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Café
Littéraire /Temps
et souvenirs d'enfance
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Tu
es constamment à la recherche de ton enfance, c'est devenu une véritable
maladie. Dans tous les lieux où tu as vécu, il te faut retrouver la
maison, la cour, la rue qui hantent tes souvenirs. (...) Gao Xingjian, La Montagne de l'Âme.
L'enfance
est un état de convoitise et de peur où tout ce qui arrive pour la
première fois, cadeau ou blessure, laisse une marque indélébile?(...) Nicolas Bouvier, La guerre à huit ans.
L'enfance du petit Théo dura cent sept ans, on n'en voyait pas le bout. En ce temps-là, les semaines étaient bourrées de jours à craquer. Il y en avait autant qu'on pouvait en faire tenir pour éloigner jeudi dernier de jeudi prochain. Et chaque jour durait autant qu'il fallait pour qu'on se mette au lit sans regretter de n'avoir pu accomplir telle chose ou telle autre. Un été de ce temps-là durait plusieurs fois le temps d'une vie. Alain Gerber, Le faubourg des coups de triques.
Dix jours comme une éternité où rien ne manquait, rien ne me contrariait. Mon cerveau se dénudait et j'aimais sa nudité. Nu sur une plage, dans les balancements de la balançoire, je vivais cet autre temps sans menaces, sans ravin, sans chute possible. Hormis le moment du départ définitif qui exigeait de moi un contrôle absolu afin de ne pas pleurer, c'est-à-dire de ne pas m'effondrer en sanglots, de ne pas m'ensorceler, de ne pas abîmer ma tête dans une démence peut-être irréversible... (...) Savais-tu que les douceurs ne tuent jamais les craintes?... que les douceurs ne nous absolvent de rien?... Regarde le lustre au-dessus de nos têtes. Regarde sa lumière. Tu ne la connais pas. C'est la lumière du temps passé. C'est la lumière des cierges dont se parent et se nimbent les fantômes qui soufflent dans mes oreilles. (...) Deux secondes de distraction sur une route et vous êtes orphelin. Deux secondes irrémissibles qui vous anéantissent, tuent vos parents. Sur la table basse de la chambre carrée, j'ai déposé les objets qui ressemblent à des prix de loterie, une loterie étrange, la loterie de la vie. Il y a les fléchettes, la rouge et la verte, il y a les orchidées artificielles, la statue, il y a une photographie de la plage à la balançoire, il y a les escarpins verts, une boîte de hameçons, le couteau à viande, la tasse à sciure, l'ex-voto, le ruban, il y a les objets que j'ai déjà oubliés et il y a ceux dont je ne t'ai pas parlé: un porte-cigarette, une mappemonde, un collier d'ambre, un masque africain, un arc, une lettre cachetée, une badine. Je vais prendre tous ces objets et les mettre dans une malle que je bâcherai de noir. Michel Layaz, Les larmes de ma mère.
C'est un gouffre que la mémoire; plus on le remplit, plus il se creuse; il n'a pas de fond. Les historiens avec leurs nobles sujets se salissent moins les mains que le solitaire aux prises avec ce qu'il a traversé sans comprendre ni savoir qu'un jour il lui faut retourner sur ses pas; sa jeunesse lui réclame un tombeau. Nul ne peut l'élever à sa place et sans doute à tourner le dos à des vivants il s'égare, mais c'est pour mieux se retrouver. Pierre Perrin, Une mère, Le cri retenu.
Je comptais tout haut. Je comptais les enfants qui passaient et quand j'en aurais vu passer dix, alors maman reviendrait. Et je devais aussi avoir vu un homme avec une barbe. Les dix enfants passaient, et passait aussi l'homme avec la barbe, même un curé passait, et quand finalement maman arrivait c'était trop tard, je n'attendais plus. Rosetta Loy, La porte de l'eau.
Quand
elle sortit, le jardin était enveloppé dans le silence du crépuscule.
On avait allumé les ampoules de l'éclairage public. Les bruits
semblaient crever la surface de l'eau comme des bulles. Toujours les
bruits d'enfants qui jouaient et la pression de l'eau qui touchait
l'herbe et le gravier, son frémissant contact avec les choses. Dominique Barbéris, L'heure exquise.
L'enfance
a pris fin donc quand tu as su quel jour de la semaine on est. Avant,
lundi, jeudi, dimanche, tout cela n'était que de très vagues repères,
signalés l'un par la reprise de l'école, l'autre par le "catéchisse"
et le dernier par la messe. Comment l'exactitude des jours t'est-elle
venue? Tu n'en sais rien. Simplement, à l'aube de tes neuf ans, tu as
commencé à te dire: « C'est lundi, j'aurai un devoir d'arithmétique »
ou « Faites que vendredi soit là pour que maman ne me fasse pas réciter
mes leçons ! ». Ton enfance s'est achevée avec la conscience du Temps
(et de sa fuite de fol coursier). Raphaël Confiant, Ravines du devant-jour.
Ces bribes de faits crus connus sont cependant entre cet enfant et moi la seule passerelle viable; ils sont aussi la seule bouée qui nous soutient tous deux sur la mer du temps. C'est avec curiosité que je me mets ici à les rejointoyer pour voir ce que va donner leur assemblage: l'image d'une personne et de quelques autres, d'un milieu, d'un site, ou, çà et là, une échappée momentanée sur ce qui est sans nom et sans forme. Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux.
Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l'assiette, l'inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu'à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais; au vrai, l'être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu'elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu'elle avait d'extra-temporel, un être qui n'apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l'essence des choses, c'est-à-dire en dehors du temps. Marcel Proust, Le temps retrouvé.
Longtemps
après je suis revenu dans la ville grise, immortelle. Mes pieds se sont
posés timidement sur le dos de ses rues pavées. Elles m'ont porté.
Pierres, vous m'avez reconnu. Souvent, dans les villes étrangères,
arpentant de larges boulevards illuminés, il m'est arrivé de m'achopper
là où, pourtant, personne ne trébuchait. Des passants se retournaient
surpris, mais moi je savais que c'était vous. Vous surgissiez brusquement
de l'asphalte pour vous y enfoncer aussitôt, profondément.(...) Ismaïl Kadaré, Chronique de la ville de pierre.
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