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La Madeleine
au miroir, de Georges de la Tour
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La première chose dont il put se souvenir distinctement fut son visage
dans la fontaine; quelqu'un comme lui était enfin venu s'amuser avec
lui. Et indéfiniment, tournant autour du bassin, il suivait l'autre
petit garçon. «Anthony» dit un jour une des vieilles religieuses qui
s'était arrêtée en souriant pour le regarder. Et c'est ainsi que
l'enfant de la fontaine devint Anthony, son meilleur et pendant quelque
temps son seul ami.
Hervey
Allen, Anthony Adverse
Ce n'est pas un simple désir de mythologie, c'est une véritable prescience
du rôle psychologique des expériences naturelles qui a déterminé la
psychanalyse à marquer du signe de Narcisse l'amour de l'homme pour sa propre
image, pour ce visage tel qu'il se reflète dans une eau tranquille. En effet,
le visage humain est avant tout l'instrument qui sert à séduire. en se
mirant, l'homme prépare, aiguise, fourbit ce visage, ce regard, tous les
outils de séduction.
Gaston
Bachelard, L'eau et les rêves
Elle [Sarah] avait la passion des miroirs. Elle savait les dénicher
dans des dépôts hétéroclites des marchands syriens, et les disposait
un peu partout dans la maison. Elle agrémentait ses journées de la
présence de ces miroirs où elle était la seule à surprendre
certaines choses(...)
(...)
Elle [la Bonne] n'eut jamais confirmation
de ce lot de chimères, car dès la mort de Sarah elle ne vit jamais
rien, ni n'entendit le moindre gémissement, mais sa peau graisseuse
entrait en chair de poule chaque fois qu'un de ces miroirs reflétait
son image. Plus d'une fois, et mine de rien, elle les avait couverts de
crêpe, de mouchoirs, de rideaux, de nappes et de serviettes, sous
prétexte de leur épargner un envol de poussières.
(...)
Il [Le jeune bougre] surveillait sans
cesse les cinquante-sept miroirs répartis autour d'elle. Sur les
cloisons. Au pied du lit. Suspendus au plafond. Noués à la
moustiquaire. Ils répercutaient entre eux des morceaux de la pièce,
ses objets, les paysages de ses fenêtres. Suscitaient un espace en
reflets qui se superposaient à celui de sa chambre. Parfois il croyait
surprendre quelque chose au fond de tel ou tel miroir. Il se levait d'un
bond, cœur battant, prêt à combattre l'Yvonette Cléoste. Ce n'était
jamais elle, jamais ça, juste un bougé de voilages répercutés sept
fois dans les divers miroirs.
(...)
Les miroirs faisaient ventouse sur les
cloisons. On aurait dit des chatrous, étalés comme des ectoplasmes
pour se fondre dans le bois. Ils ne se décrochaient qu'en se déformant
dans une souplesse de caoutchouc, et laissaient à leur place un dégât
de peinture et de fibres arrachées. Le jeune bougre et la Bonne
décrochaient ensemble ceux qui tenaient moins bien. Les transportant
tout au fond du jardin, ils essayaient de les briser ou de les
enflammer. Les miroirs résistaient à tout. Sous l'action des flammes
ou des coups de marteau, ils devenaient comme de l'acier poli,
noircissaient comme des plaques de mica, se déformaient avec des
tressaillements de religieuse enceinte, ululaient parfois dans des
dilatations ou des contractions de leurs matières. Mais tous
conservaient ce reflet irréel où l'on pouvait se voir, et où
l'univers tout entier pouvait se refléter.
Patrick
Chamoiseau, Biblique des derniers gestes
Entrée en fredonnant l'air de Mozart, elle s'approcha de la psyché,
baisa sur la glace l'image de ses lèvres, s'y contempla. Après un
soupir, elle alla s'étendre sur le lit, ouvrit le livre de Bergson, le
feuilleta tout en dégustant des fondants au chocolat. Après quoi elle
se leva et se dirigea vers la salle de bain attenante à la chambre.
(...)
Suivie d'une traîne onduleuse, elle se
promena orgueilleusement, lançant de temps à autre des regards furtifs
vers la glace.
«La plus belle femme du monde»,
déclara-t-elle, et elle s'approcha de la glace, s'y décerna une tendre
moue, s'y considéra longuement, la bouche entrouverte, ce qui lui donna
un air étonné et même légèrement imbécile. «Oui, tout est
terriblement beau, conclut-elle. Le nez peut-être un peu fort, non? Non
pas du tout. Juste bien. L'Himalaya maintenant. Allons mettre notre
chapeau tibétain.»
Revenue de la salle de bain, coiffée
d'un béret écossais qui s'accordait mal avec sa robe du soir, elle
arpenta la chambre du pas sûr et pesant des alpinistes expérimentés.
(...)
Elle déambula, les bras croisés, les
mains aux épaules, se berçant d'une mélopée lugubre, trouvant
plaisir à en accentuer l'idiotie, essayant une marche niaise, les pieds
en dedans. Devant la glace, elle s'arrêta et fit la gâteuse, les yeux
ronds, la bouche grande ouverte, la langue pendante, les pieds toujours
en dedans. Vengée d'elle-même, elle sourit, redevint belle, remisa le
béret écossais, s'étendit sur le lit, ferma les yeux, rêvassa.
Albert Cohen,
Belle du Seigneur
Il montait lentement les marches, le cœur battant, l'esprit anxieux,
harcelé surtout par la crainte d'être ridicule; et, soudain, il
aperçut en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait.
Ils se trouvaient si près l'un de l'autre que Duroy fit un mouvement en
arrière, puis il demeura stupéfait: c'était lui-même, reflété par
une haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue
perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se
jugea mieux qu'il n'aurait cru.
N'ayant chez lui que son petit miroir à
barbe, il n'avait pu se contempler entièrement, et comme il n'y voyait
que fort mal les diverses parties de sa toilette improvisée, il
s'exagérait les imperfections, s'affolait à l'idée d'être grotesque.
Mais voilà qu'en s'apercevant
brusquement dans la glace, il ne s'était même pas reconnu; il s'était
pris pour un autre, pour un homme du monde, qu'il avait trouvé fort
bien, fort chic, au premier coup d'œil.
Et maintenant, en se regardant avec soin,
il reconnaissait que, vraiment, l'ensemble était satisfaisant.
Alors il s'étudia comme font les acteurs
pour apprendre leurs rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des
gestes, exprima des sentiments: l'étonnement, le plaisir,
l'approbation; et il chercha les degrés du sourire et les intentions de
l'œil pour se montrer galant auprès des dames, leur faire comprendre
qu'on les admire et qu'on les désire.
Guy de Maupassant,
Bel Ami
Quelques années plus tard, le Roi se remarie. La nouvelle Reine est
très belle, mais son cœur est dur et cruel. Elle est jalouse de toutes
les jolies femmes du royaume et en particulier de la petite princesse.
Parmi ses joyaux les plus précieux, la
souveraine possède un miroir magique qu'elle consulte chaque jour.
Miroir, gentil miroir, ô conseiller
fidèle,
Dis-moi, je t'en supplie, laquelle est la
plus belle?
interroge-t-elle. Si le miroir assure que c'est elle la plus belle, la
Reine est de bonne humeur, mais s'il désigne quelqu'un d'autre, la
Reine entre dans une colère terrible et fait disparaître sa rivale.
Grimm,
Blanche-Neige et les sept nains
Au moment où elle posa sa broche sur la table, elle eut un spasme
soudain comme si, pendant qu'elle songeait, les griffes glacées en
avaient profité pour se planter en elle. Elle n'était pas encore
vieille. Elle venait tout juste d'attaquer sa cinquante-deuxième
année. Des mois et des mois en étaient encore intacts. Juin, juillet,
août! Chacun restait presque entier et, comme pour en recueillir la
dernière goutte, Clarissa (allant vers la coiffeuse) plongea au cœur
même de l'instant, l'immobilisa là ―
cet instant matinal de juin contre lequel s'arc-boutaient tous les
autres matins, elle regarda la glace, la coiffeuse et tous les flacons
d'un œil neuf, se rassemblant tout entière en un seul point (en
regardant le miroir), et vit le rose et délicat visage de la femme qui
ce soir donnait une réception; le visage de Clarissa Dalloway; elle se
vit elle-même.
Combien de millions de fois avait-elle vu
son visage, et toujours avec le même imperceptible tressaillement! Elle
pinça les lèvres en regardant dans la glace. Pour donner sens à son
visage. C'était bien son moi ―
pointé; comme une flèche; précis. C'était elle quand un effort, une
volonté d'être elle-même en rassemblaient les fragments, mais elle
seule savait combien était différente, inconciliable et tellement
composée en un centre, en un diamant pour le seul usage du monde la
femme qui, assise dans son salon, offrait un point de rencontre, un
rayonnement, sûrement, pour certaines mornes vies, un refuge peut-être
pour les isolés; (...)
Virginia Woolf,
Mrs Dalloway
Un regard non sans douceur tenait dans sa souriante clarté ce que
Danthès inventait peut-être dans une fixité de marbre où étaient
saisies les eaux du lac et lui-même, et le lac n'était peut-être
qu'un autre regard. Les miroirs s'entre-dévoraient, et dans ces puits
le mannequin en habit de cour sombrait sans fin et demeurait pourtant à
la surface. Des visages apparaissaient, qui se prêtaient à toutes les
volontés, pour peu qu'elles fussent soucieuses d'art, et les
événements qui avaient déjà eu lieu se plaisaient à se répéter,
pour peu qu'ils eussent été goûtés, ou à se défaire et à se
reproduire autrement et ailleurs, s'ils avaient déplu, dans un cadre
plus propice, avec ici ou là une touche nouvelle, dans une
mouvance constante et créatrice d'elle-même, se pliant ainsi avec
courtoisie et compréhension à tout ce qui, dans l'imagination, ne
pouvait se contenter d'être une fois pour toutes.
Romain Gary,
Europa
...il y a même eu beaucoup de gens qui se sont noyés dans un miroir...
Ramon
Gòmez de la Serna, Gustave l'incongru
«Allons,
Kitty, si tu veux bien m'écouter, au lieu de bavarder sans arrêt, je
vais te dire tout ce que je pense de la Maison du Miroir. D'abord, il y
a la pièce que tu peux voir dans le Miroir... Elle est exactement
pareille à notre salon, mais les choses sont en sens inverse. Je peux
la voir tout entière quand je grimpe sur une chaise... tout entière,
sauf la partie qui est juste derrière la cheminée. Oh ! je meurs
d'envie de la voir ! Je voudrais tant savoir s'ils font du feu en hiver
vois-tu, on n'est jamais fixé à ce sujet, sauf quand notre feu se met
à fumer, car, alors, la fumée monte aussi dans cette pièce-là...;
mais peut-être qu'ils font semblant, pour qu'on s'imagine qu'ils
allument du feu... Tiens, tu vois, les livres ressemblent pas mal à nos
livres, mais les mots sont à l'envers ; je le sais bien parce que j'ai
tenu une fois un de nos livres devant le miroir, et, quand on fait ça,
ils tiennent aussi un livre dans l'autre pièce.
«Aimerais-tu vivre dans la Maison du
Miroir, Kitty ? Je me demande si on te donnerait du lait. Peut-être que
le lait du Miroir n'est pas bon à boire... Et maintenant, oh ! Kitty !
maintenant nous arrivons au couloir. On peut tout juste distinguer un
petit bout du couloir de la Maison du Miroir quand on laisse la porte de
notre salon grande ouverte : ce qu'on aperçoit ressemble beaucoup à
notre couloir à nous, mais, vois-tu, peut-être qu'il est tout à fait
différent un peu plus loin. Oh ! Kitty! ce serait merveilleux si on
pouvait entrer dans la Maison du Miroir ! Faisons semblant de pouvoir y
entrer, d'une façon ou d'une autre. Faisons semblant que le verre soit
devenu aussi mou que de la gaze pour que nous puissions passer à
travers. Mais, ma parole, voilà qu'il se transforme en une sorte de
brouillard ! Ça va être assez facile de passer à travers...» Pendant
qu'elle disait ces mots, elle se trouvait debout sur le dessus de la
cheminée, sans trop savoir comment elle était venue là. Et, en
vérité, le verre commençait bel et bien à disparaître, exactement
comme une brume d'argent brillante.
Un
instant plus tard, Alice avait traversé le verre et avait sauté
légèrement dans la pièce du Miroir.
Lewis
Carroll, À travers le miroir (traduction
de Jacques
Papy)
Doigt tendu, il avait ensuite tiré un trait rapide sur la vitre
embuée, non sans voir apparaître et flotter devant lui un œil
féminin. De surprise, il avait failli lâcher un cri. Mais ce n'était
qu'un rêve dans son rêve, et en se reprenant, le voyageur constata que
c'était, réfléchie dans la glace, l'image de la jeune personne assise
de l'autre côté. L'obscurité s'était faite dehors; la lumière avait
été donnée dans le train; et les glaces des fenêtres jouaient
l'effet de miroirs. La buée qui masquait la glace l'avait empêché,
jusque-là, de jouir du phénomène qui s'était révélé avec le trait
qu'il avait tiré. (...)
Sur le fond, très loin, défilait le
paysage du soir qui servait, en quelque sorte, de tain mouvant à ce
miroir; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus claires, s'y
découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il
n'y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de
l'arrière-plan et celles, plus nettes, des deux personnages; et
pourtant tout se maintenant en une unité fantastique, tant
l'immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se
confondre au flou ténébreux du paysage qu'enveloppait la nuit, pour
composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et
symbolique qui n'était plus d'ici.
Yasunari Kawabata,
Pays de neige
Maintenant la mémoire est un grand lac de ciel. Je n'y prendrai jamais deux
fois le même mirage. Et pourtant ce sera la même. Et pourtant il échappe au
temps. Et si je meurs il meurt aussi. Nous sommes des miroirs où s'accumulent
des reflets un peu plus durables, un peu moins mouvants que les nuages qui
glissent sur le tain du ciel. Jusqu'au moment où ces miroirs se brisent.
(...)
Qui aime pourra-t-il jamais comprendre
les sentiments de qui n'aime pas, ou n'aime plus? L'amour de l'autre, ressenti
comme l'exercice d'une sorte de droit de propriété ―
la possession de l'objet aimé ― me donne envie de fuir, ou pis encore.
Je suis contre ce droit, contre sa persistance. Je ne veux pas posséder. Il
ne faudrait pas insister. Et si l'on doit souffrir, que ce soit seul ―
l'autre ne peut plus rien pour vous ― pitié, mensonge tout au plus. Un
miroir brisé, recollé, reste un miroir brisé, incapable de renvoyer l'image
unique. (...)
Miroir, c'est bien le mot, théorie que j'aurai
sondé aussi. Conti, as-tu jamais eu conscience que c'était toi, ou ton
propre reflet, que tu aimais dans une autre, ou la projection de cette autre
sur ta propre flambée intérieure?
François-René
Daillie, Le divertissement
Il semble qu'aux origines, le miroir corresponde à la recherche concrète de
ce double de nous-mêmes, de cet autre qui serait en quelque sorte l'âme,
pour utiliser un vocabulaire qui nous est familier, de cet esprit qui agit en
nous et qui se prolonge au-delà de notre condition terrestre; et par
conséquent le premier acte du miroir, l'acte fondateur de la glace, ce serait
un moyen de concilier le temps terrestre et ce temps céleste qui s'appelle
l'éternité.
Claude
Mettra, Au delà des portes du rêve
(entretien avec
Roger Dadoun sur l'anthropologie onirique de Géza Ròheim)
Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste de
chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés et sans
regard. Jocelyn posa sa main sur le cœur. Le cœur ne battait plus. Il
approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace demeura brillante;
aucun souffle ne la ternit.
Ernest
Capendu, Marcof-le-Malouin
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