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Une
vie qui s'achève, imprimée dans le journal, dont on ne se souviendra
bientôt plus, qu'on oubliera. Et d'autres, chaque jour c'est la même
chose, la livraison de cadavres dans la boîte aux lettres. Je continue
la lente litanie des morts et des formules toutes faites, les petits
qu'on résume en quelques lignes les autres, les Quelqu'un, cumulards,
qui enchaînent plusieurs avis, celui de la famille en tête, suivi d'un
mot du conseil d'administration des entreprises Forgeard, de l'amicale
bouliste. Christophe Perruchas, Revenir fils
Ma mère, à priori, était de la première école. Son idéal aurait été d'être foudroyée à sa table de travail, mais ce n'est pas ce qui est arrivé, et elle a dû s'adapter. Elle était stoïque mais pas stoïcienne. Le suicide, assisté ou non, répugnait à ses principes chrétiens et elle a eu, les derniers mois, des discussions assez vives avec Marina qui réalisait un documentaire sur la fin de vie, le droit à mourir volontairement, l'élargissement de la loi Claeys-Leonetti, l'euthanasie, en somme, pour quoi elle milite ouvertement. Ma mère lui opposait les arguments de Michel Houellebecq, d'après qui si on commence à aider les gens à mourir on en viendra bientôt à les y encourager, à culpabiliser les vieillards qui s'attardent sur terre sans profit pour quiconque : une société qui s'engage sur cette voie était selon Houellebecq une société déshonorée. Emmanuel Carrère, Kolkhoze
«
Je suis malade. Très
malade. Bientôt, je partirai dans la forêt. Le cheval d'hier viendra
me chercher. Je monterai sur son dos et il m'emmènera loin. Loin de
toi. Il ne pourra pas faire demi-tour. Il avancera tout droit. À chaque
pas qu'il fera, je te murmurerai des câlins. Je les glisserai sous les
écorces de tous les arbres qu'on croisera sur notre chemin. Si tu veux
récupérer mes baisers, quand tu seras grande, tu pourras comme hier
caresser les troncs. Tu me comprends? Je te l'écrirai peut-être, dans
la lettre. Mais tu peux aussi te le rappeler toute seule. Tu crois que
tu le pourrais?» Arnaud Friedmann, L'invention d'un père
LA MORT Ne crois pas que la
Mort attende avec malignité, Howard Phillips Lovecraft, Poèmes fantastiques
C'est qu'il y a tant d'étapes dans un deuil. Depuis sa cruauté, sa banalité quotidienne qui vous laisse hébété d'abord et plus tard réveillé et soumis à toute l'indifférence, appelée pour le coup «discrétion», des plus proches comme des plus lointains. À tout ce qui vous laisse égaré, ennuyé presque, mais qui peu à peu vous mêle de nouveau à la vie et qui ne fait pas partie du deuil: le déroulement et les changements des jours, les instants qui se succèdent à présent sans lui, sans elle, sans vous deux. Et ce n'est pas la certitude d'un autre être, d'une autre histoire et d'un autre bonheur qui vous maintient en vie, mais simplement, peut-être, «le dur désir de durer» dont parle Eluard et qui naît avec vous, entre les jambes de votre mère et maintient dans l'existence. À ce moment-là, c'est le deuil de vous-même qu'il faut supporter, un mépris sans mémoire, même celle des jours heureux. C'est ce mépris perpétuel et noir de vous-même, cette machine à souffrir qui redevient, la nuit, bête gémissante sous les draps, et le jour, visage anonyme qui refoule ses larmes. Vous résistez, vous vous battez, et la mélancolie vous aide comme une façade et une banalité. Un vague respect entoure le pantin pleurnichard que l'on est devenu et qui vous rend respectable, parfois même séduisant pour autrui. Mais si cet autre s'intéresse à vous suffisamment, à votre chagrin et à votre refus, si votre refus, justement, ne l'humilie pas trop, si cet autre sait qu'un cœur battu est encore un cœur battant, alors tout peut redevenir une fenêtre ouverte sur une terrasse par un bel après-midi d'automne. Alors la première feuille sur votre joue n'est plus une gifle du passé mais un bonheur inimaginable, tout à coup irréfutable, incompréhensible, un bonheur quel que soit le nom qu'on lui donne. Françoise Sagan, Les quatre coins du cœur
À chaque fois que j'ai
assisté à une veillée ou à un enterrement, il a fallu
obligatoirement se laver les pieds, les mains et le visage dehors, au
robinet dans le jardin ou à un point d'eau public, avant de rentrer
chez soi. Quand c'est les autres, la mort est une odeur dont il faut se
débarrasser, une saleté qu'on frotte au savon et qu'on rince. Natacha Appanah, La nuit au cœur
Mes pensées sont en roue libre malgré mon corps immobile et silencieux qui attend devant la maison. Il y a désormais un cache en métal sur la fenêtre du bas. Je remarque l'arbre qui a reverdi, qui s'est remplumé, voilà le bon mot. Le saule crevette près du muret est florissant, magnifique. Ainsi donc, l'hiver s'est levé de cette maison après trois ans. Elle n'est plus figée dans son malheur. Comme l'écrit Barbara Kingsolver, «aucun chagrin n'est assez grand pour arrêter le monde». Natacha Appanah, La nuit au cœur
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