Cette station thermale avait commencé comme elles commencent toutes, par
une brochure du docteur Bonnefille sur sa source. Il débutait en vantant
les séductions alpestres du pays en style majestueux et sentimental. Il n’avait
pris que des adjectifs de choix, de luxe, ceux qui font de l’effet sans
rien dire.
Tous les environs étaient pittoresques, remplis de sites
grandioses ou de paysages d’une gracieuse intimité. Toutes les
promenades les plus proches possédaient un remarquable cachet d’originalité
propre à frapper l’esprit des artistes et des touristes. Puis
brusquement, sans transitions, il était tombé dans les qualités
thérapeutiques de la source Bonnefille, bicarbonatée, sodique, mixte,
acidulée, lithinée, ferrugineuse, etc., et capable de guérir toutes les
maladies. Il les avait d’ailleurs énumérées sous ce titre :
affections chroniques ou ai aiguës spécialement tributaires d’Enval;
et la liste était longue de ces affections tributaires d’Enval, longue,
variée, consolante pour toutes les catégories de malades. La brochure se
terminait par des renseignements utiles de vie pratique, prix des
logements, des denrées, des hôtels. Car trois hôtels avaient surgi en
même temps que l’établissement casino-médical. C’étaient: le
Splendid Hôtel, tout neuf, construit sur le versant du vallon dominant
les bains, l’hôtel des Thermes, ancienne auberge replâtrée, et l’hôtel
Vidaillet, formé tout simplement par l’achat de trois maisons voisines
qu’on avait perforées afin d’en faire une seule.
Puis, du même coup, deux médecins
nouveaux s’étaient trouvés installés dans le pays, un matin, sans qu’on
sût bien comment ils étaient venus, car les médecins, dans les villes d’eaux,
semblent sortir des eaux, sources, à la façon des bulle bulles de
gaz.
Guy
de Maupassant, Mont-Oriol
(...) la question se pose ainsi: régulariser l’alimentation et
fortifier les nerfs, l’un ne va pas sans l’autre; et il faut agir
sur les deux moitiés du cercle.
– Mais le voyage à l’étranger?
– Je suis ennemi de ces voyages à l’étranger.
–Veuillez suivre mon raisonnement: si
le développement tuberculeux commence, ce que nous ne pouvons pas
savoir, à quoi sert un voyage? L’essentiel est de trouver un moyen d’entretenir
une bonne alimentation.» Et il développa son plan d’une cure d’eaux
de Soden, cure dont le mérite principal, à ses yeux, était
évidemment d’être absolument inoffensive. Le médecin de la maison
écoutait avec attention et respect.
Tolstoï, Anna
Karénine
Ils auraient juré qu'ils étaient à Vichy depuis une éternité alors
qu'ils n'en étaient qu'à leur cinquième jour. Déjà ils s'étaient
créé un horaire qu'ils suivaient minutieusement comme si cela avait de
l'importance et les journées étaient marquées par un certain nombre de
rites auxquels ils se prêtaient avec le plus grand sérieux.
(...)
Chacun ici n'accomplissait-il pas le
même geste aux même heures de la journée, et pas seulement autour des
sources pour les verres d'eau sacro-saints?
(...)
Ils appartenaient à des milieux
déterminés qui avaient leurs règles, leurs tabous, leurs mots de passe.
Certains étaient riches, d'autres pauvres. Il y en avait de très malades
que la cure ne faisait que prolonger et d'autres à qui elle permettait de
ne pas trop se surveiller le reste de l'année.
Ici, tous étaient confondus.
Georges
Simenon, Maigret à Vichy
Dans les villes d'eaux et, semble-t-il dans toute l'Europe, lorsqu'un
directeur d'hôtel donne une suite à un client, il s'inspire moins des
désirs et des besoins de celui-ci que de l'opinion qu'il se fait de lui;
il faut remarquer qu'il se trompe rarement.
Fedor
Dostoïevski, Le joueur
Don Luis avait été porté à son lit de la même manière que la veille.
Il avait éprouvé un grand bien à se plonger dans l'eau chaude de
Royat. Il n'avait jamais vu Maria aussi gaie que ce soir, au dîner,
presque trop gaie. (...) Eh bien, il faudrait absolument qu'il guérisse
à présent. Les médecins insistaient pour pour deux ou trois mois de
traitement. Et pas de vin! C'était long. Il remua son pied avec
impatience et la douleur habituelle le reprit. Pourquoi ne pas débuter en
passant une semaine près des sources, afin de bien commencer son
traitement.
(...)
Don Luis passait toute la matinée les pieds dans l'eau. Une petite table
en fer placée dans un endroit peu profond de la piscine lui permettait de
faire une partie de mouche avec monseigneur d'Agen, tandis que les bulles
d'air montaient entre leurs orteils. Il faisait chaud, les cartes
collaient à la table et le jeu avançait lentement. Le duc, qui n'avait
que de vagues connaissances scientifiques, se mit à discuter de la
propriété des eaux, de leur histoire, à décrire la pendule à eau,
puis il parla de musique et de l'opéra, qu'il affectionnait tout
particulièrement.
(...)
«Je
dois, mon cher ami, vous remercier non seulement de votre hospitalité
dans votre charmante demeure qui cache, comme je l'ai découvert, une cave
excellente, mais encore ma guérison. Je suis maintenant complètement
rétabli. Je pourrais jouer un rôle honorable dans une affaire
d'honneur, mais non pas seulement au pistolet ou comme second. Les eaux de
Royat ont toutes les qualités que vous leur attribuez. Leur action m'a
rajeuni. Pour un peu, je la croirai surnaturelle. En tout cas je suis
obligé de reconnaître que leur action galvanise la vie.»
Hervé
Allen, Anthony Adverse
«Vous êtes en peine de ma douche, ma
très chère, je l'ai prise huit matins comme je vous l'ai mandé; elle
m'a fait suer abondamment; c'est tout ce qu'on en souhaite; et bien loin
de m'en trouver faible, je m'en trouve plus forte. Il est vrai que vous
m'auriez été d'une grande consolation; mais je doute que j'eusse voulu
vous souffrir dans cette fumée: pour ma sueur, elle vous aurait un peu
fait pitié; mais enfin je suis le prodige de Vichy pour avoir soutenu la
douche courageusement. Mes jarrets en sont guéris; si je fermais les
mains, il n'y paraîtrait plus»
Madame
de Sévigné, lettre à sa fille (du 8 juin 1676)
Trop dilettante, en effet, et se perdant avec sa vie d'oisiveté,
Shimamura cherchait parfois à se retrouver. Ce qu'il aimait alors,
c'était de partir seul en montagne. Tout seul. Et c'était ainsi qu'il
était arrivé un soir à la station thermale après une semaine passée
en course dans la Chaîne des Trois Provinces. Il avait alors demandé
qu'on lui fît venir une geisha...
(...)
Pour éviter sans doute l'engorgement par la neige, l'écoulement des eaux
des bains se faisait par une rigole tracée contre les murs de l'hôtel.
Devant l'entrée, l'eau s'étalait en une large flaque qui ressemblait à
un étang minuscule. Sur les dalles qui menaient à une porte, un gros
chien noir était en train d'y boire. Un alignement de skis, qu'on venait
probablement de sortir d'une réserve pour les exposer à l'air, devait
attendre les futurs clients; une faible odeur de moisissure s'en
dégageait, adoucie et comme sucrée par la vapeur qui montait de l'eau
chaude.
Yasunari
Kawabata, Pays de neige
Et avec curiosité, Hans Castorp aspira une longue bouffée de cet air
étranger, pour l'éprouver. Il était frais, et c'était tout. Il
manquait de parfum, de teneur, d'humidité, il pénétrait facilement et
ne disait rien à l'âme. (...)
-- Oui, c'est un air réputé.
(...)
Notre sanatorium est situé plus haut
encore que le village, vois-tu, poursuivit joachim. Cinquante mètres. Le
prospectus dit
«cent»
mais ce n'est que cinquante. Le sanatorium le plus élevé est le
sanatorium Schatzalp, de l'autre côté; on ne peut pas le voir d'ici.
Ceux-là en hiver, doivent transporter leurs cadavres en bobsleigh, parce
que les chemins ne sont plus viables.
Thomas
Mann, La montagne magique