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Il y a quarante ans que je n'ai plus ouvert un échiquier. J'ai abandonné quand j'ai vu que ça devenait obsessionnel. Tu ne peux pas aller loin, aux échecs, si ça ne devient pas obsessionnel... Je me suis trouvé un jour, à vingt ans, couché dans la nuit à refaire une partie entre les grands maîtres Alekhine et Capablanka... Alors j'ai dit, basta. Romain Gary, La nuit sera calme.
Le jeu durait la plupart du temps une heure et demie, parfois deux. Ce temps dans la pénombre près des stores tirés nous enivrait jusqu'à l'oubli de nous-mêmes, et pourtant je pouvais distinguer quelques-uns de ses mouvements (...). J'avais remarqué en particulier l'inclinaison de sa tête. Comme si naguère il avait su prier. Parfois il fermait les yeux, comme s'il exigeait de ses pensées qu'elles se réduisent et se concentrent. Ses doigts étaient longs et fins, ils ne convenaient pas à son travail, et c'est pour cela qu'ils étaient et la plupart du temps blessés ou bandés. Au plus fort du jour, son regard avait une acuité merveilleuse. Comme la plupart des joueurs confirmés, c'était un homme renfermé, taciturne, mais son visage était expressif. Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie.
Elfride
s'aperçut très vite que son partenaire n'était qu'un débutant. Elle
remarqua ensuite qu'il avait une façon étrange de manipuler les pièces
lorsqu'il roquait ou faisait une prise. Thomas Hardy, Les yeux bleus.
A
cet instant, elle fut interrompue par un "Holà! Holà! Echec!"
retentissant, et un Cavalier couvert d'une armure cramoisie, arriva au
galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d'armes. Au moment
précis où il allait l'atteindre, son cheval s'arrêta brusquement:
"Vous êtes ma prisonnière!" s'écria la Cavalier en
dégringolant de sa monture. Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir.
Cette
existence n'est qu'une partie de go. Shan Sa, La joueuse de go.
La plupart des professionnels du Go aiment aussi d'autres jeux, mais la passion du Maître présentait un caractère particulier: l'incapacité de jouer tranquillement, en laissant les choses suivre leur cours. Sa patience, son endurance s'avéraient infinies. Il jouait jour et nuit, pris par une obsession qui devenait troublante. Il s'agissait peut-être moins de dissiper des idées noires ou de charmer son ennui que d'une sorte d'abandon total au démon du jeu. Yasunari Kawabata, Le Maître ou le tournoi de go.
A l'instant où je suis entré dans la salle de jeu (pour la première fois de ma vie), je suis resté encore un bout de temps sans me décider à jouer. Et puis, il y avait foule. Pourtant même s'il n'y avait eu que moi, je crois que, de toute façon, j'aurais préféré sortir plutôt que de me lancer. Je l'avoue, j'avais le coeur qui battait la chamade, et j'étais incapable de garder mon sang-froid, je le savais à coup sûr, je l'avais décidé depuis longtemps – je ne partirai pas comme ça de Roulettenbourg; il arriverait nécessairement quelque chose dans mon destin, quelque chose de radical et de définitif. Fédor Dostoïevski, Le Joueur.
Le baron de Galay (j'arrange ce nom) avait brillé, jeune, dans la bonne société de Budapest; bien en vue à la cour de Vienne, il avait, disait-on, porté l'uniforme d'un régiment de hussards et eu sa quote-part de duels au sabre. Ce prestige conventionnel était depuis longtemps remplacé par une satanique légende de joueur. Il misait avec le même élan qu'autrefois ses ancêtres se lançant contre une compagnie de janissaires. Dans tous les tripots et les casinos d'Europe, on se rappelait l'avoir vu, les jambes alourdies d'or et doublées de billets chiffons, jetant l'un d'eux au garçon de place qui lui appelait une voiture, nullement par ostentation et à peine par générosité, mais parce qu'il préférait les louis à ces papiers-monnaies qui lui paraissaient toujours sales. On l'avait vu aussi perdre d'un coup l'équivalent d'une ou deux petites fermes dans les Carpates. On ne ne lui connaissait que ce seul vice, qui avait dû dévorer tous les autres, s'il les avait eus. Marguerite Yourcenar, Archives du Nord.
L'anecdote des trois cartes du comte de Saint-Germain avait fortement frappé son imagination, et toute la nuit il ne fit qu'y penser. – Si pourtant, se disait-il le lendemain soir, en se promenant dans les rues de Pétersbourg, si la vieille comtesse me confiait son secret? si elle voulait seulement m'indiquer ces trois cartes gagnantes !... Il faut que je me fasse présenter, que je gagne sa confiance, que je lui fasse la cour... Oui! et elle a quatre-vingt-sept ans! Elle peut mourir cette semaine, demain peut-être... Alexandre Pouchkine, La Dame de pique.
...
un inconnu vint à lui, lui proposant un pari: il lui jouait son catamaran
au tric-trac. Georges Perec, La disparition
Si les heures passent très vite à Longchamp, les années n'y entrent pas; on y vieillit de trois ans pendant une course mais on y prend plus une ride, ensuite, pendant quinze ans. De toute manière, les rides que l'on y recueille sont celles de l'excitation, de l'énervement, du désappointement, de l'enthousiasme et de l'exultation; mais ce ne sont pas des rides sérieuses; en tout cas pas celles, dévastatrices et déshonorantes, de l'ennui. Coriolan expliquait cela par le caractère irréel que prend l'argent sur ces autres planètes que sont les champs de courses, où sa recherche, sa possession ne dépendent que de quadrupèdes capricieux; où un billet de cent francs à la dernière épreuve est dix fois plus excitant que mille à la première. Où l'on parle affablement à des conseilleurs professionnels dont les tuyaux vous ont déjà fait perdre des fortunes mais auxquels on sourit, et qu'accessoirement on est même capable de suivre dans la prochaine course, ce que l'on imaginerait mal à la Bourse. Françoise Sagan, La laisse
Il
s'agit du jeu de l'oie, le Noble Jeu plus ou moins renouvelé des Grecs.
Impossible de dire à quel point William J. Hypperborne s'y passionnait --
passion qui finit par gagner ses collègues. Il s'émotionnait à sauter
d'une case à l'autre au caprice des dés, à s'élancer d'oie en oie pour
atteindre le dernier de ses hôtes de basse-cour, à se promener sur le
"pont", à séjourner dans l' "hôtellerie", à se
perdre dans le "labyrinthe", à tomber dans le
"puits", à s'ennuyer dans la "prison", à se heurter
à la "tête de mort", à visiter les cases "du marin, du
pêcheur, du port, du cerf, du moulin, du serpent, du soleil, du casque,
du lion, du lapin, du pot de fleur", etc. Jules Verne, Le Testament d'un excentrique.
De
même que l'homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complait
dans les exercices qui provoquent les muscles à l'action, de même
l'analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la
fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales
occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des
rébus, des hiéroglyphes; il déploie dans chacune des solutions une
puissance de perspicacité qui, dans l'opinion vulgaire prend un
caractère surnaturel. Les résultats habilement déduits par l'âme même
et l'essence de sa méthode, ont réellement tout l'air d'une intuition. Edgar Allan Poe, Double assassinat dans la rue Morgue.
Depuis
son invention, le chiffre a été un moyen original de se divertir, de
poser des énigmes, de communiquer, etc. En effet, le chiffre recèle de
petites particularités qui en font un outil spécial pour l'homme. Un des
exemples les plus frappant de cette originalité et de cette complexité
du chiffre est bien le carré magique.
Une ombre passa, s'arrêta et se mit à ranger les figurines dans un petit cercueil. "Tout est fini", dit Loujine et il s'arracha de sa chaise en gémissant. Quelques fantômes se tenaient encore debout çà et là, en devisant. Il faisait froid et assez sombre. D'autres fantômes emportaient les échiquiers et les chaises. De quelque côté qu'il regardât, des images d'échecs, flexueuses et transparentes, flottaient dans l'air, et Loujine, comprenant qu'il s'était empêtré, égaré dans une de ces combinaisons à laquelle il avait songé tout à l'heure, fit un effort désespéré pour s'en dégager et s'en évader, fût-ce en sombrant dans le néant. Vladimir Nabokov, La Défense Loujine.
Jadis, à l'école militaire où il avait été formé, le vieil officier
prussien qui enseignait la stratégie et qui parfois, le soir, était son
partenaire aux échecs lui avait dit:"La victoire n'est rien,
mongarçon, la victoire ne laisse pas de traces, c'est un assouvissement
passager. La vie, c'est la défaite." Cees Nooteboom, Le Chant de l'être et du paraître.
Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite. Charles Baudelaire, Le joueur généreux (Spleen de Paris)
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