| Le Café Littéraire / La
forêt Photos
© Edhaym
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L'horreur
de ces bois écartés, avec l'approche de la nuit, devenait profonde. À cette heure trouble de la fin du jour, il semblait que partout, dans les
craquements de l'écorce surchauffée, la chute étrangement retentissante
d'une branche morte dans une avenue déserte, le brouillard qui flottait
autour des massifs épais des arbres, les cris espacés d'un oiseau
attardé volant paresseusement de branche en branche comme un guide
hasardeux, fussent sensibles derrière d'impénétrables voiles une
redoutable alchimie, la lente préparation par la forêt de tous ses
mystères nocturnes.
Derrière lui, à une centaine de mètres de la colline, commençait la forêt d'Iscambe, masse impénétrable au regard où nul -- à moins d'être fou -- ne se fût risqué. À la lisière, de grands arbres aux troncs blanchâtres laissaient pendre leurs lianes comme les débris des liens dont ils se seraient jadis libérés pour croître. De l'endroit où il était installé, It'van dominait le faîte de la jungle, incessant moutonnement que trouait çà et là les tours lointaines des cités englouties. Des oiseaux étranges et dorés jaillissaient parfois de l'épaisse nappe de feuillage, montaient un instant vers le soleil puis piquaient bien vite, comme éblouis, vers l'océan de verdure. Au déclin du jour la forêt retentissait de cris d'adoration, d'appels, de clameurs. Des parfums subtils, alors, émanaient d'elle avec la rosée du soir. Et si une averse, peu avant avait fait crépiter les feuilles, les dernières sagaies du soleil couchant exaltaient jusqu'à la folie des senteurs de courtisane langoureuse. Oui, cette forêt était une femme : elle en avait la molle et rêveuse nonchalance, les mouvements doux qu'interrompaient soudain de noirs éclats. Dans la journée, sous l'intense chaleur, elle semblait dormir. Dormait-elle vraiment ? Des frémissements la parcouraient. On eût dit la somnolence d'une brune et exotique beauté allongée sur le divan du monde. Puis elle tressaillait et ses mouvantes frondaisons s'emplissaient de soupirs. Soufflait alors sur It'van l'haleine même des ténèbres, relent d'une cave longtemps close et dont on ouvre la porte, senteur de sous-bois humide, profond, mystérieux. Christian Charrière, La forêt d'Iscambe.
...
ils touchent à la futaie de hêtres et son enchantement les rend muets.
L'ont-ils jamais vue si belle, de toute part offerte à leurs yeux et
pourtant étrangement dérobée ? Ils y pénètrent résolument,
s'avancent entre les arbres magnifiques. Le sol, feutré d'épaisses
mousses, est comme un tapis de haute laine. Pas une broussaille, pas une
branche basse qui leur fasse courber la tête. Et néanmoins le sentiment
grandit en eux d'enfreindre une loi non humaine, de perpétrer un
sacrilège, incapables à la fois de ne pas consommer et d'éviter le
châtiment qu'ils méritent et acceptent.
...son
esprit impitoyablement lucide lui représentait avec une vigueur aiguë
l'image de Heide et d'Albert errant ensemble au sein de la forêt
embaumée et rendue pour lui impénétrable par le plus barbare des
sortilèges -- il suivait de l'oeil de la pensée chacun des pas de celle
qu'il avait amenée pour en comprendre le prix lorsqu'elle lui serait
enlevée.
La neige prêtait à cette forêt basse et rustaude de l'Ardenne un charme que n'ont pas même les futaies de haute montagne, ni les sapinières des Vosges sous leurs chandelles de glace. Sur les ramilles courtes et roides de ses taillis, où le vent n'avait pas de prise, les chenilles blanches s'accrochaient pendant des semaines sans s'écrouler, soudées à l'écorce par de minces berlingots de glace qui étaient les gouttes du dégel reprises toutes vives par le froid des nuits longues: des jours entiers, dans l'air décanté par le gel, le Toit s'encapuchonnait des housses, des paquets légers et lourds, des fils de la Vierge et des longs filigranes blancs d'un matin de givre. Un ciel d'un bleu violent éclatait sur le paysage de fête. L'air était acide et presque tiède; à midi, quand on marchait sur la laie, on entendait de chaque layon, dans les tombées de soleil qui faisaient étinceler la neige, monter le gras bruit d'entrailles du dégel, mais dès que l'horizon de la Meuse rosissait avec la soirée courte, le froid posait de nouveau sur le Toit un suspens magique: la forêt scellée, devenait un piège de silence, un jardin d'hiver que ses grilles fermées rendent aux allées et venues des fantômes. Julien Gracq, Un balcon en forêt.
L'été,
le pâtre y conduisait ses troupeaux. Mais c'est l'hiver surtout que ces
solitudes boisées s'animaient d'une foule de gens: bûcherons,
charbonniers, chasseurs, charroyeurs, sabotiers, arracheurs d'écorce,
fendeurs de paisseaux, "cendriers" et verriers, forgerons et
mineurs, fabricants de "bardeaux", carriers, scieurs, commis de
coupe..., et cela, sans compter la foule des rôdeurs, des faux sauniers
et des vagabonds. Beaucoup de ces rudes métiers se prêtaient assistance;
et la forêt développait ainsi, en elle, aux confins de la vie
villageoise, de salutaires associations ou d'équivoques ententes. C'est
dans son sein antique, empli des rappels et des souvenirs de la vie
indocile, que venaient se réfugier la secrète rumeur et l'activité,
échappées des contraintes sociales.
J'étais
dans une de ces forêts où le soleil n'a pas accès mais où, la nuit,
les étoiles pénètrent.
Pas
un bruit, sinon le chant vrombissant de la scie. De part et d'autre de
l'espace dégagé, les hauts fûts serrés des arbres qui poussaient dans
les rocailles où l'humus pourrissant empêchait toute ouverture du champ
de vision à plus de dix mètres. Le silence. Pas même un chant d'oiseau.
Pas même le friselis habituel du vent, ou du plus petit courant d'air
dans les cimes. Bon Dieu, songea brusquement Charlie, les semaines
précédentes, il y avait au moins le ronflement de la tempête... Il
regrettait presque ce temps de chien. Un silence de ce poids était
presque impensable. Pénible à supporter.
La forêt coiffe le massif comme les couvre-chefs vissés sur la tête des bûcherons. J'ai lu quelque part qu'à l'échelle du pays, les bois, au cours des siècles, ont changé d'aspect. Comme un poumon qui enfle et se vide, puis enfle à nouveau, leurs contours ont évolué. À la chute de l'Empire romain, ils se sont étirés de tout leur long avant de se contracter sous la pression des grands hivers, au Moyen Âge : on voulait se chauffer de leur bois, rien que de plus humain. Les cultures, dès lors, avaient pris le pas. On avait lâché des bûcherons comme des tueurs à gages. Mais depuis le début du XXè siècle, les forêts ont marqué des points. Sans que je comprenne exactement quels principes étaient mon raisonnement, il m'apparaît que l'imaginaire des civilisations évolue de pair avec le destin des forêts: celles-ci viennent-elles à reculer, on rêve peut-être moins, on se réveille moins souvent en sursaut ; la peur relâche son étreinte, les légendes s'estompent ; c'est marée basse. Elles se replient au fond des bancs de brouillards. Mais les bois viennent-ils à regagner du terrain, à mordre sur les champs ou à annexer des friches ? Quelque chose repart, quelque chose comme l'imaginaire collectif, qui fait tinter ses plus belles notes. Les poètes ne sont plus désespérés. Ils ressortent de leur poche un calepin et notent une idée, et les loups quittent leurs tanières, on les voit cheminer dans la neige l'un derrière l'autre. Éric Faye, Le Mystère des trois frontières.
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