| Le Café Littéraire luxovien / villes... |
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Il y a longtemps que je ne suis pas retourné à la ville. Et j'éprouve
soudain une impérieuse envie de rencontrer des visages nouveaux, de
côtoyer les milliers d'inconnus qui s'y pressent, d eme mêler jusqu'au
vertige à ce vacarme, à ces lumières, à cet élan profond qui donne
à la grande cité cette vie scintillante et secrète qui me subjugue
chaque fois. Pierre Gabriel, L'ormeau
On aimait cette ville pour les soirs de printemps. Le soir, les gens marchaient de long en large sur le mail, les familles; certaines personnes fumaient. La fumée s'envolait dans l'air calme, à peine visible; et les gens regardaient le fleuve. À cette heure-là, la lumière se concentre sur l'eau, mais la ville, en hauteur, s'assombrit parce que l'ombre des bâtiments s'allonge, couvre le coin des rues. Des enfants jouent à la marelle. Il y a de vieilles églises dont les pièces d'orfèvrerie brillent dans la pénombre parce que les portes sont ouvertes. Des gens allument des radios. Il y a une sorte de relâchement très doux, comme si rien ne comptait vraiment; et, dans ce relâchement, cessant de se contraindre, l'esprit retourne à l'essentiel, à ce qui le préoccupe vraiment, à son butin secret, les souvenirs heureux, l'amour. Dominique Barbéris, La ville
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte ne voit jamais
autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas
d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux,
plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on
peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe
derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la
vie, souffre la vie. Charles Baudelaire, Spleen de Paris (extrait de Les fenêtres)
Dans la banlieue de Vancouver
Certains sont là sans dire un mot
Dans la banlieue de Bilbao La
nuit est un décor en plein soleil de
Dans la banlieue de Tchernikov
Ils ont des visages où couler
Dans la banlieue de Han Kéou Leur silence de veilleurs a un pouvoir d'arpège.
― Salut... Je faisais un détour
On brûle des papiers journaux
Ils ont le pain et le vin lourds de tous les temps
Dans la banlieue de Mendoza
Ils disent dans l'histoire les oiseaux-galaxie N'approchez pas plus que d'un FAUVE. Alex Abouladzé, L'espace vide (extrait)
C'était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait
avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d'hiver pour
escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville
était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu'aux
toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre
grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à
croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la
chair tendre de la vie. Ismaïl Kadaré, Chronique de la ville de pierre
Il sortit dans la rue. Vous savez comment sont les rues du faubourg à
cinq heures du soir, au tout début de l'été. Il n'y a pas un chat et
l'on dirait que le soleil pèse un poids et l'ombre un autre poids. Le
soleil est très chaud et l'ombre très froide, surtout dans les couloirs.
On a l'impression que les maisons s'enfoncent dans la terre et que les
arbres rapetissent dans les jardins. Le trottoir chauffe les jambes et le
mâchefer scintille comme un étang au fond de la rue fermée par un mur.
Quand le tramway passe dans l'avenue Jean-Jaurès, à l'autre bout de la
rue, il y a du mica orange sur les vitres et il va plus lentement que
d'habitude, les oiseaux couvrant le bruit de ses roues. Alain Gerber, Le faubourg des coups de trique
La ville, habitée par ces souvenirs qui me restent, ne plonge pas seulement dans le passé de notre Histoire, étayée par les grands noms qui marquent chaque station de la chronique, mais se déploie aussi en arrière et en avant du temps présent en quelque sorte ― dans le dédale de ses croyances et de ses races contemporaines; les centaines de petites sphères enfantées par la religion ou le savoir qui s'agglutinent mollement comme des cellules pour former cette grosse méduse déployée qu'est l'Alexandrie d'aujourd'hui. Ainsi unies, fortuitement, de par la volonté de la ville, isolées sur un promontoire schisteux dominant la mer, sans autre rempart que le miroir lunaire de Mareotis, le lac salé, et, au-delà, l'infinitude d'un désert déchiqueté (maintenant doucement caressé par les souffles du printemps, plissé en dunes de satin, informe et magnifique comme un champ de nuages), les communautés se perpétuent et communiquent ― les Turcs avec les Juifs, les Arabes, les Coptes et les Syriens avec les Arméniens, les Italiens et les Grecs. La brise incessante des transactions commerciales ondule de l'une à l'autre comme un frisson qui parcourt un champ de blé; les cérémonies, les mariages et les pactes les unissent et les divisent. Même les noms des arrêts de trams ― antiques véhicules bringuebalant dans leur rails ensablés ― évoquent les noms oubliés de leurs ancêtres, et les noms des premiers capitaines qui débarquèrent sur cette côte, d'Alexandre à Amr, les pères de cette anarchie de la chair et de la fièvre, de l'amour vénal et du mysticisme. Quelle autre ville au monde peut offrir un tel amalgame? Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie, Tome II Balthazar
L'homme aime tant l'homme que, quand il fuit la ville, c'est encore pour chercher la foule, c'est-à-dire pour refaire la ville à la campagne. Charles Baudelaire, Journaux intimes
Toutes les cités des pays de sable, bâties en plâtras léger, ont un
aspect sauvage, délabré et croulant. Isabelle Eberhardt, Au pays des sables
Cette ville lui allait comme un gant. Elle l'avait senti en posant son sac à dos sur les carreaux de la Grande Rue. Arrivée par l'autoroute en provenance d'Allemagne elle avait convaincu un chauffeur-livreur de faire un crochet par le boulevard. Elle avait dévalé la rue de Vesoul et s'était laissée glisser par la rue Battant. Elle avait été saisie par la beauté de la Boucle et par son col de fourrure verte. Les collines mamelues, le phallus des cheminées, la courbure des ruelles, le jeu subtil de l'ombre et des lumières, l'omniprésence de l'eau, tout avait conspiré à son envie de rester dans une ville dont elle ignorait l'existence une heure plus tôt. La ruelle pavée par laquelle elle était arrivée était truffée de vieux Arabes débonnaires, d'artistes flâneurs et de petites épiceries pas chères. Elle confia son sac à une quincaillière et franchit ce pont Battant dont on disait qu'il était la ligne de partage des eaux et des humeurs. Mario Absentès, Castor Paradisio
Vesontio-la-Noire Vesontio
Vesontio Alain Jean-André, La porte noire (extrait)
La ville s'étendait, grisâtre, hérissée de froides cheminées qui
tenaient tête aux bourrasques de vent. Il n'y avait plus de chauffage.
Les fils téléphoniques avaient été coupés, les conversations
remplacées par de longs soliloques. L'électricité aussi faisait
défaut. Les seules installations à fonctionner encore étaient les
égouts. Ismail Kadaré, Novembre d'une capitale
Jacques-François Piquet, Que fait-on du monde? Élégie pour quarante villes
Quelque part, pendant ces dix jours passés à Paris (et en Bretagne) j'ai reçu une sorte d'illumination qui, semble-t-il, m'a une fois de plus transformé, orienté dans une direction que je vais sans doute suivre, cette fois encore, pendant sept ans ou plus: bref, ç'a a été un satori: mot japonais désignant une «illumination soudaine», un «éblouissement de l'oeil». ― Appelez ça comme vous voudrez, mais il s'est bel et bien passé quelque chose; et lors de mes premières rêveries, le voyage terminé, une fois rentré chez moi, alors que j'essaie de mettre de l'ordre dans la confuse multitude des événements de ces dix jours, il me semble que le satori a été provoqué par un chauffeur de taxi nommé Raymond Baillet; d'autres fois, je crois que ce pourrait bien être cette peur paranoïaque éprouvée dans le brouillard des rues du Finistère à trois heures du matin; d'autres fois, je me dis que c'est M. Casteljoux et sa secrétaire, jeune femme d'une éblouissante beauté (une Bretonne aux cheveux bleu-noir, aux yeux verts, aux dents bien séparées sur le devant, tout à fait à leur place au milieu des lèvres savoureuses, avec son pull blanc en laine tricotée, ses bracelets en or et son parfum), ou le garçon de café qui m'a dit: «Paris est pourri», ou le Requiem de Mozart joué dans la vielle église de Saint-Germain-des-Près par des violonistes exultants, dont les coudes s'agitaient en cadence, joyeusement, parce qu'un grand nombre de gens distingués étaient venus s'entasser sur les bancs et les chaises apportés spécialement pour la circonstance (et dehors, il y a du brouillard); ou alors, au nom du ciel, ça pourrait être quoi? Les arbres des allées rectilignes du jardin des Tuileries? Les oscillations vrombissantes de ce pont qui enjambait la Seine pleine des échos de ce jour de fête, et que j'ai traversé en me cramponnant à mon chapeau, sachant bien que ce n'était pas le pont (le pont de fortune du quai des Tuileries) mais moi, en personne, qui vacillais, sois l'effet du cognac, de l'énervement, de l'insomnie, de ce voyage de douze heures en jet depuis la Floride, terrassé par l'anxiété, les bars, l'angoisse de l'aéroport. Jack Kerouac, Satori à Paris
Il y a tant d'années que, chaque matin, je me promène à l'infini
dans Strasbourg... Les quartiers de la Cathédrale, de la Krutenau, de la
République surtout (entre l'Opéra et la Gallia), on dirait que j'en
connais chaque maison & chaque jardin, chaque quai, les canards &
les cygnes, tous les magnolias, les librairies & les étudiants,
...chaque jour a son imprévu, son détail piquant, son propos de café,
son bon mot, son rébus... Jean-Paul Klée, Rêveries d'un promeneur strasbourgeois
Car les cités mayas sont souvent conçues comme nos villes satellites: le
centre principal est entouré, à plus ou moins grande distance, de
centres secondaires. Tout autour de ces points que caractérise la
présence de temples et de palais, les cases du peuple et les huttes des
paysans s'égaillent fort loin dans la nature; car chaque habitation
comprend un espace vert, planté d'arbres répandant une ombre
bienfaisante. Henri Stierlin, Maya (éd. D.Vincent L'Équerre, col. Architecture universelle)
Ma ville est verte et jaune, verte comme les arbres et jaune comme le
grès; ou plutôt blonde, comme la chevelure d'un enfant. Elle est belle.
Elle se targue d'un privilège exceptionnel: le «progrès» a épargné
son architecture. On y trouve ni grand ni petit Beaubourg; aucune pyramide
n'émerge de ses places; aucun gratte-ciel digne de ce nom ne démange son
ciel. Et l'on n'y trouve d'arche nulle part, car le malheureux architecte
qui prétendit construire une bibliothèque en forme d'arche de Noé sur
une des places les plus intimes et prestigieuses de la cité fut durement
fustigé par les élus. Moyennant quoi, il installa en contrebas une «médiathèque»
qui ne ressemble à rien de particulier... Comme on n'y embastille plus,
la ville n'a point de Bastille. Et donc pas d'Opéra Bastille; ce qui lui
vaut de faire une double économie: celle de la laideur et celle de
l'argent gâché! Si l'on n'y attend le TGV, en revanche on n'y construit
point de TGB: car la Très grande Bibliothèque coûte et coûtera fort
cher... d'ailleurs personne jamais ne l'a réclamée, ni à Paris ni chez
nous. Et si elle ne servait qu'à glorifier les Princes qui nous
gouvernent? Jean-Marie Pelt, Au fond de mon jardin (Fayard 1992)
Le
soir qui s'installe sur Metz adoucit les formes et les visages Sur
le ciel d'Occident pâturent de petits nuages roses Alain Jean-André, Un soir à Metz (extrait)
Pendant la période entre les deux guerres mondiales, l'avion commença à contribuer dans une large mesure à l'archéologie, non seulement en relevant des contours de cités, de murailles et de routes anciennes dont le tracé n'était pas perceptible du sol, mais aussi en montrant parfois sous les eaux claires des mers Méditerranée et Egée des villes presque complètes, des cités et des ports, soit submergés par la crue des eaux, soit effondrés dans la mer. (...) Dans les mers Méditerranée et Egée, des repérages aériens fortuits ont produit des photos détaillées de villas romaines sous la mer, appartenant à l'ancienne cité thermale de Baïes, ainsi que des grands ports phéniciens de Tyr et de Sidon, et même des parties de la Carthage originale, dont les vestiges terrestres ont été si complètement anéantis par les Romains. Alors que les ruines submergées étaient à portée de main depuis des milliers d'années et qu'elles furent sans doute fréquentées sporadiquement par des pêcheurs d'éponges, il fallut attendre l'apparition de l'avion pour pouvoir les localiser, les photographier et en faire le tracé avec autant de détails. Charles Berlitz, Les mystères des mondes oubliés
Le terme de résurrection des villes mortes s'applique à la Crête mieux qu'à aucun autre lieu de fouilles archéologiques, car nous apercevons ici, en effet, une civilisation complète, conservée dans ses moindres détails, une civilisation si étrange par certains côtés qu'elle ne ressemble à rien de déjà connu, si moderne par d'autres côtés, que ses productions ressemblent parfois à celles de l'art le plus actuel. Si nous nous rappelons alors que cette civilisation a duré près de deux mille cinq cents ans, jusqu'à l'époque où elle a été détruite par l'invasion dorienne, nous constations que toutes les étapes qui marquent l'évolution du génie humain se superposent dans cette île, sans interruption, depuis les premiers tâtonnements de l'homme préhistorique jusqu'aux créations les plus exquises et les plus raffinées d'un art qui a toute la perfection de la Renaissance et tout le charme du Rococo. Marcel Brion, La résurrection des villes mortes
Vers la centre-ville, la place Syntagma, une place à riches et à
nouveaux nantis qui étale le tralala des nababs, dans le feutré des
grandes compagnies aériennes et bancaires. Et la frime des fauchés qui
veulent faire comme si... Patrice Llaona, L'escale grecque (Atelier du Bief, 1984)
Quelle idée, vraiment, d'aller reléguer la capitale de la Russie tout au
bout du monde! Et quelle nation bizarre nous sommes: notre capitale,
c'était Kiev; mais comme il y faisait trop chaud, nous avons transféré
nos pénates à Moscou, et comme à Moscou il ne faisait pas assez froid,
nous nous en sommes pris à la Providence, qui nous a gratifiés de
Saint-Pétersbourg. (...) Gogol, Notes sur Pétersbourg
La Petite ville se trouve sur les bords de l'Elbe, ou Labe pour ne
pas oublier qu'elle porte aussi un nom bien tchèque. Car nous sommes en
pays tchèque, dans une vieille ville de Bohême qu'on dirait sortie d'un
livre d'images: la cathédrale, la grand-place, les tavernes et les
maisons closes, les boutiques pleines de nourritures grasses et
succulentes. Et surtout la bonne bière qui fermente dans les cuves de la
brasserie, bière savoureuse et amère comme l'est la chronique que Hrabal
consacre à cette ville qui fut celle de son enfance. Claudia
Lancelot, présentation de
Vers la fin de l'année 1911 un groupe de financiers yankees décide la
fondation d'une ville en plein Farwest au pied des Montagnes
Rocheuses Blaise Cendrars, Ville-Champignon
La société contemporaine souffre, plus que cela: elle est au désespoir
― de n'être pas logée. Elle vit dans des conditions matérielles
d'habitation qui font la vie domestique médiocre et sans espoir, et qui
chargent l'exploitation ménagère de frais écrasants. Elle vit dans des
villes qui sont des causes d'usure physique et morale et qui ne sont plus
qu'un paradoxe cocasse, douloureux et tragique. Au delà des villes, le
paysan est terré dans sa ferme, vieille, croulante, où règne la
mortalité et où la joie de vivre n'existe en réalité plus du tout. Le Corbusier (1931)
Parfois il me suffit d'une échappée qui s'ouvre au beau milieu d'un paysage incongru, de l'apparition de lumières dans la brume, de la conversation de deux passants qui se rencontrent dans la foule, pour penser qu'en partant de là, je pourrai assembler pièce par pièce la ville parfaite, composée de fragments jusqu'ici mélangés au reste, d'instants séparés par intervalles, de signes que l'un fait et dont on ne sait pas qui les reçoit. Si je te dis que la ville à laquelle tend mon voyage est discontinue dans l'espace et le temps, plus ou moins marquée ici ou là, tu ne dois pas en conclure qu'on doive cesser de la chercher. Peut-être tandis que nous parlons est-elle en train de naître éparse sur les confins de ton empire; tu peux déjà la repérer, mais de la façon que je t'ai dite. Italo Calvino, Les villes invisibles
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