| Le Café
Littéraire luxovien / miroirs |
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Il ne se borne pas toujours au reflet matériel d'un visage, d'une silhouette, d'un milieu; ce reflet accompagne ou évoque souvent les vicissitudes des vies les plus humbles ou terre à terre, des existences les plus remarquables, des hommes d'affaires, honnêtes ou louches, des ménagères et des poètes. Le miroir, rayonnant ou terni, reflète les lumières et les souffrances, le soleil et les ténèbres de la vie humaine; il la déforme, tantôt; tantôt il la volatilise, presque; il est souvent le témoin d'une introspection des humains, il est, parfois, une espèce de rétroviseur, réunissant un passé révolu à un avenir possible ou incertain, horripilant ou convoité. Suzanne Gugenheim, Le rôle du miroir dans la littérature française du XXème siècle
La première chose dont il put se souvenir distinctement fut son visage dans la fontaine; quelqu'un comme lui était enfin venu s'amuser avec lui. Et indéfiniment, tournant autour du bassin, il suivait l'autre petit garçon. «Anthony» dit un jour une des vieilles religieuses qui s'était arrêtée en souriant pour le regarder. Et c'est ainsi que l'enfant de la fontaine devint Anthony, son meilleur et pendant quelque temps son seul ami. Hervey Allen, Anthony Adverse
Ce n'est pas un simple désir de mythologie, c'est une véritable prescience du rôle psychologique des expériences naturelles qui a déterminé la psychanalyse à marquer du signe de Narcisse l'amour de l'homme pour sa propre image, pour ce visage tel qu'il se reflète dans une eau tranquille. En effet, le visage humain est avant tout l'instrument qui sert à séduire. en se mirant, l'homme prépare, aiguise, fourbit ce visage, ce regard, tous les outils de séduction. Gaston Bachelard, L'eau et les rêves
Elle [Sarah] avait la passion des miroirs. Elle savait les dénicher
dans des dépôts hétéroclites des marchands syriens, et les disposait
un peu partout dans la maison. Elle agrémentait ses journées de la
présence de ces miroirs où elle était la seule à surprendre
certaines choses(...) Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes
En tourniquant devant la glace de l'armoire à quatorze ans il ne manquait que le regard de l'autre, pour moi-même j'étais déjà apparence. Au cours de rédac en quatrième, Marie-Thérèse se contemplait dans le miroir sombre de la fenêtre ouverte, d'imperceptibles mouvements l'agitaient, elle dressait le menton, penchait la tête, bombait les seins et tirait sur son médaillon en même temps pour les faire jaillir. Toutes les filles qui n'en avaient jamais assez de se voir, n'importe où, dans les vitrines, entre les paires de chaussures, les robes des mannequins, celles qui avaient toujours le miroir dan la poche, avec le peigne. Le coup de peigne, prétexte à se vérifier le visage tout en se caressant mollement les tifs. Toilettes-dames, chacune devant sa glace, à se modifier la bouche, les yeux, gestes obscènes. Moi aussi je m'hypnotisais sur mon reflet. Annie Ernaux, La femme gelée
Entrée en fredonnant l'air de Mozart, elle s'approcha de la psyché,
baisa sur la glace l'image de ses lèvres, s'y contempla. Après un
soupir, elle alla s'étendre sur le lit, ouvrit le livre de Bergson, le
feuilleta tout en dégustant des fondants au chocolat. Après quoi elle
se leva et se dirigea vers la salle de bain attenante à la chambre. Albert Cohen, Belle du Seigneur
Il montait lentement les marches, le cœur battant, l'esprit anxieux,
harcelé surtout par la crainte d'être ridicule; et, soudain, il
aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait.
Ils se trouvaient si près l'un de l'autre que Duroy fit un mouvement en
arrière, puis il demeura stupéfait: c'était lui-même, reflété par
une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue
perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se
jugea mieux qu'il n'aurait cru. Guy de Maupassant, Bel Ami
Quelques années plus tard, le Roi se remarie. La nouvelle Reine est
très belle, mais son cœur est dur et cruel. Elle est jalouse de toutes
les jolies femmes du royaume et en particulier de la petite princesse. Grimm, Blanche-Neige et les sept nains
Mon reflet dans la glace. Satisfaisant. Mais à vingt-deux ans, derrière le visage réel, déjà la menace d'un autre, imaginaire, terrible, peau fanée, traits durcis. Vieille égale moche égale solitude. Annie Ernaux, La femme gelée
Au moment où elle posa sa broche sur la table, elle eut un spasme
soudain comme si, pendant qu'elle songeait, les griffes glacées en
avaient profité pour se planter en elle. Elle n'était pas encore
vieille. Elle venait tout juste d'attaquer sa cinquante-deuxième
année. Des mois et des mois en étaient encore intacts. Juin, juillet,
août! Chacun restait presque entier et, comme pour en recueillir la
dernière goutte, Clarissa (allant vers la coiffeuse) plongea au cœur
même de l'instant, l'immobilisa là ―
cet instant matinal de juin contre lequel s'arc-boutaient tous les
autres matins, elle regarda la glace, la coiffeuse et tous les flacons
d'un œil neuf, se rassemblant tout entière en un seul point (en
regardant le miroir), et vit le rose et délicat visage de la femme qui
ce soir donnait une réception; le visage de Clarissa Dalloway; elle se
vit elle-même. Virginia Woolf, Mrs Dalloway
Et ce dont je suis sûre c'est que, si j'étais Dieu, de ce chaos bouillonnant que nous appelons progrès, j'inventerais quelque chose (une machine peut-être) qui ornerait les miroirs, ces futurs autels, de toutes les jeunes filles sans grâce qui vivent de quelque chose comme ceci ―ce qui est si peu puisque nous désirons si peu―: ce visage photographié. Il n'y aurait même pas besoin d'un crâne derrière; presque anonyme, il n'y aurait besoin que de la vague supposition de chair et de sang vivants désirés par une autre, ne fût-ce que dans quelqu'obscur royaume d'illusion. William Faulkner, Absalon! Absalon
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Elle s'appelait Doris, dit-il en me tendant le cliché (...). Patricia Cornwell, Et il ne restera que poussière
Un regard non sans douceur tenait dans sa souriante clarté ce que Danthès inventait peut-être dans une fixité de marbre où étaient saisies les eaux du lac et lui-même, et le lac n'était peut-être qu'un autre regard. Les miroirs s'entre-dévoraient, et dans ces puits le mannequin en habit de cour sombrait sans fin et demeurait pourtant à la surface. Des visages apparaissaient, qui se prêtaient à toutes les volontés, pour peu qu'elles fussent soucieuses d'art, et les événements qui avaient déjà eu lieu se plaisaient à se répéter, pour peu qu'ils eussent été goûtés, ou à se défaire et à se reproduire autrement et ailleurs, s'ils avaient déplu, dans un cadre plus propice, avec ici ou là une touche nouvelle, dans une mouvance constante et créatrice d'elle-même, se pliant ainsi avec courtoisie et compréhension à tout ce qui, dans l'imagination, ne pouvait se contenter d'être une fois pour toutes. Romain Gary, Europa
...il y a même eu beaucoup de gens qui se sont noyés dans un miroir... Ramon Gòmez de la Serna, Gustave l'incongru
Lewis Carroll, À travers le miroir (traduction de Jacques Papy)
Doigt tendu, il avait ensuite tiré un trait rapide sur la vitre
embuée, non sans voir apparaître et flotter devant lui un œil
féminin. De surprise, il avait failli lâcher un cri. Mais ce n'était
qu'un rêve dans son rêve, et en se reprenant, le voyageur constata que
c'était, réfléchie dans la glace, l'image de la jeune personne assise
de l'autre côté. L'obscurité s'était faite dehors; la lumière avait
été donnée dans le train; et les glaces des fenêtres jouaient
l'effet de miroirs. La buée qui masquait la glace l'avait empêché,
jusque-là, de jouir du phénomène qui s'était révélé avec le trait
qu'il avait tiré. (...) Yasunari Kawabata, Pays de neige
Maintenant la mémoire est un grand lac de ciel. Je n'y prendrai jamais deux
fois le même mirage. Et pourtant ce sera la même. Et pourtant il échappe au
temps. Et si je meurs il meurt aussi. Nous sommes des miroirs où s'accumulent
des reflets un peu plus durables, un peu moins mouvants que les nuages qui
glissent sur le tain du ciel. Jusqu'au moment où ces miroirs se brisent. François-René Daillie, Le divertissement
Lorsque Gregor H. se regardait dans un miroir ― et notamment avant de se rendre chez Maria pour prendre le thé avec elle ―, il lui était bien difficile de retrouver le visage qu'il s'était connu et qui lui était familier avant sa traversée de l'Europe par les forêts: car soit il s'observait sans ses lunettes, et alors il lui semblait reconnaître certains traits de celui qu'il avait été, mais trop flous pour pouvoir en juger et pour que sa perception ne reste pas une projection subjective; soit il portait ses lunettes, et alors le visage qui lui apparaissait dans la glace était parfaitement net et précis, mais c'était celui d'un autre homme, même si certaines ressemblances finissaient par le convaincre qu'il s'agissait encore de lui. Alain Fleischer, La traversée de l'Europe par les forêts
Il semble qu'aux origines, le miroir corresponde à la recherche concrète de ce double de nous-mêmes, de cet autre qui serait en quelque sorte l'âme, pour utiliser un vocabulaire qui nous est familier, de cet esprit qui agit en nous et qui se prolonge au-delà de notre condition terrestre; et par conséquent le premier acte du miroir, l'acte fondateur de la glace, ce serait un moyen de concilier le temps terrestre et ce temps céleste qui s'appelle l'éternité. Claude
Mettra, Au delà des portes du rêve
Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le cœur. Le cœur ne battait plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace demeura brillante; aucun souffle ne la ternit. Ernest Capendu, Marcof-le-Malouin
Hormis la mort et la putréfaction, qu'il savait inéluctables, il ne redoutait rien tant que l'oisiveté. Jour après jour, il noircissait cahier sur cahier, ne se relisait jamais. Il espérait en l'immortalité acquise par les livres. Un livre, disait-il, est le seul moyen pour autrui de saisir un être dans sa vérité immédiate. En cela il est hors du temps, seul tributaire des instants : instant de l'écriture, et par-delà les années, les siècles, son miroir : instant de la lecture. Il disait aussi : L'homme est l'ombre d'un songe, et son œuvre est son ombre. Christian Garcin, Étienne Dolet dans "Vidas"
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