| Le Café Littéraire luxovien / les jardins |
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«Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles: car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grand coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats et des pistaches. ― Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.» Voltaire, Candide ou l'optimisme
Je travaille tous les jours à mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache et je plante du lierre, je m'éreinte dans un jardin de poupée et cela me fait dormir et manger on ne peut mieux. George Sand, Lettre à Mme de Bertholdi
Et ce bon matin-là, le vieux rebelle s'était réveillé comme certains jeunes oiseaux: avant le jour qu'il aimait voir suinter sur les pics du piton du Carbet. Il habitait, quartier des Bois, commune de Saint-Joseph, dans une petite case de mode traditionnel. Elle possédait une terrasse ouverte sur la pente d'un minuscule jardin peuplé de colibris domestiqués et d'orchidées très rares. Il s'était créé lui-même ce cocon végétal que ses visiteurs découvraient dans une stupeur réelle. On s'apprêtait plutôt (croyant le connaître) à le trouver environné d'armes spectrales, de pointes aiguës, de mitraillettes huilées, d'une batterie de coutelas d'égorgeur et d'épées sans fourreaux, de pains de plastic et de pièges en bambou. On s'attendait à visiter un arsenal de guerres anciennes et de vestiges de champs de bataille, et non pas ces ciselures végétales dont il s'était fait une passion indévoilée et délicate autant. Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes
Le jardin entier paraissait vouloir dresser d'invisibles barrières
contre tout ce qui, dans l'univers, manquait de grâce et de maturité. On
eût dit que les fantômes aimables de plusieurs générations de
jardiniers se courbaient au-dessus des sillons sarclés de terre brune, et
levaient leurs mains noueuses, ridées et brûlées de soleil vers les
clous touillés et les bouts de tissus effrangés qui protégeaient les
rameaux lisses des abricotiers; et l'on croyait entendre leurs pas
traînants dans les allées tranquilles, pour transporter de la serre aux
plates-bandes les géraniums à l'odeur musquée. John Cooper Powys, Givre et sang
Si j'avais un jardin. Or, il se trouve que je n'ai plus de jardin. Ce n'est pas terrible de n'avoir plus de jardin. Ce qui serait grave, c'est que le jardin futur, dont la réalité n'importe guère, fût hors de mon atteinte. Il ne l'est pas. Un certain craquètement de graines sèches dans leur sachet de papier suffit à m'ensemencer l'air. La graine des nigelles est noire, brillante comme cent de puces, et garde à long terme, si on l'échauffe, un parfum d'abricot, qu'elle ne transmet pas à la fleur. Je sèmerai des nigelles quand dans le jardin-de-demain auront pris pris, auront repris place le songe, le projet et le souvenir, sous la forme de ce que j'ai possédé et de ce que j'escompte. Colette, Gigi (dans l'Herbier de Colette, les nigelles)
Tu sais, compère Lapin possédait un jardin vivrier près de chez lui, mais
il avait défriché les terres domaniales, à l'en-haut d'un morne, pour en
faire un deuxième. Pour y accéder, il fallait descendre dans une ravine,
enjamber une riviérette et puis grimper un morne aussi raide qu'un coup de
tafia bu au réveil. Ce morne était couvert de forêts et seul compère Lapin
pouvait s'y rendre. Chaque midi, son épouse lui déposait une gamelle au bord
de la rivière mais elle ne la franchissait jamais. Un jour, elle se dit:
"Il faut que j'aille voir de mes propres yeux ce jardin que fait mon
mari!" Si bien qu'un jour, elle s'en alla plus tôt que d'habitude. Lapin
n'était pas encore arrivé au bord de la rivière car il retournait encore la
terre tout en haut du morne. Mme Lapin, qui n'avait pas froid aux yeux,
franchit la barrière des gommiers et des fougères. Elle découvrit Lapin
vêtu d'un beau costume noir et d'une cravate mais de jardin, point. Dès que
Lapin se rendit compte de la présence de sa femme, il ôta sa veste, la
voltigea par terre et se mit à crier: Raphaël Confiant, Mamzelle Libellule
Pour qui possède un jardin, il est temps désormais de penser aux nombreux travaux de printemps. Plongé dans ses réflexions, il marche alors dans les étroites allées entre les planches vides, le long desquelles, au nord, repose encore un peu de neige jaunâtre, des planches qui n'ont encore rien de printanier. En revanche, les prés, les berges des ruisseaux et les lisières des vignes chaudes et raides commencent déjà à reverdir. Dans l'herbe des prés, les premières fleurs jaunes se dressent, poussées par une joyeuse et timide volonté de vivre, et regardent de leurs yeux d'enfant le monde silencieux et rempli d'espoir. Mais au jardin, à l'exception des perce-neige, tout est encore mort; le printemps n'y apporte pas grand-chose, et les planches en friche attendent patiemment la préparation de la terre et les semis. Hermann Hesse, Brèves nouvelles de mon jardin
Un amateur de jardinage, Jean de La Fontaine, Fables, livre IV, 4
Les Conquistadores trouvèrent au Mexique de superbes jardins de plantes
médicinales, originaires des diverse régions de ce pays aux climats
multiples et contrastés. Rien de comparable aux pauvres hortuli, ces
jardins des simples qu'entretenaient les monastères médiévaux et qui
eussent fait pâle figure face aux splendeurs du jardin fondé à Tenochtilan
par Moctezuma 1er. Les plantes médicinales étaient si nombreuses au
Guatemala que le nom même de ce pays veut dire «plante qui guérit». Les Aztèques ou les Mayas, des civilisations précolombiennes étaient, il est vrai, des peuples de jardiniers. Mais des jardiniers quelque peu singuliers à nos yeux, pour lesquels la notion de «mauvaise herbe» semble bien ne point avoir existé, chaque herbe du jardin, qu'elle soit cultivée ou sauvage, ayant une utilisation ou une indication thérapeutique particulière. (...) L'étymologie grecque du mot «jardin» signifie «enceinte fermée», et le mot persan a donné «paradis»: symbole des relations amoureuses de l'homme et de la terre, alliance primordiale que l'homme brisa lorsque après avoir goûté au fruit défendu ―privilège divin―, il se vit exclu de l'enclos céleste et condamné à cultiver la terre «à la sueur de son front». Jean-Marie Pelt, La médecine par les plantes
Ce soir, je complète les réserves par la cueillette de quelques tomates dans le jardin. Il faut arroser, puiser plusieurs seaux et verser délicatement à chaque pied l'eau qui devra atteindre le plus profond des racines pour que la fraîcheur dure. Bientôt le jardin jaunira seul et sans doute la pluie remplacera mes gestes, emplira l'air de parfums de terre chaude et de feuilles sèches jusqu'à l'époque des tempêtes qui balayeront tous les souvenirs de fragrances et de fumets. Je déambule méthodiquement dans les allées, penchée sur les plants que je connais, tranquillement attentive à la terre qui s'imprègne de l'eau sans raviner tout le parterre. Cathie Barreau, Trois jardins
Et la Providence, qu'est vraiment un jardin, au milieu des grands chagrins, quand toutes les volontés d'un homme sont brisées, quand il n'a plus le courage du travail, quand il a horreur de la société des heureux de la terre, et lorsque la vie lui pèse dans sa solitude et l'inaction de la pensée! À cet homme qui ne veut pas de distraction, le discret et insensible détournement de sa douleur que cette occupation, qu'il croit n'être qu'un moyen mécanique d'user le temps, et comme en se mettant à aimer les plantes et les fleurs, il se reprend tout doucement, et sans qu'il s'en aperçoive, à raimer la vie! Edmond de Goncourt, La maison d'un artiste
J'étais dans des enchantements sans fin; sans être Madame de Sévigné,
j'allais muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer
et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me
cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait
mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point. François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe
Cette fragilité plus grande du saule me faisait prendre soudain conscience de l'importance de l'espace qu'il couvrait de son ombre et où, depuis quelques temps, nouvelle marque de sa décrépitude, il laissait tomber une infinité de brindilles droites qui s'entrecroisaient sur le sol, comme les minces barres du jeu de jonchet. C'était le plus gros arbre du jardin, mais je ne découvrais vraiment sa taille que maintenant qu'il devenait une menace, et je me trouvais de la sorte partagé entre l'impatience d'éliminer celle-ci et la gêne que j'éprouvais à supprimer un arbre aussi imposant. L'abatage d'un arbre dans un jardin oblige à choisir l'endroit où il tombera, celui où il causera le moins de dommages dans les cultures et les plantations. Autre occasion d'estimer ses dimensions; projetées à l'horizontale, elles semblent prendre une fantastique extension. Mon jardin était petit; une fois à terre, le saule allait en enfermer une bonne portion dans sa ramure, emprisonner dans l'entrelacs de ses branches les plantes qu'elles n'auraient pas déchiquetées en s'abattant, couvrir de ses feuilles grises révolutées par la maladie un grand nombre de mes fleurs d'été. Pierre Gascar, Le règne végétal
Si la famille Pomart avait habité en ville, les choses se seraient sûrement passées autrement. Mais voilà, les parents de Pascal habitaient à Villers-sous-Ailly, un village en étoile traversé par deux petites départementales. Et chaque maison dont la façade principale donnait sur la route possédait, bien à l'abri des regards des automobilistes et des convoitises des passants, un magnifique jardin. Christian Grenier, La guerre des poireaux
Mon village lorrain, Rodemack, est blotti au pied d'une faille abrupte. Par rapport au centre du monde, Paris, il se trouve à l'Orient, comme l'Éden. Le Moyen Âge y a campé une solide forteresse, assurant au seigneur du lieu une notoriété et une sécurité proportionnelles à l'épaisseur de ses murailles. Notre jardin jouxtait les remparts, s'étageant de gradin en gradin jusqu'à les prendre à revers. «Un jardin suspendu, comme à Babylone», disait mon grand-père; et d'évoquer pour moi l'étrange architecture de ces jardins orientaux, peuplant mon imagination fertile de rêves exotiques. Jean-Marie Pelt, Au fond de mon jardin
Pour dire le vrai, je ne suis pas fou de la nature. J'ai un grand jardin, tout à fait à l'abandon. Tout y pousse à son gré, les arbres, et les herbes. Je n'y suis jamais. Même l'été, quand j'essaie d'y rester assis pendant quelques minutes sur une chaise longue, je n'y tiens pas. Paul Léautaud, Ma pièce préférée
Il habitait, quartier des Bois, commune de Saint-Joseph, dans une petite case de mode traditionnel. Elle possédait une terrasse ouverte sur la pente d'un minuscule jardin peuplé de colibris domestiqués et d'orchidées très rares. Il s'était créé lui-même ce cocon végétal que ses visiteurs découvraient dans une stupeur réelle. On s'apprêtait plutôt (croyant bien le connaître) à le trouver environné d'armes spectrales, de pointes aiguës, de mitraillettes huilées, d'une batterie de coutelas d'égorgeur et d'épées sans fourreaux, de pains de plastic et de pièges en bambous. On s'attendait à visiter un arsenal de guerres anciennes et de vestiges de champs de bataille, et non pas ces ciselures végétales dont il s'était fait une passion indévoilée et délicate autant. Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes
Les anciens jardins, clos de murs ébréchés, de haies d’épines que l’on ne franchit pas impunément, sans y tirer quelque fil, ou d’un simple talus hérissé d’une palissade morte sur laquelle les clématites entortillent leurs vrilles, bruissent comme une source secrète, tapie sous les feuilles, qu’un sortilège a scellée. Une cabane mangée par le lierre, avec ses planches vertes, son chéneau d’où la mousse gargouille et un seuil de pierre lustré, ajoute parfois aux sentiments d’abandon une note d’intense mélancolie qui secoue la mémoire sans tout à fait l’éveiller. La gorge se serre et les sensations se bousculent, veinées de tristesse et de joie, de regrets et d’espoir, sans qu’on réussisse jamais cependant à les fixer en une image, ni à les traduire par des mots justes. Thierry Fournier, Jardins sauvages
La terre tout autour de Mesloir, Courtial l'a découvert tout de suite, était bien plus riche que la nôtre en teneur "radio-métallique" et par conséquent, d'après ses estimations, infiniment plus féconde, et rapidement exploitable... (...) Le fort de ce terreau-là, c'était son "cadmio-potassique!" et son calcuim particulier!... Au toucher, à l'odeur surtout, on s'apercevait... Il sentait tout de suite des Pereires, il paraît qu'en fait de teneur c'était simplement prodigieux... en y repensant davantage, il arrivait à se demander si ça ne serait pas même par trop riche pour catalyser "tellurique!"... Si on atteindrait pas des fois des concentrations si fortes qu'on ferait péter nos légumes?... Ah! à leur faire éclater la pulpe!... C'était le danger, le seul point critique... Il le pressentait... Il aurait alors fallu renoncer aux petites primeurs, dans ce terrain vraiment trop riche... Choisir quelque chose de rustre et de vulgairement résistant... Le potiron par exemple... mais alors pour les débouchés?... Un seul potiron par ville?... Un monumental?... Le marché n'absorberait pas tout!... C'était le moment de se concerter! C'était des nouveaux problèmes! L'action c'est toujours comme ça. Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit
Laisse ta cigarette et laisse ton sourire. Rosemonde
Gérard (épouse d'Edmond Rostand), Les Jardins
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