| Le Café Littéraire luxovien / Les Petites fugues 2025 | |||||||||||||||
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Lecture - rencontre avec Éva Kavian
par Marie-Françoise : Il ne fut guère nécessaire de poser des questions à Éva Kavian, qui, animatrice d'ateliers d'écriture organise elle-même des rencontres littéraires et avait préparé son intervention. De grande taille, d'une voix grave de fumeuse qui porte loin, ses propos très vivants, teintés d'humour, amenaient souvent le public à sourire. Elle les mêlait de lectures de quelques passages de L'engravement, de Trois siècles d'amour, de Premier chagrin, de La vie devant nous… faisant constater que «La littérature est un vrai cadeau pour comprendre les émotions.» Éva Kavian présenta ainsi plusieurs de ses ouvrages, nous parla de leur genèse, en rapport avec sa propre vie le plus souvent, mais sans qu'elle se mette elle-même dans ses romans. Sauf peut-être dans Premier chagrin qu'elle dit être son best seller. Roman pour la jeunesse où trois générations de femmes sont en relation : une jeune fille de quatorze ans qui trouve un travail de baby-sitter, la vieille dame âgée, cancéreuse à quelques mois de la mort qui l'a embauchée, et la mère de la jeune fille qui à cause de son travail prenant d'enseignante ne trouve et ne prend guère de temps à passer avec elle. Roman au sujet duquel Éva Kavian confia être chacune de ces trois femmes... et un peu plus tard au détour de ses propos avoir eu un cancer… En ce qui concerne Trois siècles d'amour qui vient d'être réédité, ― parce qu'écrit il y a une vingtaine d'années et passé sous les radars lors de sa première parution ― , c'est de ses livres celui qu'elle préfère parce qu'il est hors du commun et qu'il lui est venu de lui-même lorsque, pour ses dernières vacances en famille dans un moment difficile de sa vie, elle avait négocié un moment de solitude où elle allait chaque jour écrire dans un bistro. Elle y écrivait à partir de ce et ceux qu'elle observait autour d'elle, le marchand de cigarettes, la boulangère, etc., sans s'y livrer elle-même : «Je ne dirai rien de la souffrance infinie de la narratrice. Je la garde pour moi». Dans ce livre, si Éva Kavian utilise certaines expressions de sa propre fille ― qu'elle accompagna régulièrement durant neuf ans en hôpital psychiatrique pour y être soignée d'un trouble grave du langage (à l'origine aussi de son ouvrage L'engravement dans lequel elle évoque parents et jeunes malades en détresse croisés sur l'allée menant du parking à l'hôpital), pas elle ni sa fille n'y sont dites, et elle n'y emploie jamais le "je". Sa fille n'avait pas accès aux mots et disait "le rectangle bleu" au lieu de la piscine. Éva Kavian parsème de ce langage particulier Trois siècles d'amour, ce qui donne un air d'étrangeté à l'ouvrage. Autre clé dévoilée: la narratrice parle "des enfants du monde", tout simplement parce qu'on met les enfants au monde… À la question de savoir si pour l'écriture de ses ouvrages pour la jeunesse, elle suit des règles, évite certains sujets tabous. Elle rétorqua que non, qu'elle écrit sans tabous, que les jeunes sont capables de tout comprendre si on leur présente les choses en s'adaptant à leur niveau, qu'il faut leur parler de tout. Comme de la mort même à de tout petits enfants, elle-même déplorant n'avoir pas pu faire le deuil à l'âge de six ans de sa grand-mère, parce qu'on la lui avait tue. Que pour faire parler les jeunes dans ses livres elle adopte leur langage. Que dans chaque roman elle adapte son langage à celui de ses personnages, à leur âge, à leur milieu. Ses livres pour la jeunesse, elle a pu les écrire vivant alors avec cinq ados, que leur vocabulaire change très vite, que grâce à eux elle a appris. Elle assure que ses livres les font grandir, les amènent à la lecture. Preuve, les collégiens qu'elle a rencontrés dans l'après-midi lui ont confié avoir pour la première fois lu un livre en entier, La vie devant nous, jusqu'à la fin sans le lâcher …
Quant à l'attention aux autres de la narratrice de Trois siècles d'amour et d'Éva Kavian elle-même, comme en témoignent tous ses romans traitant de personnes en souffrance, elle nous vient, dit-elle, de notre éducation à une époque qui n'est plus celle d'aujourd'hui. D'attention aux autres qu'on nous demandait, mais aussi d'une grande liberté qu'on nous laissait. Elle passa son enfance en province dans un village où elle était très libre de jouer dehors sans contraintes avec ses camarades pourvu qu'elle soit à l'heure aux repas. Lui fut demandé des précisions sur les ateliers d'écriture qu'elle mène. Aimant écrire depuis toujours, et puisqu'elle travaillait comme ergothérapeute en hôpital psychiatrique, elle proposa aux malades une activité qui lui plaisait : écrire. Puis elle se forma durant un stage de trois jours aux ateliers d'écriture auprès d'Élisabeth Bing. Et créa elle-même ensuite sa propre association qui propose des ateliers d'écriture, ce en quoi elle était une pionnière en Belgique et confia qu'à présent elle en vit à temps plein. On peut en déduire qu'elle a quitté son travail d'ergothérapeute en hôpital. Que ses ateliers d'écriture étant privés, non subventionnés, donc payants ne sont probablement pas à la portée de toutes les bourses…
À
la question de savoir si l'écriture délivre ceux qui les fréquentent,
elle rétorqua que là n'est pas son champ d'action. Qu'ils écrivent
sans qu'elle leur donne de thème, son travail à elle étant purement
de l'ordre de la "littérature". Elle s'attache à les faire
travailler, corriger et améliorer leur technique d'écriture… sans
intervenir dans l'ordre de l'intime. On ne la questionna pas non plus sur la façon pratique dont elle écrit. Manuelle, nous suggère le fait qu'elle a rédigé au jour le jour Trois siècles d'amour sur une table de bistro sans retoucher son texte ensuite, et l'extrait qu'on y trouve : «Je dis que ce sont les plus beaux, les livres qui font quelque chose à ceux qui les lisent. Qu'il faut de grandes blessures pour écrire ces livres-là. Ceux qui les écrivent remplissent le réservoir de leur stylo avec le sang qui coule de leur vie, et toutes les larmes du monde», autrefois on eut écrit "il trempent leur plume", mais à présent qu'existent les ordinateurs et traitements de texte, quels outils utilise Éva, et ses élèves?
Fin novembre et conditions météorologiques habituelles de Petites fugues oblige, c'est un léger début de gel et une nappe de brouillard qui avaient, hélas, dissuadé beaucoup de personnes d'assister à cette rencontre qui s'annonçait très intéressante. Elle le fut effectivement mais nous laissa un peu sur notre faim, peut être parce qu'il n'y avait guère eu de temps de silences entre les propos vite enchaînés par l'autrice pour rebondir sur des questions et qu'elle fut écourtée pour passer au moment convivial du pot de l'amitié et à la séance de dédicaces qui s'en suivit où chacun s'il le désirait échangea en privé avec Éva Kavian. Qui nous laisse d'elle le sentiment d'une femme entreprenante et qui va de l'avant, qui ne se laisse pas abattre par les aléas de la vie, pas submerger par le pessimisme, le pathos, et qui s'attache à donner à ses livres, même si les sujets en sont graves, une ouverture, un espoir vers la vie…
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