Le Café littéraire luxovien / Venise...
                                                                                                  

      

      Soudain c'est là, brusquement, de part et d'autre du wagon, partout, à perte de vue. Une eau brune, maussade. Je baisse la vitre. Je passe la tête. La lagune. Sur la gauche, une île se détache. Quelques arbres avec du gravier autour. Une île fantôme. Une île comme une tombe. Au loin, derrière la brume, un pan de mur, quelques pierres roses, le campanile dressé d'une église. Des façades perdues, noyées, comme absorbées. Venise l'opaque. C'est ainsi qu'elle m'apparaît la première fois. 
      (...)
     
Je sors de la gare. Le parvis tout en hauteur, avec les marches qui tombent directement sur le Grand Canal.

Claudie Gallay, Seule Venise

 

      Elle longea la rue, puis un canal dont l'eau, battue par la pluie semblait bouillir. Tout était désert. Quelques petits cafés étaient ouverts, mais de nombreux magasins ne reprendraient vie ici qu'à la belle saison. Elle atteignit la place Saint-Marc alors que la pluie cessait enfin. Tout l'espace lui apparut étrangement rétréci par une brume qui effaçait la basilique, lui retirait son volume, la réduisait à une surface grise, assombrie à l'emplacement des porches. Du campanile elle distinguait à peine le sommet, dilué dans cette grisaille comme les dômes eux-mêmes. (...) Sautant la frange du Lido, une brise apportait du large une odeur d'herbe comme si elle était passée sur des prairies invisibles. Hélène poussa jusqu'à la piazzetta et sa rive et, serrée dans son imperméable, regardera longtemps à ses pieds l'eau battre les pierres.

Emmanuel Roblès, Venise en hiver

 

      Le vent se leva d'un coup, inattendu, brutal; renversant au marché de Santa Margherita les paniers des maraîchères, arrachant les drapeaux au fronton des palais et les tentures au balcon des étages nobles, secouant les flammes aux mâts des bateaux, ridant l'eau des canaux, faisant passer au-dessus de la Giudecca une âpre odeur de mer ; balayant nuages, brumes et brouillard, et le tissu blanc qui, depuis des jours, collait aux visages. Comme sur une peinture que la poussière avait ternie, on vit d'un coup les couleurs renaître, les formes resurgir. Soudain, tout fut neuf, clair, éveillé, brillant, l'eau miroitante, les pierres éclaircies, et le ciel. 

Danièle Sallenave, La Fraga

 

      Toute existence est une lettre postée anonymement; la mienne porte trois cachets Paris, Londres, Venise; le sort m'y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère. 
      Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx. 
      Je me sens décharné de toute la planète, sauf de Venise, sauf de Saint-Marc, mosquée dont le pavement déclive et boursouflé ressemble à des tapis de prière juxtaposés; Saint-Marc, je l'ai toujours connu, grâce à une aquarelle pendue au mur de ma chambre d'enfant un grand lavis peint par mon père, vers 1880 bistre, sépia, encre de Chine-, d'un romantisme tardif, où le rouge des lampes d'autel troue les voûtes d'ombre dorée, où le couchant vient éclairer ne chaire entur- bannée. De mon père, je possède aussi une petite huile, une vue de la Salute par temps gris, d'une rare finesse d'œil, qui ne m'a jamais quitté. 
     
«C'est après la pluie qu'il faut voir Venise», répétait Whistler c'est après la vie que je reviens m'y contempler. Venise jalonne mes jours comme les espars à tête goudronnée balisent sa lagune; ce n'est, parmi d'autres, qu'un point de perspective; Venise, ce n'est pas toute ma vie, mais quelques morceaux de ma vie, sans lien entre eux; les rides de l'eau s'effacent; les miennes, pas. 
      Je reste insensible au ridicule d'écrire sur Venise, à l'heure où même la primauté de Londres et de Paris n'est plus qu'un souvenir, où les centres nerveux du monde sont des lieux sauvages Djakarta, Saigon, Katanga, Quemoy, où l'Europe ne se fait plus entendre, où seule compte l'Asie; Venise l'avait compris, installée à ses portes, pénétrant jusqu'en Chine; c'est à Marco Polo que Saint-Marc devrait être dévoué et non le contraire. 
      À Venise, ma minime personne a pris sa première leçon de planète, au sortir de classes où elle n'avait rien appris. 

Paul Morand, Venises

 

      Ils passèrent dans la gondole, et ce fut de nouveau le même enchantement: la coque légère et le balancement soudain quand on monte, et l'équilibre des corps dans l'intimité noire une première fois puis une seconde, quand le gondoliere se mit à godiller, en faisant se coucher la gondole un peu sur le côté, pour mieux la tenir en main. Voilà, dit la jeune fille. nous sommes chez nous maintenant et je t'aime. embrasse-moi et mets-y tout ton amour. Le colonel la tint serrée et la tête rejetée en arrière; il l'embrassa jusqu'à ce que le baiser n'eût plus qu'un goût de désespoir.

 Ernest Hémingway, Au delà du fleuve et sous les arbres

 

      Le ciel était couvert; il était impossible de distinguer un objet devant soi! Le canal avait l'air d'un gouffre noir; les maisons situées en face semblaient une ligne d'ombre, obscurément distincte du ciel sans étoile et sans lune. À de rares intervalles, le cri d'alerte d'un gondolier attardé: au détour d'un canal, il prévenait ainsi d'invisibles gondoles de son approche. De temps en temps le bruit plus proche de rames frappant l'eau indiquait le passage invisible d'une barque ramenant des voyageurs à l'hôtel. Ces bruits exceptés, le silence mystérieux et nocturne qui enveloppait Venise était un silence de tombeau.

William Wilkie Collins, l'hôtel hanté, un mystère de la Venise moderne

 

      Venise, voilà son secret, est un amplificateur. Si vous êtes heureux, vous le serez dix fois plus, malheureux, cent fois davantage. Tout dépend de votre disposition intérieure et de votre rapport à l'amour. L'amour ? Oui, et dans tous les sens: anges et libertinage, architecture, peinture, musique, roman, poésie, mais aussi air, pierre, eau, étoiles. Nature et culture enfin à égalité. Venise n'est pas un musée, mais une création constante. Si vous échappez aux clichés, au tourisme, aux bavardages; si vous avez réussi à être vraiment clandestin ici, alors vous savez ce que le mot paradis veut dire. Le monde se précipite vers le chaos, la violence, la terreur, la pornographie, le calcul aveugle, la marchandisation à tout va? Mais non, voyez, écoutez, lisez: voici le lieu magique et futur dont tous les artistes et les esprits libres témoignent.

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise

 

      Luigi ouvre une porte. 
     
La chambre de Casanova. 

      (...) 
      Je passe la tête. 
     À l'intérieur, un lit à baldaquin. Des tentures rouges, des broderies. Une console avec des flacons, une coupe pleine de cerises en verre. Des vêtements sur les sièges, froissés. 
     
Casanova a dormi ici? je demande. 
     
On le dit mais beaucoup disent ça à Venise. Vous avez lu les Mémoires? Je dis non de la tête. 
     
Le livre est dans la bibliothèque. Vous pourrez l'emprunter si vous voulez. 

Claudie Gallay, Seule Venise

 

      À Venise, dans le temps du carnaval, voulant m'assurer de n'être pas reconnu, je décidai de me masquer en Pierrot. Mais voilà un Arlequin qui avec l'impertinence permise à son caractère vient me fesser avec sa batte. Je le saisis à la ceinture, et je le porte en courant tandis qu'il poursuivait à me frapper de sa batte le derrière. Son Arlequine accourt au secours de son ami. Je dépose alors Arlequin, et je mets l'Arlequine sur les épaules, la frappant sur le derrière, et courant à toutes jambes au bruit des risées. Puis, au bruit des claquements de mains de toute l'assistance, j'ai saisi le moment, j'ai percé la foule, et je me suis sauvé...

Casanova, Mémoires (Tome 1)

 

      Avec quelles vives couleurs il peint le tableau des moeurs de Londres, de Paris, de la France, de cette France de Louis XV, et de l'Italie, de Venise surtout! Une dévotion aimable, non scrupuleuse, n'y exclut pas la galanterie, qui pénètre souvent au foyer domestique sans faire crier au scandale. En certaines circonstances, on y supporte sans colère le joug conjugal, et rien n'y est plus rare que les ruptures violentes, les coups de tête, les passions échevelées, les drames à grand spectacle. Venise est une ville d'amour. Quelle époque, où l'on recherche avant tout le, plaisir, où règne le libertinage, où la corruption se montre sans vergogne au milieu des élégances les plus raffinées, et où cependant les hommes... et les femmes savaient faire preuve d'un esprit et d'une énergie qui depuis semblent s'être évanouis!

Notice sur Casanova de Seingalt et ses mémoires

 

      Comme le savent les connaisseurs, la noblesse vénitienne est la première d'Europe. Son Livre d'or à précède les Croisades, temps où Venise, débris de la Rôle impériale et chrétienne se plongea dans les eaux pour échapper aux Barbares, déjà puissante, illustre déjà, dominait le monde économique et commercial. À quelques exceptions près, aujourd'hui cette noblesse est entièrement ruinée. Parmi les gondoliers qui conduisent les Anglais à qui l'Histoire montre là leur avenir, il se trouve des fils d'anciens doges dont la race est plus ancienne que celle des souverains. Sur un pont par où passera votre gondole, si vous allez à Venise, vous admirerez une sublime jeune fille mal vêtue, pauvre enfant qui appartiendra peut-être à l'une des plus illustres races patriciennes. Quand un peuple de rois en est là, nécessairement il s'y rencontre des caractères bizarres. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'il jaillisse des étincelles parmi les cendres.

Honoré de Balzac, Massimilla Doni

 

      Et que serait Vivaldi sans Venise? Venise et Vivaldi, amalgamés l'un à l'autre par autant de flux et de reflux de l'Adriatique; les innombrables «acque alte», qui ont fixé le sel, les algues et les coquillages sur le bois des pilotis qui soutiennent la cité lacustre, ville poisson ou plutôt sirène, née de l'eau saumâtre et de la boue; ville-luth, ville-Vénus, ville-femme. L'étranger l'aime fougueusement, tel un amant qui ne pourra la posséder que par moments, brefs et fulgurants, pour la regretter aussitôt après avoir retrouvé son domicile parisien, le gris et la pluie qui sont sa véritable patrie. Lorsque le désir renaît, il abandonne tout pour y courir, train ou avion, peu importe, pourvu de passer le pont et de se jeter dans ses bras, pour s'y oublier(...)

Jean d'Ormesson, La Douane de mer

 

      Le couple étrange avait atteint l'une des extrémités de la place; il était maintenant debout devant l'église Saint-Marc. Le clair de l'une qui frappait en plein était assez lumineux pour montrer toutes les beautés de l'édifice dans les moindres détails de son architecture si variée. On voyait même les pigeons de Saint-Marc, dormant en ligne serrée sur la corniche du porche. - Je n'ai jamais vu la vieille église si belle par le clair de lune, dit tranquillement la comtesse se parlant à elle-même plutôt qu'à Francis.

William Wilkie Collins, l'hôtel hanté, un mystère de la Venise moderne

 

      Comme à chaque fois qu'il empruntait la voie longeant le Rio della Tetta, Brunetti eut le plaisir d'admirer le plus beau pavage de tout Venise. D'une couleur qui hésitait entre rose et ivoire, certaines des dalles faisaient presque deux mètres de Long pour un de large, et donnaient une idée de l'effet que cela devait faire de se déplacer dans la ville au temps de sa splendeur. Malheureusement, le palazzo qui s'élevait sur l'autre rive fournissait la preuve matérielle que ces beaux jours étaient bel et bien passés. Il était maintenant à l'abandon: la peinture s'écaillait aux volets du fait des intempéries, des balconnières rouillées contenaient des pots de fleurs d'où retombaient des tiges desséchées depuis longtemps, les vantaux de la porte d'eau pendaient de guingois sur leurs gonds mangés de rouille, les marches envahies de mousse s'enfonçaient dans des espaces caverneux où seuls des rats oseraient s'aventurer. Contemplant le bâtiment, Brunetti y lut le lent déclin de la ville. Un investisseur y aurait vu une occasion à saisir: en faire un atelier pour des architectes étrangers, ou un hôtel, ou un bed & breakfast, voire un bordel chinois.

Donna Léon, Deux veuves pour un testament

 

            

      Printemps 1905 
      Venise est étincelante, ce matin, embourbée dans les marais, presque silencieuse, à l'exception du sac et du ressac de la marée qui font comme un clapotis étouffé et rassurant. À l'inverse, la luminosité du ciel fait immédiatement penser aux toiles de Turner. 
      La ville se réveille doucement. Les chats, aux fenêtres entrebâillées, s'étirent aux premiers rayons du soleil. Quelques embarcations de pêcheurs - des taches noires et immobiles, dans la lagune, la promesse d'une poignée de crevettes grises ou d'étrilles cuisinées dans une sauce rouillée, pour le déjeuner. Il y a de l'eau sur les quais mais peu importe si Francis y abîme ses souliers achetés à prix d'or chez un bottier de la place de la Madeleine. À ce moment précis Venise entre en lui et dans le silence de l'aube lui dévoile ce qu'elle a de plus beau: l'eau, l'or, l'air; une éternité magnifique. Il en pleurerait presque. Des femmes chantent dans un patio caché derrière d'autres patios lépreux, séparé par un canaleto invisible. Vieil air vénitien, du ghetto. Soudain, volées de cloches; à la Madonna del Orto répondent les sonneurs de la Basilique, puis de San Gregorio, de Santa Maria della Visitazione; d'autres, encore, jusque dans le chapelet des îles. Francis s'arrête, essoufflé, en haut d'un petit pont. Puis, retrouvant ses esprits, il sourit béatement. Venise! Le salpêtre dévore les murs en marbre des palais qui se reflètent dans le Grand Canal. Mais pour Francis, qui a voyagé presque une journée entière dans l'Orient-Express, rien n'est plus beau que les eaux boueuses de l'Adriatique, rien n'est plus romantique que de sentir Byzance à portée de main, à l'horizon de ce bassin qui s'offre à lui, infiniment. Vertige. Dans les ruelles du Canareggio, il a la certitude de mettre ses pas dans ceux de Byron ou de George Sand. Dans le Dorsoduro, des hommes sombres le suivent d'un regard noir. Il s'échappe, heureux, derrière une avalanche de glycines flamboyantes, surgies d'un jardin. Son regard curieux et vif s'accroche à toutes les façades, sculptées et brodées, à tous les orifices des palais, avec leurs petites fenêtres blanches, la mousse sur les murs, des plaques ocre qui se détachent des colonnes gothiques. Des colombes s'envolent en battant des ailes, en direction des toits. Francis a vingt-cinq ans. Il est superbe, sûr de lui, habillé avec soin. Canne à la main, moustache blonde ébouriffée. Sa petite silhouette nerveuse fait sourire un groupe de Vénitiennes qui partent au marché en piaillant, pieds nus. Il les salue dans un sabir d'italien, de français, d'espagnol, veut leur offrir l'œillet qu'il porte à la boutonnière - mais il se ravise, de peur de commettre un impair. Sa main effleure les robes, frôle les murs, canal, canaux, Rialto. 
      Plus tard, à la fin de l'après-midi, la Sérénissime devient sérieuse et indolente, le ciel prend des tons orangés - que Monet restituera avec intensité. Francis traverse la place Saint-Marc, écrasé par tant de dômes, tant de campielli, tant de secrets immuables. Il pousse la porte en bois du café Florian, se faufile parmi les petits salons où l'on bavarde tranquillement. Ses amis - ceux qu'il est venu rejoindre à Venise - sont là, entassés sur une banquette rouge, au-dessous d'une fresque qui représente un Chinois. Il y a Edmond Jaloux, Abel Bonnard, Charles du Bos, Émile Henriot, Eugène Marsan, Jean-Louis Vaudoyer, Auguste Gilbert de Voisins et Henri de Régnier, qui a pris ses appartements dans le palais Dario. Thomas Mann apparaît. D'autres, encore, sont passés là, ont laissé leurs empreintes, des mégots, des parfums: Pierre Loti, Marcel Proust, venu avec sa mère au Danieli, Hermann Melville, Jean Lorrain, Valery Larbaud, le peintre Eugène Morand et son fils Paul - qui racontera avec nostalgie cette époque-là, dans "Venises". Bref, la fine fleur de la décadence littéraire fin de siècle. 
      Dans la soirée, juste après le dîner, ces raffinés se retrouvent sur la place Saint-Marc où l'on joue des valses de Strauss. Ils boivent de l'alkermès avec de l'eau fraîche, achètent des cannes en jade, font l'énumération des reliques de la Basilique, goûtent le crépuscule en sirotant des vins fins, parfumés au vétiver, portant des vestons longs et des gilets à petits revers. Ils sont irréprochables sur l'étiquette et la culture littéraire.

Remi Rousselot, Biographie de Francis de Miomandre: un Goncourt oublié 

 

      Mais à Venise, ce qui n'était qu'un mot acquit brusquement pour moi un contenu sensible. J'arrivais un après-midi de Milan dans cette ville tant aimée, sur la lagune. Pas de porteur en vue, pas de gondole, ouvriers et cheminots restaient là à ne rien faire, les mains ostensiblement dans les poches. Comme je traînais deux valises assez lourdes, je regardai autour de moi, cherchant de l'aide, et demandai à un homme d'un certain âge où trouver des porteurs. «Vous arrivez le mauvais jour», me répondit-il avec regret. «Mais maintenant il y en a pas mal comme ça. Une fois de plus, il y a grève générale.» (...) Je continuai donc à traîner péniblement mes valises, quand je vis enfin un gondolier me faire un signe hâtif et furtif depuis un canal secondaire, après quoi il me chargea, moi et mes valises. En une demi-heure, passant devant quelques poings serrés contre le briseur de grève, nous étions à l'hôtel. Obéissant quasi naturellement à une vieille habitude, je me rendis aussitôt place Saint-Marc. Elle me parut étonnamment déserte. Les rideaux de fer de la plupart des magasins étaient baissés, personne n'était attablé dans les cafés, seule une foule importante d'ouvriers se tenait par petits groupes sous les arcades, comme des gens qui attendent quelque chose de particulier. J'attendis avec eux. 

Stefan Zweig, Le monde d'hier

 

      «Je me suis risqué sur la place Saint-Marc [...] la Merceria flamboie par tous ses magasins, dès la nuit venue, dans son étroit labyrinthe [...] j'ai acheté mille choses inutiles[...]: glaces aux cadres en verre de plusieurs couleurs, statues de nègres riants, avec des bagues et des bracelets verts, jaunes, rouges, violets et bleus; toute l'abominable barbarie qu'achètent ici les grands bourgeois de passage».

Valéry Larbaud

 

      Et pourquoi cette soudaine dévotion à la patrie?
      ― Non, pas à la patrie, pas à tout le pays, seulement à Venise.
      Elle finit sa grappa et se tourna pour poser le verre sur la table d'angle. "Parce que je suis allée me promener du côté de San Basilio ce matin. Sans raison particulière; je n'avais rien à y faire de spécial. Comme une touriste, je suppose. Il était encore tôt, avant neuf heures, et il y avait peu de monde. Je me suis arrêtée dans une pâtisserie où je n'avais jamais mis les pieds avant, et j'ai mangé une brioche d'une légèreté aérienne et bu un cappucino qui avait le goût du paradis. Le barman parlait de la pluie et du beau temps avec tous les gens qui entraient et tout le monde parlait en vénitien, et c'était comme quand j'étais petite, on se serait cru dans une petite ville de province endormie.

Donna Leon, Le cantique des innocents

 

      Plus on raille Soljenitsyne, plus Édouard s'épanouit. Les capitaines Lévitine qui ont empoisonné sa jeunesse sont hors jeu: le barbu enterré sous ses propres sermons, Brodsky vénéré par des universitaires et radotant des odes sur Venise. Édouard s'apitoierait presque: Venise! Quel truc de vieux con! Leurs gloire à tous les deux sont derrière eux. La sienne, pense-t-il, se lève.

Emmanuel Carrère, Limonov

 

Rhédi à Usbek, à Paris.

      Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant à Venise: on sera toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où il ne devrait y avoir que des poissons.
      Mais cette ville profane manque du trésor le plus précieux qui soit au monde, c'est-à-dire d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint Prophète; il ne la regarde jamais, du haut du ciel, qu'avec colère.
      Sans cela, mon cher Usbek, je serais charmé de vivre dans une ville où mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement; je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à la médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie les arts; enfin je sors des nuages qui couvraient mes yeux dans le pays de ma naissance.
De Venise, le 16 de la lune de Chalval 1712.

Montesquieu, Lettre persane XXXI

 

       Ce n'est plus même la cité que je traversai lorsque j'allais visiter les rivages témoins de sa gloire, mais grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes, elle garde un charme ; c'est surtout aux pays en décadence qu'un beau climat est nécessaire. Il y a assez de civilisation à Venise pour que l'existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d'avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s'exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d'une ancienne société qui produisit de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, ne vous laissent aucun désir d'avenir. Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n'avez d'autre soin que de parer les restes de votre vie à mesure qu'elle se dépouille. La nature, prompte à ramener de jeunes générations sur des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l'usage des passions et l'enchantement des plaisirs. […]
      À part de toutes les autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des Barbares. On n'y voit point non plus ce que l'on voit dans le nord et l'occident de l'Europe, au milieu des progrès de l'industrie ; je veux parler de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides.
      Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de conception des fils auprès de la magnificence du génie des pères ; des cahutes blanchies qui n'iraient pas au talon des gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro. Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de plâtre qu'une réparation urgente a forcé d'appliquer contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux valent les planches vermoulues barrant les fenêtres grecques ou moresques, les guenilles mises sécher sur d'élégants balcons, que l'empreinte de la chétive main de notre siècle.
      Que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron, passèrent ! Que ne puis-je achever d'écrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! L'astre brûle encore dans ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici à l'extrémité du grand canal. Je ne le vois plus ; mais à travers une clairière de cette solitude de palais, ses rayons frappent le globe de la Douane, les antennes des barques, les vergues des navires, et le portail du couvent de Saint-Georges-Majeur. La tour du monastère, changée en colonne de rose, se réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l'église est si fortement éclairée, que je distingue les plus petits détails du ciseau. Les enclôtures des magasins de la Giudecca sont peintes d'une lumière titienne ; les gondoles du canal et du port nagent dans la même lumière. Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s'éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature.

François-René de Chateaubriand, Les Mémoires d'Outre-Tombe
(Partie 3, Livre 39, Chapitre 4) 

 

      À son grand étonnement, cependant, ce qu'elle reconnaissait, pouvait saluer et nommer, ce n'étaient pas seulement les beautés de l'architecture et de la peinture. Par une entorse involontaire à ses principes, elle avait fait siennes la beauté lumineuse du matin se levant sur la Giudecca, l'ombre tombant de la Dogana da Mar à l'heure où le soleil se couche, l'odeur des scampi fritti et les voix tendres et mélodieuses des gondoliers chantant en fin d'après-midi la rengaine éternelle des amours contrariés. 

Danièle Sallenave, La Fraga

 

 

 

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