Le Café Littéraire/ Chouette's à voir et à lire   

 

 

Il approchait, lent, avec un son lourd, bien martelé, répercuté par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque blanc, gigantesque : le plus grand nocturne que j'aie vu, un grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et puissant. (…) Il avait des manières de maître, une majesté d'enchanteur…

Colette, La Maison de Claudine.

    

 


Mon pauvre cœur est un hibou
Qu'on cloue, qu'on décloue, qu'on recloue.
De sang, d'ardeur, il est à bout.
Tous ceux qui m'aiment, je les loue.

Guillaume Apollinaire, Bestiaire.
Bois de Raoul Duffy.

 

 

Marche-à-terre se mit à siffler trois ou quatre fois de manière à produire le cri clair et perçant de la chouette. Les trois célèbres contrebandiers employaient ainsi, pendant la nuit, certaines intonations de ce cri pour s'avertir des embuscades, de leurs dangers et de tout ce qui les intéressait. De là leur était venu le surnom de Chuin, qui signifie chouette ou hibou dans le patois de ce pays. Ce mot corrompu servit à nommer ceux qui dans la première guerre imitèrent les allures et les signaux de ces trois frères.

Honoré de Balzac, Les Chouans.



De plus, les archiducs nichent par là en nombre paraît-il, et les bûcherons gardent d'anciennes terreurs vis-à-vis du rapace. Par égard pour leur propre enfance, ils nourrissent un respect obscur pour le grand oiseau blanc, qu'ils ne tiennent pas à déranger.
C'est un oiseau d'une taille exceptionnelle et sa masse imposante lui donne une majesté indéniable. Son vol est silencieux et nocturne, la blancheur de ses plumes accroche les rayons de lune, et son hululement glace le sang des plus braves. Beaucoup de légendes courent sur l'archiduc. On dit qu'il se nourrit de petits animaux, certes, mais aussi de jeunes moutons et d'enfants en bas âge. On dit que son cri présage des mauvais sorts. Certains, optimistes forcenés, affirment qu'au contraire, il annonce bonheur ou fortune. En fait, nul n'en sait rien mais tous le craignent.

Françoise Desbiez, Troubles à Froidecombe.


Le caractère distinctif de ces deux genres (hibou et chouette), c'est que tous les hiboux ont deux aigrettes de plumes en forme d'oreilles droites de chaque côté de la tête, tandis que les chouettes ont la tête arrondie, sans aigrettes et sans aucune plume proéminente.

Buffon, Histoire naturelle des oiseaux.

 

    hibou_Chauvet

 

(…) il a le retrait de la face et les broussailles effilées de la chouette.

André Suarès, Trois hommes, " Ibsen "

 

Il y avait bien longtemps que les hiboux et les corbeaux étaient ennemis. Leur hostilité remontait au jour où, un hibou allant être élu roi, un corbeau se présenta et déclara que pour rien au monde il ne fallait confier la couronne au moins charitable et au plus sot de la gent ailée. Si toutefois l'on ne pouvait faire autrement, il faudrait diriger les affaires sans lui, à l'instar du lièvre qui prétendait que la lune était sa souveraine, alors qu'il agissait de son propre chef.
Les corbeaux ayant appris la raison de l'hostilité qui animaient les hiboux à leur égard tinrent conseil pour se débarrasser de leurs ennemis qui menaçaient de les exterminer. Les hiboux étant d'une force supérieure, ils renoncèrent à les combattre ouvertement et décidèrent d'employer la ruse. Un corbeau, feignant d'avoir été chassé par les siens, s'introduirait dans la société des hiboux dont il étudierait les habitudes, ce qui permettrait à leurs ennemis de les surprendre.
Ainsi fut fait et le corbeau apprit bientôt que les hiboux avaient coutume de se rassembler dans une grotte. Il ne leur resta plus qu'à y mettre le feu et tous les hiboux périrent dans les flammes.

Les corbeaux contre les hiboux, Manuscrit Schefer, Art du livre arabe.

 

L'Aigle et le Hibou

L'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent,
Et firent tant qu'ils s'embrassèrent.
L'un jura foi de roi, l'autre foi de hibou,
Qu'ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.
" Connaissez-vous les miens ? dit l'oiseau de Minerve.
- Non, dit l'aigle. - Tant pis, reprit le triste oiseau :
Je crains que pour leur peau ;
C'est hasard si je les conserve.
Comme vous êtes roi, vous ne considérez
Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die,
Tout en même catégorie.
Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.
- Peignez-les-moi, dit l'aigle, ou bien me les montrez ;
Je n'y toucherai de ma vie. "
Le hibou repartit : " Mes petits sont mignons,
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :
Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.
N'allez pas l'oublier ; retenez-la si bien,
Que chez moi la maudite Parque
N'entre point par votre moyen. "
Il advint qu'au hibou Dieu donna géniture,
De façon qu'un beau soir qu'il était en pâture,
Notre aigle aperçut, d'aventure,
Dans les coins d'une roche dure,
Ou dans les trous d'une masure
(Je ne sais pas lequel des deux),
De petits monstres fort hideux.
Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.
" Ces enfants ne sont pas, dit l'aigle, à notre ami.
Croquons-les. " Le galant n'en fit pas à demi :
Ses repas ne sont point repas à la légère.
Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds
De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.
Il se plaint, et les dieux sont par lui suppliés
De punir le brigand qui de son deuil est cause.
Quelqu'un lui dit alors : " N'en accuse que toi,
Ou plutôt la commune loi
Qui veut qu'on trouve son semblable
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
Tu fis de tes enfants à l'aigle ce portrait :
En avaient-ils le moindre trait ? "
Jean de la Fontaine

 

Je suis la femme du Hibou
Et de quelques cinglés
Et de quelques poètes
Ces nyctalopes de la détresse
Et des saisons malades…

Je suis la femme de ménage de la lune
Qui se poudre là haut
Avec un arc-en-ciel !

Léo Ferré, La nuit (Feuilleton lyrique).

 

    Lurçat, Détail tapisserie: La flamme et l'océan

 

À midi sous les houx
et les odeurs de soupe aux choux
quand dorment les hiboux
œil de velours et pas de loup
passent foulard au cou
quatre voyous poux
emportant les bijoux
que madame Hibou
femme de son époux
riche négociant bois charbon et amadou
entassait dans son trou
secondaire à Chatou.
Robert Besse, maisouetdoncornicar.

 

Ma cousine Hagésichore,
Ses cheveux couleur de soleil,
Tout lumineux, son teint pareil
À la blanche et brillante lune,
Gracieuse comme une pouliche
Galopant dans les champs en friche !

Au premier rang, dansant, chantant,
Monitrice aux fines chevilles,
Plus vive que toutes les filles !

Et moi, pareille à la chouette
Perchée à minuit sur un toit,
Je l'encourage à pleine voix

 

 

 

Alcman, 
VIIe siècle avant notre ère
Traduit du grec par
Marguerite Yourcenar

Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles :

Dans la civilisation de la Grèce antique, la chouette, oiseau nocturne, en relation avec la lune, ne peut supporter la lumière du soleil, elle s’oppose donc en ceci à l’aigle, qui la reçoit les yeux ouverts. Guénon a noté qu’on pouvait voir là, ainsi que dans le rapport avec Athéna-Minerve, le symbole de la connaissance rationnelle – perception de la lumière (lunaire) par reflet – s’opposant à la connaissance intuitive – perception directe de la lumière (solaire)

C’est peut-être aussi pourquoi elle est traditionnellement un attribut des devins : elle symbolise leur don de clairvoyance, mais à travers les signes qu’ils interprètent. La chouette, oiseau d’Athéna, symbolise la réflexion qui domine les ténèbres.

Le hibou, parce qu’il n’affronte pas la lumière du jour, est symbole de tristesse, d’obscurité, de retraite solitaire et mélancolique. La mythologie grecque en fait l’interprète d’Atropos, celle des Parques qui coupent le fil de la destinée. En Egypte, il exprime le froid, la nuit, la mort.

C’est un des plus anciens symboles de la Chine, il remonte aux époques dites mythiques. D’après certains auteurs, il se confondait avec le Dragon-Flambeau, emblème de la seconde dynastie, celle des Yin. Il est l’emblème de la foudre, il figurait sur les étendars royaux. Il est l’oiseau consacré aux forgerons et aux solstices ; dans les temps archaïques, il présidait les jours où les forgerons fabriquaient les épées et les miroirs magiques.

Chez les Aztèques, la chouette est l’animal symbolique du dieu des enfers, avec l’araignée. Dans plusieurs Codex, elle est représentée comme la gardienne de la maison obscure de la terre. Associée aux forces chtoniennes, elle est aussi un avatar de la nuit, de la pluie, des tempêtes. Ce symbolisme l’associe à la fois à la mort et aux forces de l’inconscient luni-terrestre, qui commandent les eaux, la végétation et la croissance en général.

*

Dans les légendes malaises la chouette est amoureuse de la lune : 

Dans la forêt j'entre au milieu du jour
Près du puits je coupe de l'herbe ;
La chouette, la lune est son amour
Mais la garde un aigle superbe

Avec l'oiseau de paradis
Et l'aigle, la chouette est en guerre ;
L'arme forgée de fer pourri
Terrorise mais ne tue guère.

 

Zénon regardait la grange délabrée. Au haut de la porte, quelqu'un jadis avait, selon l'usage, affixé un hibou sans doute atteint d'un coup de pierre et cloué vivant ; ce qui restait des plumes bougeait dans la brise.
« Pourquoi avez-vous supplicié cet oiseau qui vous était bénéfique ", demanda-t-il en montrant du doigt le grand rapace crucifié. " Ces créatures mangent les souris qui dévorent le blé.
– Je ne sais point, Monsieur, dit la femme, mais c'est la coutume. Et puis, leur cri annonce la mort.  »

Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au Noir.

 

 

Dessin de Sadegh Hedayat 

Mon ombre était bien plus forte et bien plus nette que mon corps. Mon ombre était plus réelle que mon corps. Il m’apparut que le vieux brocanteur, le boucher ou Nounou et ma garce de femme, n’étaient qu’autant d’ombres de moi. Des ombres dont le cercle me retenait prisonnier. Je ressemblais à une chouette, mais mes plaintes s’arrêtaient dans ma gorge et je crachais des caillots de sang. Peut-être la chouette souffre-t-elle d’une maladie qui lui inspire des idées pareilles aux miennes. Mon ombre sur le mur était exactement celle d’une chouette, elle se penchait pour lire ce que j’écrivais. Certainement, elle comprenait bien, elle seule pouvait comprendre. Lorsque je la regardais à la dérobée, elle me faisait peur.

Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle.

 

 

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