurs flétries, effluves de charogne et ce persistant relent de merde, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Une exhalaison doucereuse, qui finit par envahir la bouche, sucrée, presque un arôme. Cet air vicié, tantôt miasmes de vieillard, tantôt pets trop longtemps refoulés, c'est l'étrange haleine de la maison, dont la dominante ne cesse de changer, pareille à la température des courants marins, plus basse quand on fait un pas à droite, mais qui remonte bientôt.
       Dans toutes les pièces, le relief obéit à des règles identiques dictées par la logique de la sédimentation, au centre rien ou presque, en tout cas, rarement plus haut que le mollet, un étroit passage permet de faire quelques mètres, puis, quand on s'éloigne du coeur, l'altitude change, d'abord les collines puis les Préalpes. Et enfin, les sommets qui tutoient les plafonds, stalagmites qui dansent de tous leurs contours accidentés. On comprend ici ou là quelques glissements de terrain, un carton déformé qui ne retient plus ses intestins de feutre, une camarguaise, en plein centre de la vallée alors que sa jumelle est restée en équilibre tout là-haut.
       J'ai l'impression d'avoir autant de liberté qu'une rivière, je dois me contenter de suivre le chemin que la géographie m'ordonne. On m'impose le sens de la visite, comme dans ces grands magasins bleu et jaune, avec leurs meubles de Suède, j'évite de justesse un radiateur, rouillé, en plein dans le passage. Je suis à la croisée d'Ikea et d'Emmaüs. 

Christophe Perruchas, Revenir fils 

 

Néanmoins, on peut compter au nombre des choses qui n'ont pas changé les quartiers où les détritus sont rassemblés. L'ordure est partout la même dans le monde, à toutes les époques, et la ressemblance de famille entre des tas d'ordures est parfaite. Ainsi, le voyageur qui visite les environs de Montrouge peut, sans difficulté, remonter dans son imagination jusqu'à l'année 1850. 
       (…) Un jour, à la fin d'un bel après-midi dans les derniers jours du mois de septembre, j'entrai dans le saint des saints de la ville des ordures. L'endroit était évidemment le lieu de résidence de nombreux chiffonniers, parce qu'une sorte d'arrangement était manifeste dans la façon dont les tas d'ordures étaient formés près de la route. Je passai parmi ces tas qui se dressaient debout comme des sentinelles bien alignées, décidé à m'aventurer plus avant, et à traquer l'ordure jusqu'à son ultime emplacement. 

Bram Stocker, L'enterrement des rats

 

Valbrisson a trouvé refuge temporairement chez sa tante, la sœur cadette de sa mère. Il est persuadé que personne ne viendra l'y importuner chez elle si une plainte s'avérait officiellement portée contre lui. La tante en question est une personne à l'imagination perturbée, une névrotique incurable, une originale qui n'est pas dangereuse si ce n'est qu'envers elle-même, immergée dans un monde imaginaire et négatif, au point qu'elle se croit en permanence victime de quantités d'événements. Depuis le départ de sa sœur (…) elle vivait en manque d'affection, même si cette dernière ne la ménageait guère. Sa seule présence l'avait réconfortée toute sa vie, elle était habituée à son caractère autoritaire. Elle ne peut que se réjouir de la présence de son neveu. Depuis son enfance elle vit dans cet appartement acheté par les parents. Le jeune Valbrisson eut la surprise de découvrir un appartement étrange, peu accueillant, dans l'un de ces prestigieux immeubles de grand standing, à deux pas de l'Arc de Triomphe. Un appartement hors du temps, kafkaien. Le décor est impressionnant. La tapisserie date de l'époque des parents et de surcroît la tante garde des journaux depuis des lustres dans l'hypothétique espoir d'écrire une anthologie quelconque sur ses contemporains, alors qu'elle serait bien incapable d'écrire un ouvrage structuré. Des journaux, il y en a partout, ficelés, classés et entassés de chaque côté du couloir de l'entrée, du sol au plafond, entreposés dans les cinq chambres, sur les chaises, les fauteuils, partout. Un décor effrayant. L'entretien projeté par le fils Valbrisson avec Kervelin, avait pour but de faire connaître un plan qu'il souhaitait voir mis en place le plus rapidement possible, autant pour éviter des poursuites judiciaires que pour quitter la tante et le capharnaüm dans lequel elle vivait, l'odeur du vieux papier et des vieilles encres l'incommodant. 
       (…)
       Quand je suis arrivé à l'appartement pour remettre à Josué les papiers dont il avait besoin et l'emmener à Roissy vers 20 heures, sa tante m'a violemment fermé la porte au nez, sans que j'aie eu le temps de m'expliquer. Elle s'est mise à crier que personne n'entrerait chez elle pour arrêter son neveu. J'ai eu beau tambouriner à la porte, rien n'y a fait. Mes appels et mes efforts sont restés vains. Puis il y a eu un grand choc, un grand bruit sourd contre la porte, suivi d'une dégringolade bruyante, d'autres chocs répétitifs. J'ai pensé qu'elle faisait tomber les journaux tout au long du couloir d'entrée pour l'obstruer. Peu après, un fort ronflement s'est fait entendre, suivi d'une odeur de fumée qui m'a fait craindre un incendie. Ce qui était bien le cas. Ensuite, tout a été très vite. Une bonne partie de l'appartement était en feu quand les pompiers sont arrivés. Une énorme fumée noire sortait par les fenêtres et l'accès à l'appartement était impossible en raison de la barrière de journaux en flammes. Quand les secours ont enfin pu entrer, ils ont trouvé la tante carbonisée devant la fenêtre de la cuisine qu'elle avait ouverte. Toutes les pièces étaient envahies d'une affreuse fumée noire étouffante. 

Michèle Larrère, Un complot éloquent

 

Il ne sait pas ce qu'il doit transmettre, ni pourquoi il continue à compiler des phrases sur les pages arrachées au calepin. Peut-être cherche-t-il seulement quelque chose à avoir fait? Une collection de feuillets à empiler à l'angle de la table, comme il accumulait les descentes en luge dans le parc en face de la maison familiale, ou les étés en Italie. L'activité d'un vivant. Les morts ne collectionnent rien.
       Une trace, aussi. Ce constat qu'il laisse des mots sur le papier, personne ne peut le réfuter. Des mots qui existeront après lui. Il reprend son souffle, comme après une compétition. 

Arnaud Friedmann, L'invention d'un père

 

 

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