Le Café Littéraire luxovien /les îles
                                                                                                  

     

 

     J'ai découvert un jour dans les carnets de Gidéon une liste de maladies que la science médicale n'a pas encore reconnues, et où figurait le mot Islomanie, désignant une affection de l'esprit qui, pour être rare, n'en était pas moins bien connue. Il y a des gens, disait Gidéon en guise d'explication, sur qui les îles exercent un attrait irrésistible. Le seul fait de se savoir dans une île, dans un petit univers entouré par la mer, les remplit d'une ivresse indescriptible. Ces "islomanes", ajoutait-il très sérieusement, sont les descendants directs des Atlantes, et c'est vers l'Atlantide disparue que leur existence insulaire tend tous leurs désirs secrets.

Lawrence Durrell, Vénus et la mer

 

      L'islomanie est peut-être une maladie inguérissable. Est-il besoin de préciser qu'elle est le contraire des voyages? Qu'elle impose l'immobilité, c'est-à-dire, en un sens, la condition essentielle de la paix intérieure.


Michel Déon, Mes arches de Noé

      Je vois bien ce qui pousse à quitter les continents pour vivre dans les îles: elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beauté, on y vit donc dans l'illusion. De loin, elles paraissent magiques, et les agences de voyages popularisent cette magie, mais envoient des intouchables que les insulaires traitent avec un dédain tempéré par la cupidité, ignorent par paresse ou flattent pour masquer une réalité décevante. L'exotisme est une pacotille comme les autres. On vous promet des cocotiers inclinés sur une plage de sable blanc, et ce sable est infecté d'aoûtats dont l'infection sous-cutanée est odieuse, des rochers nus où la peau des citadins se consume au soleil. Personne ne vous promet des êtres humains différents, la seule véritable richesse des îles. Des années suffisent à peine à la découverte d'un type d'homme secret: visage fermé des pêcheurs de Sein, silence écrasé des vignerons de Madère, folie des hommes de Leros, ou dégénérescence vertigineuse des derniers Blancs des Caraïbes. Une humanité en réduction s'y révèle sans masques, avec ses défauts criants (la mesquinerie, le particularisme borné, le mensonge), ses qualités sourdes et triomphales (le courage, la générosité, la solidarité), comme si la morale et sa sœur, la dissimulation, n'avaient cours que sur les continents. La découverte de ces visages nus est un choc. Il n'y a donc pas de paradis? Allons donc, qui a jamais cru qu'il y en avait sinon dans l'aveuglement? Mais il y a, mieux que des paradis, une sorte de griserie à se retrouver comme Noé dans une arche pendant que le reste du monde se noie.

Michel Déon, Mes arches de Noé (1978)

 

      À celui qui aborde l'île, gare aux poncifs! Ce ne sont pas seulement l'éloignement et l'ennui qui poussent à écrire. Certes, l'écrivain insulaire veut s'évader et agrandir son île aux dimensions de l'univers, mais en cela, il ne diffère pas de celui qui est en prison ou qui, reclus dans une chambre d'hôtel, cultive l'exotisme. Non, ce qui frappe chez lui, c'est une sorte de nostalgie première, de rupture: le sentiment diffus d'être né en exil.

Jacques Meunier, On dirait des îles

 

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