Le Café Littéraire luxovien / Métamorphoses

 

Métamorphose est une diction grecque vulgairement signifiant transformation,
et a voulu Ovide ainsi intituler son livre contenant quinze volumes, parce qu’en celui-ci il transforme les uns en arbres, les autres en pierres, les autres en bêtes, et les autres en autres formes.
Clément Marot, Traductions IX. 

Les juifs mêmes ont eu aussi leurs métamorphoses. Si Niobé fut changée en marbre, Edith, femme de Loth fut changée en statue de sel (…) Le bourg où habitaient Baucis et Philémon en Phrygie est changé en lac ; la même chose arrive à Sodome. Les filles d’Anius changeaient l’eau en huile ; nous avons dans l’Écriture une métaphore à peu près semblable.
Voltaire, Dictionnaire philosophique.

 … sous la chrysalide de douleurs et de tendresse qui rend invisibles à l’amant les pires métamorphoses de l’être aimé, le visage a eu le temps de vieillir et de changer.
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.

Non non, cela vient de vous, de l’intérieur de vous.  (…)
Je me suis approchée de la porte,
 j’ai bousculé tout le monde, mon corps d’être humain essayait de l’arracher de mon corps de cochon, essayait de redresser ses muscles (…) c’était épuisant de lutter ainsi contre soi-même.
Marie Darrieusecq, Truismes.

À force de me pencher sur ce combat intérieur, j’en arrivai à conclure que l’individu n’est pas formé d’un seul mais bien de deux êtres…
R.L. Stevenson, Dr Jekyll et M. Hyde.

Il y a en tout homme un cochon qui sommeille.
Vieil adage populaire.

Quand je suis au lit, j’ai la silhouette d’un gros coléoptère, d’une lucane ou d’un hanneton, je crois… (…) Puis je m’arrange pour faire croire qu’il s’agit d’un sommeil hivernal et je presse mes petites pattes contre mon abdomen renflé. Et je sussure un petit nombre de mots, ce sont mes instructions à mon corps triste, qui est immobile tout près de moi et penché. J’ai bientôt fini, il s’incline, il part rapidement, il exécutera tout pour le mieux tandis que je me repose.
Franz Kafka, Préparatifs de noce à la campagne.

 

 Lycanthropie  © Edhaym1995                                 Illustration © Edhaym1995 


Peu de choses sont plus difficiles à imaginer que la métamorphose en quelques mois d'un paysage froid, engourdi de neige, inanimé et si intrinsèquement silencieux, en un site vert, luxuriant et chaud, vibrant de toutes sortes de vies, depuis les oiseaux qui volent et chantent dans les arbres jusqu'aux nuées d'insectes en suspens çà et là. Rien dans le paysage hivernal n'annonce le parfum de bruyère et de mousse chauffées au soleil, les arbres gorgés de sève et les lacs libérés qui le rempliront à la belle saison. Rien non plus n'annonce le sentiment de liberté qui peut s'emparer de nous quand les seules taches blanches qui restent à voir sont celles des nuages qui glissent dans le bleu du ciel et le bleu du fleuve d'une brillance absolue, coulant lentement vers la mer, uniquement interrompue çà et là par les rochers, les rapides et les baigneurs. Mais çe n'est pas encore là, ça n'existe pas, pour le moment tout est blancheur et silence, et s'il est rompu, c'est par le souffle d'un vent glacial ou le cri d'un corbeau solitaire. Mais ça vient... ça approche... Un soir de mars, la neige se transforme en pluie et les congères s'affaissent. Un matin d'avril, les bourgeons apparaissent aux arbres et l'herbe jaunie prend un reflet vert. Les jonquilles, les anémones des bois et les hépatiques sortent de terre. Et puis tout à coup, dans les pentes, l'air chaud vibre entre les arbres. Sur les coteaux ensoleillés, les feuilles éclosent et les cerisiers fleurissent çà et là. Quand on a seize ans, tout cela impressionne, tout cela laisse des traces car c'est le premier printemps qu'on vit vraiment comme un printemps, dans toute sa sensualité, et en même temps le dernier, en comparaison tous les autres printemps à venir seront plus pâles. Et si en plus on est amoureux, alors là... il ne reste qu'à supporter. Supporter toute la joie, toute la beauté, tout l'avenir qu'il y a en toute chose.

Karl Ove Kausgaard,  La mort d'un père

 

Contrairement au Gregor Samsa de Franz Kafka qui se réveille dès l'incipit métamorphosé en scarabée, l'héroïne et narratrice de Truismes rapporte chaque étape de sa transformation, de ses prises de poids inexpliquées a` la naissance d'excroissances a` l'utérus ou sur le ventre. L'inspection de chaque nouveau stigmate corporel traduit un va-et-vient permanent entre la réalité physique de la transformation et son sens symbolique et métaphorique. Le corps-truie se révèle ainsi au fur et à mesure de l'avancée du récit être une représentation dégradée du corps sexualisé de la femme. Truismes peut être lu comme un récit allégorique de puberté, comme la saisie poétique des représentations du corps féminin et du corps sexué qui structurent notre société, et ce grâce à` l'écriture de l'allégorie et de l'anti-utopie.

Suzanne Le Men, Université Paris 8 

 

Il réussit à se lever, son équilibre est vacillant, ses premiers pas sont maladroits, pénibles, ses pieds vite écorchés s'endolorissent. Il tombe, se relève, titube, retombe, se redresse, encore et encore. Il tient enfin sur ses jambes, il se met en marche, les genoux légèrement fléchis, les bras écartés en balanciers, la tête basse, les yeux roulant d'étonnement de percevoir les plantes, les herbes, les cailloux alentour d'un regard tout autre. Son acuité visuelle s'est accrue, les choses ont pris des couleurs, du relief, un volume inédits, la tête lui tourne.
       Les bêtes à son passage s'éloignent, ou carrément s'enfuient. Seule la corneille na manifeste aucune crainte à son égard, elle l'accompagne à sa façon, volant tantôt devant lui, assez bas dans le ciel, comme si elle lui montrait le chemin, tantôt en louvoyant sans choix apparent de direction, et parfois s'attardant sur une branche, ou sur le sol où elle musarde, comme si rien de ce qui se passe ne la concernait.
       Il ignore où il v ; comment le saurait-il? Il ignore tout autant où il est, ce qu'il est, ce qu'il fait. Il avance dans un monde soudain frappé d'extrême étrangeté. 

Sylvie Germain, À la table des hommes 

 

Mon mari m'a demandé pourquoi l'ours et pas la cigogne l'oiseau des îles la girafe la marmotte le singe ou la loutre, je n'ai pas su tout de suite quoi répondre et puis j'ai pensé que je t'avais choisi par élimination, le singe est trop proche et les autres animaux sont trop lointains, toi tu es à la bonne distance, et puis tu es beau tu te tiens debout tu n'as jamais froid et je suis très frileuse, d'ailleurs regarde les feuilles ont jauni depuis longtemps sont même tombées ont été balayées, à cette époque de l'année tu devrais hiberner tu devrais être retranché dans une grotte à attendre le printemps, mon mari m'a répondu que souvent les hommes veulent échapper à leur condition mais qu'ils choisissent alors d'être un oiseau, que les hommes qui veulent être autre chose que ce qu'ils sont veulent voler, certainement pas se métamorphoser en ours pataud et lourd, mais moi je voudrais qu'on me greffe ta redoutable mâchoire, avoir un corps solennel de plusieurs tonnes et courir vite, me baigner sous une cascade grimper aux arbres, être une créature parmi les créatures. Toi l'ours tu es tout ce que nous avons abandonné, tu es notre parent perdu dans les plis des siècles, nous ne sommes que ta version détériorée et ton ultime descendance, tu es une preuve la preuve que nous sommes nés du bois de l'eau des lacs et du lichen, vous les bêtes vous avez ouvert la voie amorcé la pompe à vie, de vos culs et de vos gosiers est sortie la boue sur laquelle nous avons prospéré, quelle folie d'avoir été engendrée par de telles créatures. 

Joy Sorman, La peau de l'ours 

 

Dès lors, que nous dit Ionesco? Que dans tout homme, il y a un rhinocéros qui sommeille, qu'un rien peut faire de nous une bête féroce. Regardez deux automobilistes, dont l'on vient de perdre la place de stationnement que convoitait l'autre. La haine et l'envie de tuer se lisent dans leurs yeux. Deux rhinocéros. En plein Paris? Ça alors. Oh! ça alors. Vous avez-vu? Ça alors! 

Étienne Frais, Rhinocéros Ionesco
(dans Profil d'une œuvre éd. Hatier 1970) 

 

Au petit bistrot où nous allâmes tous déjeuner, nous apprîmes que plusieurs rhinocéros avaient été signalés dans divers coins de la ville : sept selon les uns; dix-sept selon les autres; trente-deux selon d'autres encore. Devant tous ces témoignages, Botard ne pouvait plus nier l'évidence rhinocérique. Mais il savait, affirmait-il, à quoi s'en tenir. Il nous l'expliquerait un jour. Il connaissait le " pourquoi " des choses, les " dessous " de histoire, les " noms " des responsables, le but et la signification de cette provocation. Il n'était pas question de retourner au bureau l'après-midi, tant pis pour les affaires. Il fallait attendre qu'on réparât l'escalier.
       J'en profitai pour rendre visite à Jean, dans l'intention je me réconcilier avec lui. Il était couché.
       Je ne me sens pas très bien! dit-il.
       Vous savez, Jean, nous avions raison tous les deux. Il y a dans la ville des rhinocéros à deux cornes aussi bien que des rhinocéros à une corne. D'où viennent les uns, d'où viennent les autres, cela importe peu au fond. Ce qui compte à mes yeux, c'est l'existence du rhinocéros en soi.
       Je ne me sens pas très bien, répétait mon ami, sans m'écouter, je ne me sens pas très bien!
       Qu'avez-vous donc? Je suis désolé!
       Un peu de fièvre. Des migraines.
       C'était le front plus précisément qui lui faisait mal. Il devait, disait-il, s'être cogné. Il avait une bosse en effet qui pointait juste au-dessus du nez. Son teint était verdâtre. Il était enroué.
       Avez-vous mal à la gorge? C'est peut-être une angine. Je pris son pouls. Il battait à un rythme régulier.
       Ce n'est certainement pas très grave. Quelques jours de repos et ce sera fini. Avez-vous fait venir le médecin?
       Avant de lâcher son poignet, je m'aperçus que ses veines étaient toutes gonflées, saillantes. Observant de plus près, je remarquai que non seulement les veines étaient grossies mais quel la peau tout autour changeait de couleur à vue d'œil et durcissait. «C'est peut-être plus grave que je ne croyais», pensai-je.
       Il faut appeler le médecin, fis-je à voix haute. Je me sentais mal à l'aise dans mes vêtements, maintenant mon pyjama aussi me gêne, dit-il d'une voix rauque.
       Qu'est-ce qu'elle a, votre peau? On dirait du cuir... Puis, le regardant fixement: Savez-vous ce qui est arrivé à Bœuf? Il est devenu rhinocéros.
       Et alors? Ce n'est pas si mal que cela! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont droit à la vie au même titre que nous...
       À condition qu'elles ne détruisent pas la nôtre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité? 
       Pensez-vous que la nôtre soit préférable?
       Tout de même, nous avons notre morale à nous que je juge incompatible avec elle des animaux. Nous avons une philosophie, un système de valeurs irremplaçables..
       L'humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule. Vous me racontez des bêtises.
       Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon cher Jean! Perdez-vous la tête? Il semblait vraiment la perdre. Une fureur aveugle avait défiguré son visage, transformé sa voix à tel point que je comprenais à peine les mots qui sortaient de sa bouche.
       De telles affirmations venant de votre part..., voulus-je continuer.
       Il ne m'en laissa pas le loisir. Il rejeta ses couvertures, arracha son pyjama, se leva sur son lit, entièrement nu (lui, lui, si pudique d'habitude!), vert de colère des pieds à la tête.
       La bosse de son front s'était allongée; son regard était fixe, il ne semblait plus me voir. Ou plutôt si, il me voyait très bien car il fonça vers moi, tête baissée. J'eus à peine le temps de faire un dosait de côté, autrement il m'aurait cloué au mur.
       Vous êtes rhinocéros! criai-je. 

Eugène Ionesco, Rhinocéros (la nouvelle) 

 

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu'une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu'à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu'il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux. «Qu'est-ce qui m'est arrivé?» pensa-t-il. Ce n'était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu'il connaissait bien.
(…) 
       «Mes chers parents», dit la sœur en abattant sa main sur la table en guise d'entrée en matière, «cela ne peut plus durer. Peut-être ne vous rendez-vous pas à l'évidence; moi, si. Je ne veux pas, face à ce monstrueux animal, prononcer le nom de mon frère, et je dis donc seulement : nous devons tenter de nous en débarrasser. Nous avons tenté tout ce qui était humainement possible pour prendre soin de lui et le supporter avec patience ; je crois que personne ne peut nous faire le moindre reproche.» 
(…) 
       Il faut qu'il disparaisse, s'écria la sœur, c'est le seul moyen, père. Il faut juste essayer de te débarrasser de l'idée que c'est Gregor. Nous l'avons cru tellement longtemps, et c'est bien là qu'est notre véritable malheur. Mais comment est-ce que ça pourrait être Gregor? Si c'était lui, il aurait depuis longtemps compris qu'à l'évidence des êtres humains ne sauraient vivre en compagnie d'une telle bête, et il serait parti de son plein gré. Dès lors, nous n'aurions pas de frère, mais nous pourrions continuer à vivre et pourrions honorer son souvenir Mais, là, cette bête nous persécute, chasse les locataires, entend manifestement occuper tout l'appartement et nous faire coucher dans la rue.
(…)
       Tandis qu'ils devisaient ainsi, M. et Mme Samsa, à la vue de leur fille qui s'animait de plus en plus, songèrent presque simultanément que, ces derniers temps, en dépit des corvées et des tourments qui avaient fait pâlir ses joues, elle s'était épanouie et était devenue un beau brin de fille. Ils furent dès lors plus silencieux et, échangeant presque involontairement des regards entendus, songèrent qu'il allait être temps de lui chercher aussi quelque brave garçon pour mari. Et ce fut pour eux comme la confirmation de ces rêves nouveaux et de ces bonnes intentions, lorsqu'en arrivant à destination ils virent leur fille se lever la première et étirer son jeune corps. 

Franz Kafka, La métamorphose

 

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