Le Café littéraire luxovien 
Le jeu
cards2.gif - 84088 Bytes
 

    Il y a quarante ans que je n'ai plus ouvert un échiquier. J'ai abandonné quand j'ai vu que ça devenait obsessionnel. Tu ne peux pas aller loin, aux échecs, si ça ne devient pas obsessionnel... Je me suis trouvé un jour, à vingt ans, couché dans la nuit à refaire une partie entre les grands maîtres Alekhine et Capablanka... Alors j'ai dit, basta.

Romain Gary, La nuit sera calme.

 

    Le jeu durait la plupart du temps une heure et demie, parfois deux. Ce temps dans la pénombre près des stores tirés nous enivrait jusqu'à l'oubli de nous-mêmes, et pourtant je pouvais distinguer quelques-uns de ses mouvements (...). J'avais remarqué en particulier l'inclinaison de sa tête. Comme si naguère il avait su prier. Parfois il fermait les yeux, comme s'il exigeait de ses pensées qu'elles se réduisent et se concentrent. Ses doigts étaient longs et fins, ils ne convenaient pas à son travail, et c'est pour cela qu'ils étaient et la plupart du temps blessés ou bandés. Au plus fort du jour, son regard avait une acuité merveilleuse. Comme la plupart des joueurs confirmés, c'était un homme renfermé, taciturne, mais son visage était expressif.

Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie.

 

    Elfride s'aperçut très vite que son partenaire n'était qu'un débutant. Elle remarqua ensuite qu'il avait une façon étrange de manipuler les pièces lorsqu'il roquait ou faisait une prise.
    Elle eût supposé auparavant que tous les joueurs faisaient des gestes donnés de la même manière; ses façons différentes lui enseignèrent qu'inconsciemment tous les joueurs ordinaires, ceux qui apprennent les échecs en regardant jouer les autres, touchent les pièces d'une manière stéréotypée. Cette impression d'une indescriptible étrangeté dans sa façon de faire la poussa à intervenir lorsqu'elle vit, au moment où il prenait un fou, qu'il le poussait de côté au moyen de sa propre pièce, au lieu de le retirer préliminairement à son coup.

Thomas Hardy, Les yeux bleus.

 

    A cet instant, elle fut interrompue par un "Holà! Holà! Echec!" retentissant, et un Cavalier couvert d'une armure cramoisie, arriva au galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d'armes. Au moment précis où il allait l'atteindre, son cheval s'arrêta brusquement: "Vous êtes ma prisonnière!" s'écria la Cavalier en dégringolant de sa monture.
    Si effrayée qu'elle fut, Alice, en cet instant, eut plus peur encore pour lui que pour elle-même, et ce ne fut pas sans uns certaine anxiété qu'elle le regarda se remettre en selle. Dès qu'il y fut confortablement réinstallé, il commença pour la seconde fois, de dire: "Vous êtes ma...", mais quelqu'un d'autre criant : "Holà! Holà! Echec!" l'interrompit. Quelque peu surprise, Alice se retourna de manière à faire face au nouvel ennemi.
    Il s'agissait cette fois d'un Cavalier Blanc. Il s'arrêta net à la hauteur d'Alice et dégringola de son cheval tout comme l'avait fait le Cavalier Rouge; puis il se remit en selle, et les deux cavaliers restèrent à se dévisager l'un l'autre sans mot dire. Quelque peu effarée, Alice attachait tour à tour son regard sur chacun d'eux.
    "C'est ma prisonnière, à moi, ne l'oubliez pas!" déclara enfin le Cavalier Rouge.
    "Oui, mais, moi, je suis venu à son secours!" répondit le Cavalier Blanc.
    "Puisqu'il en est ainsi, nous allons nous battre pour savoir à qui elle sera", dit le Cavalier Rouge en prenant son casque.

Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir.


 

    Cette existence n'est qu'une partie de go.
...
Le go révèle l'âme, la sienne est méticuleuse et froide.
...
Le go oppose les êtres autour d'un damier mais leur donne dans la vie une confiance réciproque.

Shan Sa, La joueuse de go.

 

    La plupart des professionnels du Go aiment aussi d'autres jeux, mais la passion du Maître présentait un caractère particulier: l'incapacité de jouer tranquillement, en laissant les choses suivre leur cours. Sa patience, son endurance s'avéraient infinies. Il jouait jour et nuit, pris par une obsession qui devenait troublante. Il s'agissait peut-être moins de dissiper des idées noires ou de charmer son ennui que d'une sorte d'abandon total au démon du jeu.

Yasunari Kawabata, Le Maître ou le tournoi de go.

 

    A l'instant où je suis entré dans la salle de jeu (pour la première fois de ma vie), je suis resté encore un bout de temps sans me décider à jouer. Et puis, il y avait foule. Pourtant même s'il n'y avait eu que moi, je crois que, de toute façon, j'aurais préféré sortir plutôt que de me lancer. Je l'avoue, j'avais le coeur qui battait la chamade, et j'étais incapable de garder mon sang-froid, je le savais à coup sûr, je l'avais décidé depuis longtemps – je ne partirai pas comme ça de Roulettenbourg; il arriverait nécessairement quelque chose dans mon destin, quelque chose de radical et de définitif.  

Fédor Dostoïevski, Le Joueur.

 

    Le baron de Galay (j'arrange ce nom) avait brillé, jeune, dans la bonne société de Budapest; bien en vue à la cour de Vienne, il avait, disait-on, porté l'uniforme d'un régiment de hussards et eu sa quote-part de duels au sabre. Ce prestige conventionnel était depuis longtemps remplacé par une satanique légende de joueur. Il misait avec le même élan qu'autrefois ses ancêtres se lançant contre une compagnie de janissaires. Dans tous les tripots et les casinos d'Europe, on se rappelait l'avoir vu, les jambes alourdies d'or et doublées de billets chiffons, jetant l'un d'eux au garçon de place qui lui appelait une voiture, nullement par ostentation et à peine par générosité, mais parce qu'il préférait les louis à ces papiers-monnaies qui lui paraissaient toujours sales. On l'avait vu aussi perdre d'un coup l'équivalent d'une ou deux petites fermes dans les Carpates. On ne ne lui connaissait que ce seul vice, qui avait dû dévorer tous les autres, s'il les avait eus.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord.

 

    L'anecdote des trois cartes du comte de Saint-Germain avait fortement frappé son imagination, et toute la nuit il ne fit qu'y penser. – Si pourtant, se disait-il le lendemain soir, en se promenant dans les rues de Pétersbourg, si la vieille comtesse me confiait son secret? si elle voulait seulement m'indiquer ces trois cartes gagnantes !... Il faut que je me fasse présenter, que je gagne sa confiance, que je lui fasse la cour... Oui! et elle a quatre-vingt-sept ans! Elle peut mourir cette semaine, demain peut-être... 

Alexandre Pouchkine, La Dame de pique.

 

... un inconnu vint à lui, lui proposant un pari: il lui jouait son catamaran au tric-trac.
    – D'accord, dit Yvon, mais pas au tric-trac.
    – Alors, fit l'inconnu, souriant, à quoi jouons-nous?
    Yvon proposa: au backgammon, à pair ou impair, au toton, au Grand Jan, au Tout à bas, au postillon, aux coins battus. Pour finir on tomba d'accord pour un zanzi.
    On tira au point. L'inconnu gagna: il avait sorti un as, Yvon n'avait qu'un trois.
    L'inconnu grimaça.
    – Passons, dit-il, à vous la main.
    – A moi? fit, surpris, Yvon, mais j'avais un trois, vous un as!
    – Oui, mais nous suivons ici un dicton local: Qui sort un as de son cabochon, la main jamais n'aura!
    – Pardon, dit Yvon, poli, mais strict, pas d'accord: à vous la main, sinon rompons là!
    – Topons là, tu l'auras voulu, ricana l'inconnu.
    Il tint, il toucha, il barra, il sonna, il rafla, il flatta, il coupa, il lança.
    A coup sûr, il pipait son krabs car, d'un coup, il sortit trois as!
    – Mordiou! jura Yvon, ajoutant dans son for: Voilà un zoziau qui m'a l'air plutôt filou, mais à malin, malin un quart! Il pointa, il doubla, il abonda, il adoubla, il accoupla, il ficha, il corna, il battit, il posa, abattant, lui aussi, trois as!

Georges Perec, La disparition

 

      Si les heures passent très vite à Longchamp, les années n'y entrent pas; on y vieillit de trois ans pendant une course mais on y prend plus une ride, ensuite, pendant quinze ans. De toute manière, les rides que l'on y recueille sont celles de l'excitation, de l'énervement, du désappointement, de l'enthousiasme et de l'exultation; mais ce ne sont pas des rides sérieuses; en tout cas pas celles, dévastatrices et déshonorantes, de l'ennui. Coriolan expliquait cela par le caractère irréel que prend l'argent sur ces autres planètes que sont les champs de courses, où sa recherche, sa possession ne dépendent que de quadrupèdes capricieux; où un billet de cent francs à la dernière épreuve est dix fois plus excitant que mille à la première. Où l'on parle affablement à des conseilleurs professionnels dont les tuyaux vous ont déjà fait perdre des fortunes mais auxquels on sourit, et qu'accessoirement on est même capable de suivre dans la prochaine course, ce que l'on imaginerait mal à la Bourse.

Françoise Sagan, La laisse

 

    Il s'agit du jeu de l'oie, le Noble Jeu plus ou moins renouvelé des Grecs. Impossible de dire à quel point William J. Hypperborne s'y passionnait -- passion qui finit par gagner ses collègues. Il s'émotionnait à sauter d'une case à l'autre au caprice des dés, à s'élancer d'oie en oie pour atteindre le dernier de ses hôtes de basse-cour, à se promener sur le "pont", à séjourner dans l' "hôtellerie", à se perdre dans le "labyrinthe", à tomber dans le "puits", à s'ennuyer dans la "prison", à se heurter à la "tête de mort", à visiter les cases "du marin, du pêcheur, du port, du cerf, du moulin, du serpent, du soleil, du casque, du lion, du lapin, du pot de fleur", etc.
    Il va sans dire que, entre les opulents personnages de l'Excentric Club, les primes à payer suivant les règles de ce jeu n'étaient pas minces, qu'elles se chiffraient par des milliers de dollars et que le gagnant, si riche qu'il fut, éprouvait un vif plaisir à empocher la forte somme.

Jules Verne, Le Testament d'un excentrique.

 

    De même que l'homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complait dans les exercices qui provoquent les muscles à l'action, de même l'analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus, des hiéroglyphes; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l'opinion vulgaire prend un caractère surnaturel. Les résultats habilement déduits par l'âme même et l'essence de sa méthode, ont réellement tout l'air d'une intuition.
    Cette faculté de résolution tire peut-être une grande force de l'étude des mathématiques, et particulièrement de la très haute branche de cette science, qui fort improprement et simplement en raison de ses opérations rétrogrades, a été nommée l'analyse, comme si elle était l'analyse par excellence. Car en somme, tout calcul n'est pas en soi une analyse. Un joueur d'échec par exemple, fait fort bien l'un sans l'autre. Il suit de là que le jeu d'échecs, dans ses effets sur la nature spirituelle, est fort mal apprécié. 

Edgar Allan Poe, Double assassinat dans la rue Morgue.

 

    Depuis son invention, le chiffre a été un moyen original de se divertir, de poser des énigmes, de communiquer, etc. En effet, le chiffre recèle de petites particularités qui en font un outil spécial pour l'homme. Un des exemples les plus frappant de cette originalité et de cette complexité du chiffre est bien le carré magique.
    Appelé très souvent Sudoku, le nom original des loginombres est le Carré Latin. Il a été inventé au 18e siècle par un mathématicien suisse.
Il s'est ensuite beaucoup joué au Japon avant d'exploser à la fin des années 90 dans le reste du monde lorsqu'un passionné de jeux de patience réussit à créer un programme informatique permettant de générer des grilles à profusion.
    "C'est le seul jeu de patience que je connaisse dont les règles sont si simples et faciles à comprendre, mais dont la solution peut-être aussi compliquée." Mike Harvay, The Times.

 

    Une ombre passa, s'arrêta et se mit à ranger les figurines dans un petit cercueil. "Tout est fini", dit Loujine et il s'arracha de sa chaise en gémissant. Quelques fantômes se tenaient encore debout çà et là, en devisant. Il faisait froid et assez sombre. D'autres fantômes emportaient les échiquiers et les chaises. De quelque côté qu'il regardât, des images d'échecs, flexueuses et transparentes, flottaient dans l'air, et Loujine, comprenant qu'il s'était empêtré, égaré dans une de ces combinaisons à laquelle il avait songé tout à l'heure, fit un effort désespéré pour s'en dégager et s'en évader, fût-ce en sombrant dans le néant.

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine.

 

 

    Jadis, à l'école militaire où il avait été formé, le vieil officier prussien qui enseignait la stratégie et qui parfois, le soir, était son partenaire aux échecs lui avait dit:"La victoire n'est rien, mongarçon, la victoire ne laisse pas de traces, c'est un assouvissement passager. La vie, c'est la défaite."
    L'homme avait l'habitude de s'exprimer par paradoxes et Ljuben s'était contenté d'un petit rire, mais l'Allemand
-- de qui il tenait au demeurant son amour pour Schopenhauer -- avait ajouté : "Tu peux rire! Tu verras, plus tard: à la table de jeu, aux échecs, avec les femmes et à la guerre -- perdre, c'est la vie, gagner, c'est la mort, parce qu'après il n'y a plus rien. Ce n'est pas très orthodoxe et je ne devrais d'ailleurs pas te le dire, mais tu es de taille à entendre ce genre de choses. Echec et mat."

Cees Nooteboom, Le Chant de l'être et du paraître.

 

    Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.

Charles Baudelaire, Le joueur généreux (Spleen de Paris)  

 

 

Accueil  /  Calendrier  / Retour à la liste   /   Bibliographie sur ce thème   
 
  Expositions  /  Rencontre  Auteurs  /  A propos / Entretiens / Sorties