| Le Café Littéraire luxovien /La neige | ||||||||
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Debout, sur le seuil de la grange, les hommes accompagnaient, avec toute la force de leur désir, le silencieux événement de la neige. Ils ne savaient pas alors exactement pourquoi ils souhaitaient que la neige ne cessât pas et que s'accrût encore cet étouffement de la nature entière. Sans doute, parce que la nouveauté du spectacle leur plaisait; sans doute, parce qu'ils goûtaient le vertige que créait ce mol sablier de l'éternité renversé au-dessus de leurs têtes... Pierre Gascar, Les bêtes
Après ça, vois-tu, elle les recouvre bien douillettement d'un couvre-pied blanc ; et peut-être qu'elle leur dit : «Dormez, mes chéris, jusqu'à ce que l'été revienne». Et quand l'été revient, Kitty, ils se réveillent, ils s'habillent tout en vert, et ils se mettent à danser… chaque fois que le vent souffle… Oh ! comme c'est joli ! s'écria Alice, en laissant tomber le peloton de laine pour battre des mains. Et je voudrais tellement que ce soit vrai ! Je trouve que les bois ont l'air tout endormis en automne, quand les feuilles deviennent marrons. Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir
Une fois par vie, il neige dans nos rêves. Orhan Pamuk, Neige
Je n'avais jamais imaginé ce que pouvait être une tempête de neige. Il suffit d'une légère bourrasque pour détruire toute vision. D'un seul coup on perd le sens de l'espace. Les flocons dispersés en tous sens ne voilent pas les choses comme le fait un brouillard. Les plans sont transposés de telle manière qu'on a l'impression de marcher sur une passerelle à claire-voie et qu'il n'y a plus réellement ni haut, ni bas, ni aucune direction possible. André Dhôtel, La tribu Bécaille
Netta avait si rarement vu la neige sur la campagne qu'elle éprouva
comme un effroi sacré tandis que ses pas défloraient la blancheur
plumeuse qui recouvrait tout. Seule une charrette avait franchi le
portail depuis que s'était abattue la tempête de neige. Mais sauf
cette trace, tout était demeuré virginal et sans tache. John
Cowper Powys, Givre et sang
Durant trois journées et quatre nuits entières, la neige était tombée à petits flocons, presque sans interruption, une belle neige qui tenait, et pour finir, il avait gelé à pierre fendre. Les gens qui n'avaient pas balayé régulièrement devant chez eux ne pouvaient plus sortir et devaient recourir à la pioche pour dégager leur entrée ainsi que la porte et les lucarnes de la cave. Ils étaient nombreux au village et s'affairaient à présent devant leur maison en maugréant, équipés de bottes à tige haute et de moufles, emmitouflés jusqu'aux oreilles dans des châles de laine. Certains prenaient au contraire les choses avec calme, et se réjouissaient que la neige fût tombée abondamment avant l'arrivée du gel, protégeant ainsi les champs où ils venaient de faire les semailles d'automne. Mais ici comme ailleurs, les gens sereins représentent une faible minorité, et la plupart des habitants maudissaient en larmoyant cet hiver top rigoureux. Hermann
Hesse, Spendeur hivernale (dans: L'Art de l'oisiveté)
Le froid redoubla: des bises cinglantes se mirent à souffler; la neige,
divisée par la gelée en infimes paillettes de cristal, pénétrait tout,
comblant les plus profondes vallées, s'infiltrant sous les abris les plus
épais et formant de véritables dunes blanches, des menées qui se
déplaçaient rapidement sous l'effort du vent. Louis Pergaud, La tragique aventure de goupil (dans Histoires de bêtes).
Vous ne connaissez pas notre blizzard, quand le vent glacé fait courir la neige rasante des nuits entières! Vous devriez voir cela! Mais vous ne vous y risquerez pas, évidemment! On voit accourir les lapins et les faisans jusque dans les maisons, pour y chercher abri devant la tempête. Yasunari Kawabata, Pays de neige
Toutes les créatures qui respirent s'enfouirent, ou moururent... Car la neige qui s'amoncelait en dunes, en montagnes, était ronde et dure comme des grains de plomb, et sa chute fut accompagnée d'un froid intense. Le troisième jour il faisait cinquante degrés au-dessous de zéro dans le pays situé entre la Shamattawa et le Jackson's Knee. C'est le quatrième jour seulement que les êtres recommencèrent à bouger. Les élans et les caribous soulevèrent l'épaisse couche de neige qui les avait protégés; les bêtes plus petites durent creuser des couloirs pour sortir des profonds amas et monticules. James
Olivier Curwood, Nomades du nord
Loin, loin dans la forêt, chemins profonds dans les congères, voies
déblayées dans la neige, chemins pour schlittage entre des murailles de
neige. Tarjei
Vesaas, La barque le soir
La neige c'était la fête, depuis le temps déjà lointain de la petite enfance chez le grand-père maternel - l'immense campagne ouverte qui scintillait, et le char rempli de sacs de grain, le grand-père assis à l'avant sur un des sacs, et lui sur son traîneau attelé par une corde à l'arrière, en route pour le grand Nord. Bientôt les glaces de la banquise, les rennes et les phoques, les Lapons. Enveloppé dans une couverture de cheval, le voilà parti pour des mois, des années peut-être. Dans ces contrées, la neige c'est l'infini, l'eau qui désaltère et la tombe où l'on s'endort pris d'une ivresse insurmontable. Le char disparaît. Les roues, les pattes de la jument, ce sont les chiens. Il les houspille, tout en imitant leurs cris. En route, il a rencontré une merveilleuse amie, celle du long voyage. Immobile au bord du chemin, elle l'avait regardé passer avec envie. Il a d'abord fait semblant de ne pas la voir, comme pour mieux lui faire signe après coup, et place sur le traîneau, sous la couverture. Le vent soufflant sur les congères les poudre d'une fine poussière qui fond aussitôt sur leur visage. François-René Daillie, La neige.
La neige est tombée. Jean-Claude Legros, Shimshal par delà les montagnes.
C'est dans la neige que le fil est filé, et dans la neige qu'il est
tissé. C'est la neige qui lave et blanchit l'étoffe. Toute la
fabrication commence et finit dans la neige. "La toile de Chijimi
n'existe que parce que la neige existe: la neige, on peut le dire, est
la mère du Chijimi", comme l'a écrit quelqu'un il y a très
longtemps. Kawabata
Yasunari, Pays de Neige
Un après-midi de la mi-janvier, ayant forcé plus que d'habitude, je m'aventurai au-delà de l'extrême limite de mes traces, là où il m'avait fallu, tel ou tel autre après-midi, rebrousser chemin. La neige n'était trouée que rarement, et encore s'agissait-il de traces de chevreuils, pudiques. A la vue d'une "allée" de neige vierge sous des bouleaux, je m'arrêtai net. Quelque chose, qui avait partie liée avec la blancheur inviolée, s'opposait à ce que j'aille plus loin que cette frontière secrète, qui m'avait déjà immobilisé en d'autres endroits, comme si je n'étais pas habilité à la franchir. Mais quoi, n'était-ce pas là l'essence de toute vie, que de passer outre? N'était-ce pas sur ces frontières qu'il aurait fallu user sa vie jusqu'à la corde? Mes yeux ne pouvaient se détacher de cette étendue blanche. "La bulle mythique..." J'entendais de nouveau les fragments du long monologue du forestier. "Au centre de chaque espace reconquis sur l'homme sommeille une bulle mythique, dont les fragments, par moments, remontent à la surface de notre conscience." Eric Faye, Le mystère des trois frontières.
L'attente au bord de la neige est attente au bord de ce blanc à franchir. Non pas fascination d'une pureté à souiller, mais besoin sourd d'un au-delà qu'il voudrait gagner à travers la surface vierge, laquelle en est tout à la fois et la production et l'annonce. Jean-Loup Trassard, Canada (dans: L'Ancolie).
Lorsqu'il parvint au rocher où se trouvait O Rin, la neige avait
entièrement recouvert le sol d'une couche blanche. Dissimulé au pied
d'un rocher, il examina la contenance d'O Rin. Non content d'avoir, en
retournant sur ses pas, rompu le serment du pèlerinage de la montagne, il
se préparait à rompre le serment selon lequel on ne doit pas prononcer
un mot. C'était la même chose que de commettre un crime. Mais, tout
comme elle l'avait dit: "C'est bien probable qu'il neigera!",
voilà qu'il s'était mis à neiger! C'est cela qu'il voulait dire -il
suffisait d'une parole. Schichirô
Fukazava, Narayama
La vieillesse arrive brusquement, comme la neige. Un matin, au réveil, on s'aperçoit que tout est blanc. Jules Renard
Impossible de dire son âge. En la voyant tout à l'heure, Lucia avait songé à de la glace et plus précisément à l'aspect vitreux dont ce mot français a gardé la trace. Cette femme ne tolère pas qu'on la regarde pour se renseigner sur son compte, sa peau réfléchit le regard, et la pensée qui continue à voleter autour d'elle sait qu'il vaut mieux ne pas entrer dans ce visage pour ne pas risquer d'être aspirée vers le bas, vers l'enfer polaire qui bée sous cette glace. C'est la Reine des Neiges, tel est son surnom. Kai le verra bien sans pouvoir l'exprimer: cette femme entre dans la même catégorie que Lucia, celle des corps parfaits, mais le sien appartient à la mort. Cees
Nooteboom, Dans les montagnes des Pays-Bas
Le crissement de la neige sous la semelle de mes bottes faisait partie de
moi, montait dans mes mollets. Et j'ai senti vibrer le grondement interne,
je me suis immobilisé. Net. Tendu. Et vous ne savez plus comment,
d'ordinaire, on respire par simple habitude. Et c'était là, ça
frissonnait sous moi, montait du coeur de la terre, de si profond, de si
loin. Le grondement était réel, même si des tonnes et des tonnes de
roc, de terre, de gel l'étouffaient. Pierre Pelot, Natural killer.
Comme la neige serait monotone si Dieu n'avait pas créé les corbeaux. Jules Renard
Décembre
1850 Philippe Delerm, Autumn
La neige ne brise jamais la branche du saule. Proverbe japonais
Il y a des gens qui arrivent à écrire leur nom dans la neige en faisant pipi… Parmi eux, il y a cependant davantage de Luc et de Jo que de Jean-Sébastien! Philippe Geluck, Ma langue au chat
La télévision n'invente rien. La seule image qu'elle ait jamais créée, c'est la neige de la fin des programmes! Michel Field
Le génie, c'est un Africain qui invente la neige. Vladimir Nabokov
La neige ne tombe pas à Paris : elle fond. Alain Schifres, les Parisiens
Dans l'Isère, la nouvelle de cette effroyable avalanche, l'irruption de la neige dans une salle à manger pleine de jeunes gens qui déjeunaient gaiement. La masse blanche d'une force irrésistible a balayé la maison et pulvérisé des voitures. Julien Green, Journal - Ce qui reste du jour - 1966-1972
Dans le plein hiver morne le vent givré a fait le gémissement, la terre tenue dure comme fer, l'eau comme une pierre; la neige était tombée, la neige sur la neige, neige sur la neige, dans le plein hiver morne, il y a bien longtemps. Christina Rossetti
Météo
des neiges :
Enfin elle est venue. Je n'y croyais plus trop, et me résignais à finir mon troisième hiver de balades sans neige, sans neige sous les pas, sans neige sous les mots. (…) Quel silence soudain sur la première neige qui tombe dans le soir ! On sort sur le pas de la porte, déjà gagné par cette fièvre. Bien sûr le sol est froid, bien sûr elle devrait tenir, mais elle est si coquette la neige de chez nous, si prompte à la promesse et à la désertion. (…) Nos cœurs ne sont pas savoyards; pour nous, la neige restera toujours comme un petit miracle. Parfois c'est un peu long; mais le plaisir est fort comme l'attente. La neige est notre madeleine; elle tombe proustienne dans son premier soir, et déjà fouille au creux de nos mémoires. Ce n'est pas seulement la neige du présent: il y a quelques hivers en nous, quelques neiges lointaines - assez pour tracer un chemin de l'une à l'autre, trop peu pour que le pouvoir s'en dilue. (…) Le samedi matin, le soleil est venu poser des reflets orangés sur la perfection blanche. Au parc Parissot-de-Beaumontel, j'avais mes marques enfouies dans la dernière neige. (…) Dans l'allée solennelle, entre les pins, une trace, une seule, et cette flèche de soleil qui vient mieller la neige et faire l'ombre plus bleue. Sur les troncs abattus, la couche d'oubli prend une ampleur fourrée irrésistible: on ne peut s'empêcher d'y passer la main, un peu surpris que cette hermine puisse être mouillée. (…) Mais le détail que je préfère, ce sont ces feuilles rousses des charmes ou des châtaigniers que la neige a délicatement saisies dans leur habit d'automne. Le soleil d'hiver, la fraîcheur douce de la neige irriguent d'un sang neuf ces feuilles de papier qui restaient accrochées sans raison, sans autre espoir que de mêler les couleurs, les saisons. (…) Depuis longtemps, la sirène de midi a retenti. La matinée n'en finit pas d'oublier l'heure. A ciel ouvert sur le ciel bleu, à ciel fermé capitonné de branches lourdes incurvées, les allées n'en finissent pas de prolonger ce cotonneux plaisir de s'enfoncer, d'inventer une trace au fil des pas, de retrouver sans les chercher des traces de douceur ancienne. On ne dit rien, ou bien peut-être seulement: "Tu te souviens, il y a cinq ans?" Parc Parissot, la neige n'oublie pas. Philippe
Delerm, La neige est notre madeleine
L'enfance, c'est de croire qu'avec le sapin de Noël et trois flocons de neige toute la terre est changée. André Laurendeau, Voyages aux pays de l'enfance
Aimons la neige! Sinon, nous risquerions de briser notre équilibre poétique et d'oublier notre condition humaine. Francis Bossus, La Forteresse
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