Le  Ca  scribouillard /

 

 

 

 

 

 

/avec les "Dix Mots" de la langue française 2010:

 Reflet du monde en perpétuel mouvement, la langue française ne cesse de s'inventer et de s'adapter, les membres du Café littéraire luxovien fêtent la langue française, en écrivant et en jouant avec les dix mots proposés cette année par le Ministère de la Culture et de la Communication :  BALADEUR / CHEVAL DE TROIE / CRESCENDO / ESCAGASSER / GALÈRE / MENTOR / MOBILE / REMUE-MÉNINGES / VARIANTE / ZAPPER.

 

Bernadette Larrière :

Rémy, quinze ans!

Avec son baladeur qu'il écoutait crescendo
il n'avait cesse de m'
escagasser!
Quelle
galère!
Il lui aurait fallu un
mentor,
quelqu'un de sérieux qui l'aiderait
et lui servirait de
remue-méninges...
Au lieu de cela il ne faisait que jouer avec son
mobile
ou regarder la télé, à
zapper sans arrêt,
cherchant une
variante, ou bien il surfait sur la toile
ne se souciant nullement du danger
d'un éventuel
cheval de Troie!

 

Roberte Burghardt :

      « Qu'allait-il faire dans cette galère? »
      L'angoisse allait
crescendo.
      Seul sur cette route infinie, le
baladeur sur les oreilles pour oublier sa solitude, il se torturait pour imaginer des solutions à son problème. Pas de mentor pour le conseiller puisque son mobile était déchargé. Quelle ruse digne du cheval de Troie lui permettrait de se sortir de cette situation? Si seulement il pouvait zapper pour changer de vie comme on zappe de programme télé. Ses soucis commençaient à l'escagasser au plus haut point. Las d'imaginer toutes les variantes possibles dans ce remue-méninges sans fin, il décida de faire une halte réparatrice à l'ombre d'un bosquet accueillant et il s'endormit.

 

Marie-Françoise :

Amours anoures

      Une fin d'après-midi, il avait fallu qu'elle sorte et depuis chaque jour elle sortait. Ses pas la menaient invariablement au bord de l'étang. Là elle s'asseyait sur un banc et en observait longuement la surface, les rives, les arbres, le ciel et les nuages. Jamais deux fois elle ne voyait l'étang exactement pareil. Que sa surface soit étale les jours calmes et sans vent, ou animée et mobile, pleine de vagues et de houle aux tempêtes d'équinoxe et même, parfois, l'été, grêlée par un subit orage. L'automne les feuilles sèches y donnaient prise au vent, voguaient, comme des barques à voile, puis sombraient. L'hiver le recouvrait de glace et de neige qui peu à peu fondait pour laisser place à un nouveau redoux, au miroitement du soleil printanier. Celui de mars. Celui qui redonnait goût aux oiseaux de chanter, aux poissons de sauter, aux grenouilles de frayer.
      Les jours étaient comptés où toutes les rousses de la forêt poussées par un puissant
mobile inscrit tout au fond de leurs gènes, que nul mentor n'eût besoin jamais de patiemment leur inculquer , se rassemblaient à l'étang et lascives se laissaient observer d'elle. D'elle silencieuse, mais aussi de n'importe quel baladeur qui à pas lent et précautionneux en aurait arpenté les rives, pour peu que, baladeur éteint, il ait perçu leurs cris. Cris émis uniquement ces quelques jours annuels de folie. Cris dont elle découvrait la provenance en s'approchant plus près de l'eau, intriguée par une feuille sèche, par une brindille flottante, soudain mobile, se propulsant. Cris sans cesse répétés d'innombrables grenouilles, doux, presque harmonieux, se mêlant au chant des oiseaux eux aussi amoureux. Chant des mâles gonflant leur gorge pour attirer les femelles. Imploration. Variante du coassement rauque qu'elle entendait l'été émaner des roseaux quand un crapaud solitaire appelait, qu'un deuxième lui répondait, puis plusieurs autres tour à tour, et que pour finir tous se mettaient à donner de la voix, ensemble, dans une cacophonie qui s'amplifiait crescendo pour s'arrêter sans raison apparente, comme elle était née, en décroissant soudain et en mourant dans la voix solitaire de quelque attardé qui bientôt s'éteignait elle aussi. Orchestre des roseaux, pour elle ne savait quel concert, quel palabre ou quel remue-méninges collectif et momentané de la gente batracienne.
      Mais durant ces quelques jours de fin d'hiver, c'était du chacun pour soi, une compétition ou chacun recherchait une chacune. Sans savoir distinguer les mâles des femelles elle les observait faire la planche à la surface de l'eau, flotter les membres écartés au gré très léger du courant, puis soudain se propulser de leur cuisses puissantes en une brasse coulée sans même prendre garde au martèlement de ses pas sur la rive, ni à son ombre penchée sur l'eau qui les filmait avec son
mobile; sans disparaître comme d'habitude avant qu'elle n'ait eu seulement le temps de les voir dans le floc d'un plongeon rapide; complètement indifférents à tout ce qui n'est pas appel de l'autre, irrépressible besoin de s'accoupler.
      Mais quelle
galère que ces amours anoures*! Car ils devaient zapper, ces mâles impétueux, de congénère en congénère, et tenter de chevaucher tout ceux qu'ils trouvaient, et dépités si c'était un mâle comme eux, ou parfois même une brindille trompeuse, s'en aller voir ailleurs, s'escagasser à trouver, enfin, une femelle. Et alors… et alors…
     Celles-ci semblaient si rares et les mâles fougueux si nombreux qu'elle en pouvait voir plusieurs sur une seule femelle en un amas si serré, si inextricable, de corps en amplexus* et de pattes mêlées, de cuisses et de gueules qu'aucun
cheval de Troie n'y aurait pu s'introduire. De même elle ne pouvait les séparer grâce au bâton avec lequel lui prit la fantaisie de les escagasser un tantinet. Au point que la femelle, étroitement étreinte par tant de bras mâles et de cuisses à la fois qui tentaient d'écarter les importuns qui s'approchaient encore d'une détente de patte, d'un coup de mâchoire, risquait de périr asphyxiée ou éventrée. Jusqu'à ce qu'elle ait pondu, qu'ils aient répandu leur semence sur les œufs.
      Et elle se demandait alors ce qu'il en était de la jouissance des grenouilles ? De celle des mâles ? De celle des femelles ? Ce qu'il en était des plaisirs de leur vie faite uniquement d'attente. Attente immobile que les insectes passent à portée de leur langue pour qu'elles puissent se nourrir. Attente immobile que l'hiver se termine pour sortir de leur hibernation, se reproduire.
      Le lendemain, elle se promenait comme chaque jour. Le lendemain elle voyait les grappes d'œufs translucides et blanchâtres flotter mollement dans l'anse près du bouleau penché. Les grenouilles étaient redevenues sages et craintives, s'esquivaient. Jour après jour des mois durant elle suivrait l'éclosion de leurs œufs, la croissance des têtards. Tout noirs. Et leurs métamorphoses... Pour peu qu'un retour de bâton de l'hiver ne les fasse hiberner et repousser celles-ci jusqu'au printemps suivant. Elle espérait qu'ils étaient en nombre suffisant pour échapper partiellement aux agapes du héron, à celles des poissons. Qu'ainsi perdurerait l'espèce et que se poursuivrait le cycle éternellement recommencé des amours aquatiques et des métamorphoses.

      Notes :
L'amplexus est le nom donné à la technique d'accouplement des anoures (grenouilles et crapauds).
Le mâle monte sur le dos de la femelle et s'accroche à elle avec ses pattes.
Au moment de la ponte, le mâle émet du sperme qui coule sur les œufs, ce qui les féconde. L'action mécanique des pattes du mâle sur la femelle participe en outre à l'expulsion des œufs.
Selon les espèces, l'amplexus peut durer de quelques minutes à quelques jours. C'est un "faux accouplement" car il est effectué sans pénétration du mâle dans la femelle.

Monique Litzler:

      Ce soir, programmes nuls. J'ai décidé de zapper. Heureusement, il y a Mozart! J'enlève mon baladeur qui finalement est un bon remue-méninges. Ah! Mozart! Quelle musique! à côté des batteries et des guitares électriques, c'était violent. J'aime cette belle variante de Django Reinhardt au fils Dutronc. Ah oui ! et Yehudi Menuhin, quel mentor! Je laisse même mon mobile pour plus tard et je m'installe devant le poste de télé.
      Première chaîne, revoilà un péplum grec avec le "
cheval de Troie", bien sûr ! et crescendo je monte la gamme.
      Deuxième chaîne, ça rigole, ça parle dans tous les sens, l'animateur ne maîtrise plus rien, cela finit par m'
escagasser. J'aime bien ce mot, ça change, c'est un mot doux.
      Arte, bien sûr, c'est samedi, jour des archéologues, cette fois ils sont dans l'eau, au fond, en Méditerranée, à la recherche d'une certaine
galère importante de la dernière période Egyptienne avant les Romains.
      Je reste.

 

Monique Armando:

Rêve brisé

      Mon baladeur rivé sur mes oreilles, j'arpente la forêt en écoutant une variante de musique classique. 
      Je monte le son et je m'envole sur la Traviata de Verdi en
crescendo. Quel bonheur! L'air est doux, la nature reverdit après un hiver si long.
      Je suis sur mon petit nuage. La musique agit comme un
remue-méninges. Je me revois cinquante ans en arrière dans mon fauteuil en velours rouge à l'opéra de Nice.
      Une vraie magie... Violette, Rodolphe, les costumes magnifiques... Quand soudain,
cheval de Troie dans ma poche, le vibreur de mon mobile me réveille. Je décroche.
      Une voix criarde vient
escagasser mes oreilles avec une Pub débile qui n'a que l'argent pour mentor. Je coupe.
     
Énervée, je rallume mon transistor. Hélas, le programme musical est terminé. Il est seize heures. Les informations débitent attentats, tsunami, violences à l'école, etc.,etc.
      Le rêve est fini.
      Je descends de mon nuage pour réembarquer sur la
galère de la vie. Je vais zapper et rentrer à la maison en me promettant bien de ne plus emporter mon portable en promenade.

 

Danielle Auberjet:

Cartes sur table

Un, deux, trois

Panisse buvant son pastis
Le
baladeur au son allant crescendo,
Le divertissant.

Quatre, cinq, six

Fanny, petite merveille
Enfourchant son
cheval de Troie
Le
mobile à l'oreille.

Sept, huit, neuf

César, son mentor
Donnant son accord
En train de
zapper
Et d'
escagasser Marius, Escartefigue

Dix, valet, dame, roi

Voici Monsieur Brun
Étudiant la
variante de ce jeu

Quelle partie !
Quel
remue-méninges !
Quelle
galère !

 

 


 

 

/à l'occasion de la Semaine de la
langue française 2009:

 

      Les membres du Café littéraire luxovien ont tenté, sur le thème "En rire(s)" du Printemps des poètes, de délirer à la manière de Boris VIAN dont c'est le cinquantenaire de la mort trop précoce, en employant les dix mots proposés par le Ministère de la Culture et de la Communication pour la Semaine de la langue française, placée cette année sous le signe "des mots pour dire demain" : ailleurs, capteur, clair de terre, clic, compatible, désirer, génome, pérenne, transformer et vision...

 

 

Brigitte Grillot :

      Remarque préliminaire : une majuscule dans un nom commun indique la référence à un poète.


Mister Dico et Lady Mo

      La veille de demain-le-printemps, lorsque pour fêter le retour des poètes, Mister Dico vint rejoindre Lady Mo, il la trouva, la mine toute grise, hasardeusement perchée sur un tas de papiers mâchés.
     
Mais que fais-tu assise là-haut? interrogea, interloqué, Mister Dico. Tu déBloques! T'es folle! T'as plus la vision en face des trous, ma parole!
      Et ses 2844 pages se mirent finement à trembler, de peur qu'elle ne fût devenue cinglée.
      En reniflant… en larmoyant… Milady répondit:
     
J'ai perdu l'inspiration! Il y a un hic. Je suis bien Mal armée pour en écrire un clic*. Pas moyen d'imaginer des remèdes, à la fois rigolos et poétiques, aux nouvelles conditions climatiques! J'ai fouiné, farfouillé, j'ai retourné tous les capteurs de la maison, sans retrouver où se Mussait* l'inspiration.
     
Flûte, flûte! Ah… Merde donc! Te voilà condamnée à travailler plus que de raison. Il faut dire qu'être poète me semble bien risqué et très dur, puisque même l'un des plus grands s'est fait appeler Arthur.
     
S'il te plaît, aide-moi! Car je ne sais plus comment soutenir des Mots le poids.
     
Autant que je puisse le désirer, foi de bon vieux dico, tu m'en demandes trop! Des définitions, des expressions, je peux t'en donner si ça t'anuse! mais j'ignore ce qu'est la muse. Tu ferais mieux, pour te transformer les idées, de t'évader un peu dans un bouquin-fusée. T'en r'viendras tout "Apollunaire" quand t'auras lu le "Clair de Terre"! Par ailleurs, j'te jure, aucun poète plus compatible que Breton, avec le Finistère de la Culture!
     
D'accord! acquiesça Lady Mo, en Glissant sur son toboggomo, puis ils se dirigèrent vers la biblio.
      Mais quel méli-mélo! On eût dit que quelqu'un fût venu tout déranger d'une main. C'était un coup …de Boris Vain!
      On découvrait des Pierre Mincepierre au lieu d'un Jean Grosjean, des Philippe Jaccott, et des Louis Char, des Max Eluard… tandis que de Saint-John Perse comme de Saint-Pol-Roux, il avait carrément fait des voyous! Et dans un coin là-bas, on entendait
en rire Michaux ou son copain Thomas. Certains écrivains avaient même été fauchés, tels Prévert, Paul Val et Duprey.
      Après son larcin, il avait, ce gredin, griffonné quelques lignes sur calepin, comme le faisait Arsène Lupin:

"Cessez donc de vous creuser l'ciboulot, bande d'intellos!
Moi je sais comment faire contre l'effet de serre!
Quand viendra l'étuve des jours
Décrochez simplement le téléphone en disant : "allô!"
Pour que la pluie s'en écoule aussitôt
Ou bien appelez Serge pour avoir un Brin d'eau!
Toutefois…
Le mieux serait de ne pas penser à l'après
Puisqu'on ne sait jamais de quoi
demain s'ra fait."

 

      Sur ce conseil libérateur, Mister et Milady envoyèrent balader cette compagne empressée: l'ultériorité!! Comme ce Boris Vain n'était pas leur bol de thé, ils se versèrent un pot-de-vin, une fois n'est pas goût thune! Il n'avait pas le génome du chasse-cousin*! Nonnn… C'était un pur Château Pérenne*… Et ils trinquèrent à la manière de Clint Eastwood, cœur à cœur : «Aux soirées d'autrefois et aux musiques d'ailleurs!*»

 

Notes:
      * Clic : dans le jargon militaire, un clic correspond à un kilomètre
      * Se musser : vieilli. Se cacher
      * Chasse-cousin : mauvais vin
      * Château Pérenne : vin rouge- Bordeaux
      * Aux soirées d'autrefois… : réplique de Clint Eastwood dans film "
Sur la route de Madison"

      Les paroles de Boris Vian sont bien sûr imaginaires.
      Poètes cités : Alexandre Blok, Stéphane Mallarmé, Alfred de Musset, Arthur Rimbaud, Jean-Michel Maulpoix, Apollinaire, André Breton " Clair de terre ", Edouard Glissant, Boris Vian " L'Ecume des jours ", Jean Grosjean, Philippe Jaccottet, Louis Aragon, René Char, Max Jacob, Paul Eluard, Saint-John Perse, Saint-Pol-Roux, Henri Michaux, Henri Thomas, Jacques Prévert, Paul Valéry, Jean-Pierre Duprey, Serge Brindeau.

 

Michèle Larrère  :

1) Généralités sur les mécanismes du rire

       Ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, le lieu et l'époque importent peu pour trouver la joie de rire. Notre intellect, capteur de sensations psychiques, peut accompagner un simple clair de terre de fantastiques éclairs de rire et cela d'un seul clic sensoriel, tout en restant compatible avec une approche schématique, telle qu'on peut la désirer pour une étude matérielle du phénomène.
       Qu'il en soit référé au potentiel de nos neurones, gardiens de nos fantaisies ou de notre
génome qui nous échappe, hérité de nos lointains prédécesseurs, la pratique est un truc qui joue un rôle primordial, voire pérenne pour transformer notre vision des choses et en l'occurrence, libérer nos démons imaginaires dont le rire peut s'emparer en dépit parfois de notre volonté.

2) Question sur le rire déroutant

       Je me demande s'il existe ailleurs qu'en France un humoriste tel que Boris Vian, capteur d'expressions hilarantes, plus pincées qu'un pince-nez, capable de jouer sur les mots et faire d'un clair de terre un clair de mer ou un clair de verre et même un clair de temps qu'il s'ingénierait à obscurcir, et tel un magicien, d'un seul clic faire un déclic qui déclenche une avalanche de rires jaunes, compatibles avec la bile de ceux qui refusent que leur génome soit la cible d'un humour grinçant, voire déroutant, qu'ils n'ont pas désiré entendre; mais sachant que l'éducation conduit à un savoir-faire pérenne pour le transformer en savoir vivre, leur vision de la société reste plutôt conciliante.

3) Le rire ou le délire ?

       Insidieuses fantaisies que le rire narquois, le rire grinçant, le rire acide, les dérisions qui décoiffent comme les distillait Francis Blanche sur les ondes et ailleurs. Il faut rire de tout, disait-il, même de ce qui n'est pas marrant.
       Savez-vous que les musées sont des
capteurs de tout ce que les gens ne veulent plus, et ce n'est pas dans les poubelles que vous trouverez un clair de terre, car même si le fond touche la terre, il n'est pas compatible avec sa rondeur; sa rondeur illuminée chaque matin, comme par enchantement d'un simple clic de l'Univers.
       Comme vous pouvez le constater, mon
génome ne me gêne pas. Il reste tranquille, tapi au fond de mon hérédité, en harmonie avec tout ce que je peux désirer. Il commande mes désirs, mon audace et mes délires pérennes et peut transformer la vision de mon ego en un monument de Michel Ange, car avec une simple motte de beurre mou, même rance, il aurait été capable de façonner un ange.

 

 

Monique Armando :

Demain...

       La galaxie scintille au clair de terre. Pierrot, assis sur sa corne de lune a perdu sa plume. Il songe: "Où sont passés mes génomes, Pinocchio, Peter Pan et Cendrillon? Sont-ils sur Vénus, Mars ou Jupiter?". À force de désirer l'instant de les revoir, la nostalgie l'envahit. 
       D'un simple
clic il allume le capteur d'images et, sur l'écran géant du L.E.M. défilent les planètes qui tournent autour de la divinité Ra. Un arc-en-ciel l'éblouit. C'est la terre avec ses belles couleurs, ses bleus de mer, ses verts d'océan et de prairie, ses roses et ses violets de nuage. Ma-gni-fique! Plus rien n'est compatible avec le désert qui l'entoure dans cet ailleurs lointain.
       Bientôt son coeur va s'arrêter de battre. Une
vision féérique va transformer son visage. Sur le chariot de la grande ourse, une jeune fille en robe blanche, une lettre à la main pleure. C'est Colombine! Sa Colombine!...
       Alors il lâche tout, il court, il saute dans la F.G.V.* de la voie lactée pour rejoindre son amour. Lorsqu'ils se retrouvent des larmes de bonheur forment des petites étoiles qui filent... qui filent dans le firmament.
       Je n'ai rien trouvé de mieux que cette histoire puérile pour placer mes mots. Qu'importe! Ici ou
ailleurs, aujourd'hui ou demain, l'histoire est belle quand l'amour est pérenne.

*F.G.V. : Fusée à grande vitesse.

 

       

Monique Litzler :

Demain

       Bonsoir les chats, je vais dormir les rideaux à peine fermés. Je ne veux pas de noir mais un clair de lune après la fête et le champagne, les bulles et les confettis, car nous sommes le premier janvier.
       6h du matin: Je m'assois précipitamment dans mon lit, haletante, éveillée par un rêve fou, ou plutôt une
vision, infinie, vivante, forte. J'étais ailleurs.
       De toute façon je ne suis pas surprise. Aux dernières nouvelles: il n'y a presque plus d'abeilles, quel que soit le pays.
       J'ai vu un chiffre immense et lumineux: 2030, et j'ai su, senti, qu'à présent le
génome humain était compatible pour coloniser cette nouvelle planète "ETOILE NOIRE", qui effectivement ne reçoit pas de lumière, mais offre d'autres avantages selon les études de l'E.I.D.S.* que nous pourrions la transformer à notre guise et rendre pérenne pour désirer y vivre, car maintenant nous sommes de nouveaux humains, greffés de capteurs contrôlant toutes les fonctions vitales qui s'autorégulent grâce aux nano particules artificielles injectées dès notre naissance pour notre survie.
       Bien sûr, tous ces voyages sont programmés, les vaisseaux sont prêts.
       Les écrans météorologiques indiquent toujours cet éternel brouillard. Sur les pays du monde sauf sur les océans envahis de glaciers flottants, le
clair de terre se limite.
       Maintenant tous les zéros s'étirent à l'infini, les derniers chiffres sont rouges, sur le dernier programmateur une multitude d'humains embarquent uniformément vêtus.
       Le dernier écran s'allume; c'est celui du grand
clic de départ vers une autre humanité.

*E.I.D.E.: Etudes Internationales de Survie

 

 

Danielle Auberjet :

Clic-Clac

Pour désirer un monde meilleur, ailleurs
Envolons-nous
Tel un "arrache-coeur"
      un "déserteur".
Sur des tétines à réaction munies d'un
capteur
Profitons d'un écoulement
pérenne
Pour jaillir et nous élancer au
clair de terre.

                    Quelle vision fantastique

À califourchon sur notre monture
Eloignons-nous, nous les humains au
génome complexe
À la masse sanguine compatible avec "l'herbe rouge"
Pour
transformer l'univers

                    Clac-Clic

       En avant pour demain, après-demain...

 

 

Marie-Françoise :

                    à chanter sur l'air de
                    "La Java des bombes atomiques":

Ma soeur cette fameuse écolo
garde dans son frigo
pour qu'elle reste
pérenne
sa soupe biologique
aux huîtres de Marennes

Ailleurs dans un coin du jardin
en un compost très fin
elle fait
transformer
herbes mauvaises
brindilles et épluchures

Demain mon fils émigré sur Europe*
avec
capteur et biotope
aura au
clair de terre
la
vision délétère
des cristaux de la glace

Jeune homme que peut-il désirer
sinon d'être pionnier
d'une vie virtuelle
exempte des tracas du
génome

Tout ça est fort bien compatible
et n'est pas impossible
il suffit d'y penser
et pour l'humanité
ce pas-là se fera
c'est moi qui vous le dis
en un
clic de souris

*Europe: deuxième satellite de Jupiter, découvert par Galilée en janvier 1610.

 

 

 

Mots croisés :

 

Horizontal
I
.
À voir sur la lune. II.Percevoir. Sont sur la mauvaise voix. III.Article. On y tint prisonnière la piétaille. IV.Vieux supplice. Serait capitale en doublant une lettre. Pan. V.À personne mais à Dieu, selon Hugo. Saint local. VI.Grecque. Sans garçon ni serveuse. Des dunes. VII.Epineux emmêlé. VIII.Maître d'équipage. Narine déchiquetée. IX.Se croque petit. Un air pas drôle. X.Petit bruit de souris. peignait à l'envers? XI.Peut être solaire. Dans l'auxiliaire.


Vertical
1.Peut s'accorder. 2.Doublé pour Berg. Miss Gardner. En quel endroit? 3.Pas ici. Démonstratif. 4.Faisait voir rouge. Tient aux cheveux. 5.Logiciel de diagrammes. Neutre d'Outre-Manche. 6.Souhaiter avoir. Clé brouillée. 7.Fait de la prune un pruneau. Va à l'Arctique. 8.Ce qu'il faut faire après l'essai. 9.Ne manquait pas d'air! Inversé: boisson à Londres. 10.Manifesta violemment. De longue durée. 11.mettre en ordre de marche. De même. 12.Crochet. Le nôtre est une chaîne de plusieurs milliards de perles. 
(Proposés par Irène de Illa)

 

 

 

/sur le thème de l'OuLiPo:

     C'est une tentative d'exploration méthodique des potentialités de la littérature et plus généralement de la langue. Unissant à l'origine des écrivains, mathématiciens, poètes et logiciens, l'Oulipo vise à assembler et réassembler les lettres et les mots, à la manière des images recomposées, selon des formes, des structures, des contraintes nouvelles afin de produire des oeuvres originales.

      " Le but de la littérature potentielle est de fournir aux écrivains futurs des techniques nouvelles qui puissent réserver l'inspiration de leur affectivité. D'où la nécessité d'une certaine liberté. Il y a 9 ou 10 siècles, quand un littérateur potentiel a proposé la forme du sonnet, il a laissé, à travers certains procédés mécaniques, la possibilité d'un choix. (...) La lipo analytique recherche des possibilités qui se trouvent chez certains auteurs sans qu'ils y aient pensé. La lipo synthétique constitue la grande mission de l'Oulipo, il s'agit d'ouvrir de nouvelles possibilités inconnues des anciens auteurs."

propos de François Le Lyonnais, 1961.

 

      Les membres du Café littéraire luxovien ont joué à écrire sous contrainte. Au hasard ils ont pris quatre mots dans le dictionnaire, ont choisi pour chacun le premier mot de même rime qui venait à l'esprit :

clairon ----- potiron
folie ----- phobie
gourmette ----- moquette
investir ----- rougir

Puis chaque personne a concocté un petit texte en vers libres utilisant obligatoirement ces mots, et les plaçant en bout de ligne de manière à obtenir des bouts rimés :

 

Danièle Auberjet:

Sur une moquette
Se trouvait une gourmette.
Quelle folie
Et quelle phobie
Se dirent le clairon
et le potiron
Nous allons investir
Et ceci sans rougir 

 

Jutta Amant:

Au son du clairon
sa phobie
sa folie
il tombe sur la moquette
et retrouve sa gourmette
sans rougir
il peut s'investir
à cuire son potiron

 

Monique Litzler:

Au son du clairon
Est servi le potage au potiron
bien sûr c'est folie
sur une blanche moquette
je dois rougir
de cette nouvelle phobie
en plus, de la gourmette
je dois m'arrêter d'investir

Valérie Titon:

Allongée sur la moquette,
Je regardais ma gourmette,
Ce qui me faisait bien rougir
Car j'avais osé investir
Malgré mon insistante phobie
Dans cette effroyable folie,
Et je soufflai dans un clairon,
Goûtant ma soupe au potiron.

 

Marie-Françoise:

Denis au régiment jouait de son clairon,
Pourtant à la campagne plantait des potirons.
Que les autres le sachent était sa grande phobie !
Et pour qu'ils l'ignorent aurait fait des folies.
Ainsi, pour faire croire qu'il vendait des gourmettes,
Sortit toutes ses économies de dessous la moquette
Et alla investir
Dans une acquisition, qui ne le ferait plus rougir.

 

/à l'occasion de la Semaine de la
langue française 2008:

 

      Les membres du Café littéraire luxovien s'associent à la semaine de la langue française, en écrivant et jouant avec les dix mots proposés cette année par le Ministère de la Culture et de la Communication sur le thème de la rencontre
apprivoiser, boussole, jubilatoire, palabre, passerelle, rhizome, s'attabler, tact, toi, et visage.

 

Brigitte Grillot

"La voix de la nuit"

      À cette heure un peu tardive où les murs sont vivants de silence, où la paix tictaque, l'aiguille de ta boussole intérieure commence à vibrer côté sommeil. Mais toi, tu lui résistes pour attendre la voix de la radio, la voix sans visage, qui bientôt va s'annoncer… doucement. 
      Lui, ton vieux chat roux, connaît aussi par habitude l'heure de la voix. Au ralenti de son âge il approche, puis s'affale sur le tapis, tandis que tu installes, en face à face, deux chaises. 
      Jambes allongées, pattes étirées… on est prêts. Tout en nous fait suspens pour elle. Là-bas à Paris, on la surnomme poétiquement : "la voix de la nuit".

      Cette voix, à qui appartient-elle ? 
      C'est celle d'un homme de 66 ans, né à Cannes en 1942, marié à la journaliste et auteur Laure Adler. 
      Il écrit, c'est un poète-romancier ; il peint, dirige aussi une maison d'édition, et à la radio fidèlement, subtilement… il parle. 
      Présentateur à partir de 1978 des " nuits magnétiques ", il anime depuis 1985 cette émission qui, pour débuter une demi-heure avant minuit et s'achever un peu après, porte symboliquement un nom de
passerelle : "Du jour au lendemain".
      Voilà comment l'homme qui parle tard est devenu, pour des murs de silence et un chat qui ronronne, une voix attendue.

      Cette voix, où va-t-elle ? 
      Vers une
rencontre. Avec un auteur venu s'attabler là, dans ce studio de France-Culture, pour présenter son dernier livre : roman, récit, essai… ou bien Poèmes. Nombre d'écrivains sont peu connus et à découvrir en marge de l'actualité médiatique. 
      Pour donner le ton, la voix commence toujours par lire un court passage ; petit moment d'intensité, tant l'alliance est profonde entre la qualité du texte et la voix de celui qui le porte. Puis bref rappel d'un parcours avant d'interroger, d'écouter, d'engager un dialogue entrecoupé de pauses musicales.

      Quel genre de dialogue? Car au fond, cette voix, que cherche-t-elle? 
      Un échange-vérité. La vérité objective qui nous concerne tous, vers laquelle nous cheminons à tâtons sans jamais pouvoir la connaître. Pour y tendre au travers de ces discussions, le moins possible de
palabres, le moins possible d'érudition. Il y a cependant des émissions plus documentaires concernant par exemple la peinture, où l'on pourrait vous expliquer ce que signifie, sur un tableau, l'expression "faire rhizome" : peindre par lignes qui se dispersent depuis un centre vers l'infini. 
      Cette vérité, la voix la cherche par des questions tout en nuances, toujours à fouiller des paradoxes. Elle ne demandera pas ce qu'est par exemple la beauté, mais plutôt : "Est-ce qu'il peut y avoir de la beauté dans la laideur?" 

     
À côté de cela, la voix s'intéresse à la propre vérité de son invité(e). Elle raconte l'histoire du roman mais par-delà, elle pousse l'écrivain à intimement "se livrer". La voix n'y parvient pas toujours. Alors, pour apprivoiser un auteur hésitant, elle réagit tantôt par le tact, en l'invitant doucement à prendre la parole, tantôt par le silence. Ecoutons la voix expliquer pourquoi: 
      "La fonction du silence, dans une interview ? Obtenir une parole vraie. Si je relance mon interlocuteur, il ne dira jamais ce qu'il avait en tête. Il faut courir le risque du silence." 
      Mais la voix ne se contente pas toujours d'interroger, elle s'affirme aussi, souvent par des aphorismes
jubilatoires de lucidité. Cela s'accroche à nous, cela reste en nous.

      Quant à sa manière de parler, cette voix, qu'est-ce qui te plaît en elle? 
      D'abord sa spécificité, elle sort de l'ordinaire, et son aptitude à créer une atmosphère accordée à la nuit, bien que l'émission soit enregistrée dans l'après-midi. 
      Puis sa diction très claire, très nette, tout en restant douce, comme un feutre enveloppant les marteaux d'un piano.
 
     
Son sens du rythme aussi. Entre les groupes de mots, elle marque de légers silences, tels des demi-soupirs sur une partition ; à l'inverse, la voix laisse filer la fin des phrases (la cadence) en un seul souffle.
      Quoi d'autre ? Du relief sur certains mots d'importance…et bien sûr sa manière d'acquiescer discrètement, bouche fermée, fredonnant de simples "mm"… 
      Il y a indéniablement du musicien en elle. 
      C'est une voix profonde, qui naît de l'intérieur. Une voix qui ne dérange pas le silence. Elle l'accompagne, sans le briser.

      Mais… Cette voix que tu aimes et pour laquelle tu veilles chaque soir, cette voix sans visage, a-t-elle au moins un nom? 
      Elle a le nom qui s'avance en ouverture de l'émission et vient la clôturer de même, en saluant toujours ainsi : 
             "Du jour au lend'main, Alain VEINSTEIN, bonsoir !"

      NB : Avant son propre nom, la voix cite celui de ses collaborateurs. 
      Sur France-Culture du lundi au vendredi, de 23h30 à minuit 10. Ou en direct sur le site Internet, à 15h15, via Média player.

 

Marie-Françoise :

      Je suis rentrée de promenade sans faire plus de rencontre. Après avoir bu mon thé je me suis enfoncée dans le rhizome des mots de la liste, pas très jubilatoire cette année, proposés par le Ministère de la Culture et de la Communication pour la Semaine de la langue française. Pour les apprivoiser rien de tel que de s'attabler devant le Petit Robert, ce que j'ai fait sans détourner mon visage des pages, cherchant par quelle passerelle je pourrais bien trouver une idée pour écrire avec eux. Tu vas penser que j'ai perdu la boussole d'écrire ce palabre tiré par les cheveux, qui manque de tact et d'intérêt. Y manque surtout…toi, que je n'ai su placer.

 

Michèle Larrère  :

1)    Apprivoiser les mots est un privilège donné à l'être humain. 
       Ne pas perdre la
boussole est une métaphore de la réflexion, dont il est bon de se souvenir, quand, par trop jubilatoires, les palabres pourraient briser la passerelle de la convivialité.
      Tel le
rhizome intrus qui envahit le sol, s'attabler sans y avoir été invité est un manque de tact, vers lequel, toi, rien qu'à voir ton visage, tu ne te risquerais pas.

 2)  Pour descendre dans le jardin de mon enfance, pas besoin de boussole.
      Il suffit de franchir la
passerelle du Temps.
     
Toi, tu avais le tact d'écouter mes palabres jubilatoires.
    
Mais quand venait l'heure du goûter, nos visages trahissaient l'impatience à s'attabler à l'ombre du tilleul centenaire, près de la glycine au rhizome toujours pas apprivoisé, qui nous a si souvent fait tomber.

 

Monique Armando :

Un dimanche en forêt

      Pas besoin de boussole pour retrouver la rivière de mon enfance. Pas besoin de palabre pour raconter les jours heureux.
      Je revois le calme
visage de mon père qui fixait le bouchon de sa ligne. Je revois ma petite sœur essayant d'apprivoiser un papillon et j'entends son cri jubilatoire quand elle y arrivait. Je revois maman, appliquée sur sa broderie, assise près de la passerelle. Vers midi, elle déroulait la nappe à carreaux et sortait les provisions du panier. On venait s'attabler autour de l'inoubliable salade de pommes de terre et je sens encore sur ma langue le fondant de son délicieux gâteau au chocolat.
      Comme il faisait bon adossé à mon arbre.
Toi, mon chêne… Je sentais battre la vie de la forêt sous ton écorce et descendre dans tes rhizomes. Tes branches biscornues abritaient mes rêves d'adolescente. Je gribouillais sur mon petit carnet secret mes pensées les plus intimes; et maman, avec beaucoup de tact faisait semblant de ne pas les connaître.
      C'est de ces jours heureux que j'ai gardé un amour fou pour la forêt.
      S'il vous plaît, Messieurs les promoteurs, laissez des arbres à nos petits-enfants pour qu'ils puissent rêver sous leurs branches et chanter comme le poète Brassens :
                            Au pied de mon arbre
                                Je vivais heureux
.........

 

Marie-Françoise :

      Cette mi mars, souffle le grand vent des tempêtes d'équinoxe qui tourmente les arbres de la jeune forêt, qui met à bas les hautes branches sèches et moussues et cassantes des arbres plus anciens, des vénérables, sous lesquels il ne fait pas bon, dit-on, s'attarder. Sous lesquels pourtant marche sans hésiter le faune qui s'avance en écoutant le palabre du vent.
      Tu le verras peut-être aux jours ensoleillés, tout au bout d'un sentier, tout mêlé aux broussailles, guetteur infatigable, qu'il faut savoir
apprivoiser.
     
Ami des chevreuils et des biches, il se cache dans les halliers.
      Il se nourrit de baies et de fruits noirs l'été. Des glands, faînes et noisettes qui tapissent les sous-bois de l'automne. De champignons aussi il se délecte en quantité, car aucun d'eux, pour lui, n'est vénéneux. L'hiver, ayant grand appétit, toujours, il déterre quelque
rhizome à croquer. Il ne connaît pas le confort, et pour les déguster, il ne peut s'attabler
     
Sa seule douceur, c'est la nature qui l'environne. Les lits de mousse et la couverture des nuages, le babil des ruisseaux et le chant des oiseaux.
      Tu en verras les traces dans les feuilles mortes retournées. Tu le sauras passé, à quelque branche repliée, à une sente mainte et mainte fois par son pied martelée.
      Derrière les barrières de fougères il se cache. Il attend sans montrer aux promeneurs, non plus qu'aux bûcherons et chasseurs, son
visage. Hâlé, tanné par la pluie, le soleil et le vent, le gel et la froidure brûlante de la saison des neiges, il n'a plus d'âge.
      Tu le verras peut-être vers l'étang, bien plus avant que la
passerelle trop frêle et glissante de la digue que tu n'oses emprunter, pêcher quelque truite soleil ou brochet au milieu des roseaux, ou, comme il aime la compagnie de l'eau, nager, y mêler sa semence.
      Tu le verras peut-être en cherchant ton chemin, égarée avec pour seule
boussole le soleil, à califourchon sur un rocher moussu, fort occupé à quelque besogne jubilatoire. Il t'aura, ou pas, aperçue. Il te faudra l'approcher avec tact et confiance. Ne pas l'effaroucher. Ne pas t'effaroucher, surtout.
      Il hante la forêt et les champs depuis la nuit des temps, il attend qui voudra bien venir à sa
rencontre. Il se pourrait que ce soit toi.
      Tu le verras cueillir les fleurs des prés à la lisière du printemps ensoleillé. Il te les tendra par brassées et par gerbes, inlassablement, à chaque fois que tu viendras. Tu ne sauras les refuser.
      De sa voix tu ne connaîtras que le souffle, qui ressemble tant à celui du vent.

 

Monique Litzler (écrit à partir d'un reportage photographique paru dans un magasine sur la nature) :

À la rencontre des grenouilles.

      Par ce matin encore brumeux notre décollage est prévu malgré tout. Guillaume et Marie munis d'un équipement important se présentent sur le tarmac.
      Lorsque Guillaume se trouve nez à nez avec un confrère qu'il croit reconnaître, il l'aborde avec
tact :
- Tiens ! Bonjour ! Es-tu du voyage ? "
- Oui, je suis Bernard Germain, je vais observer les baleines à bosse en polynésie. Et
toi ?
- Guillaume Mazille, et voici ma compagne Marie Schneider, nous allons en Guyane, filmer les grenouilles.
      Tout en empruntant la
passerelle de l'avion, Guillaume explique l'importance de connaître les différentes espèces d'amphibiens qui contribuent à l'équilibre de la forêt équatoriale.
      Sur les lieux, nous nous déplaçons d'abord en voiture pour atteindre une zone bien déterminée. La pluie arrive avec violence, mais nous l'attendions.
      Nous quittons la voiture avec notre matériel photo bien à l'abri de l'humidité. Nous sommes également pourvus de lampes frontales, de bottes et d'une
boussole.
      Il est 18 heures et il fait nuit. Nous percevons les premières cacophonies émanant du rassemblement des grenouilles. Pour atteindre la mare nous avons quelques kilomètres à parcourir au coupe-coupe, en passant sous les lianes, en enjambant des
rhizomes. Nous prenons soin de dérouler un fil d'Ariane mais aussi d'enfoncer nos boules Quilès car l'intensité sonore atteint les 110 décibels. Sur le chemin, aussi intéressés que nous, nous précédent un serpent et une mygale.
      Au bout de vingt minutes nous arrivons à la mare où le spectacle est
jubilatoire, sonore, au-delà de l'imaginable. Ce ne sont que palabres, bondissements, accouplements en tout sens et avec tout ce qui passe.
      Il n'y a là que quatre à cinq espèces de grenouilles, dont les rainettes munies d'un jaune fluorescent, les phylloméduses vertes et oranges et les rainettes camuses qui pondent dans les arbres, et dont les œufs trempent dans l'eau.
      Tout ce petit monde s'active et s'excite sous l'effet des hormones sexuelles jusqu'à vouloir
apprivoiser un crapaud cornu, de très près, et se faire happer au passage.
      Cette agitation aiguise l'appétit de bon nombre de prédateurs, caïmans, chauves-souris, mygales, serpents, crabes forestiers qui n'ont qu'à
s'attabler.
     
Sans aucune retenue dans cette nuit torride, attirées par la lumière des lampes, les grenouilles sautent sur nos vêtements et nos visages.
     
Au lever du jour la mare est désertée. Nous y voyons d'innombrables œufs.
      Nous sommes fatigués, nauséeux, pris de vertiges physique et même de vomissements ! Décidément cette fête n'est pas pour les humains !

 

Danielle Auberjet :

Un château hanté.

      Il était une fois, dans un château hanté, d'étranges personnages au visage d'une grande pâleur, à l'allure de fantômes.
      Pour accéder à cette bâtisse particulière, une
passerelle en bois vermoulu enjambait un ruisseau aux eaux troubles. Le long de ses rives poussaient de splendides iris. De temps en temps, par ci, par là, une de ces fleurs émergeait au milieu des pâtures environnantes, le rhizome bien en vue, à l'horizontale. Pas besoin de boussole pour arriver jusqu'à l'escalier monumental menant à la porte d'entrée. Des créatures, bien que d'une certaine bizarrerie, se laissaient apprivoiser. Elles n'hésitaient pas à s'attabler, se lançant de façon jubilatoire mais avec tact dans un palabre sans fin.
      Malgré tout, rares étaient les personnes qui osaient s'y aventurer, ne sachant ce que ces êtres pouvaient bien se dire ou ce qu'elles faisaient.
      Ô
toi, promeneur, si un jour tu viens en ce lieu hors du commun, fais bien attention. Peut-être te laissera-t-on repartir, mais il se peut que, par un maléfice quelconque, tu deviennes l'un des leurs et que tu erres pour toujours dans cet endroit singulier.

 

Monique Armando :

      J'ai "perdu la boussole" ! Je suis complètement désorientée dans ce monde où les mots partage, tolérance et liberté ne sont que palabre sur l'écran de ma télé. Et Toi, le présentateur, tu gardes un visage de circonstance, à peine triste pour l'enfant qui a faim et jubilatoire pour les résultats du loto. Tu manques aussi de tact quand tu demandes au S.D.F. s'il a froid le jour de Noël.
      Oh ! comme je voudrais être légère comme un nuage, être la passagère du vent.
      Je pourrais
apprivoiser l'amour… Tisser des rhizomes pour faire une passerelle entre Kaboul et Manhattan. On pourrait s'attabler autour d'un grand festin où personne n'aurait froid, où personne n'aurait faim. 

 

Irène de Illa:

Les dix mots "croisés"

    

Horizontal
I.
Maison d'édition suisse.  II.Délicatesse. Eaux pyrénéennes.  III.A ses adorateurs. Passe définitivement sous les portes.  IV.Discussion à n'en plus finir.  V.Même en tournant le dos comme ici, ce n'est pas pour avouer.  VI.Mon italien. Oui dire, ou appris. Jadis armateur dieppois.  VII.Personnel retourné. Vis jadis.  VIII.Pour changer plus facilement de cursus.  IX.Pas moi, pas lui, pas elle. Retournée au pré?  X.Exige amour, tact et patience.  XI.De quoi se réjouir.


Vertical
1.Propagation souterraine. Métal.  2.Le commencement de l'impopularité.  3.Particule explosée. Emit un bip, mais n'importe comment.  4.Massacra l'écale de la noix. Marque l'opposition. Eclaté?  5.Oreilles et tombes en miettes. Personnel.  6.Aux bouts de la nuit. En fait trop. Part.  7.De bas en haut: les toutes premières notions. Largoji.  8.Un reportage incomplet. Va droit au pré, cette fois.  9.Isolèrent n'importe comment.  10.Dit tant de choses! Ouverte à tous les membres. Ficeler.  11.Vaut mieux ne pas la perdre. Tout près d'Aix.

 

 

Les dix mots de la Semaine de la langue française 2008, trouvés dans: 

"Le rivage des Syrtes" de Julien Gracq (éd. de La Pléïade):  

p 572 : Mes fonctions d’observateur devaient, dans cet état de stagnation, me donner aussi peu de souci que possible. Il semblait très vite qu’il n’y eut rien à observer à l’Amirauté; pour m’éviter le ridicule, et faire reculer un peu l’ennui et l’isolement, il ne restait qu’à tenter d’apprivoiser des suspects aussi apparemment inoffensifs.

p 575 : Dès que j’avais pour la première fois, au cours de mes explorations dans ce dédale de cours et de casemates, poussé par simple curiosité la porte, je m’étais senti progressivement envahi par un sentiment que je ne saurais guère définir qu’en disant qu’il était de ceux qui désorientent (comme on dit que dévie l’aiguille de la boussole au passage de certaines steppes désespérément banales du centre de la Russie) cette aiguille d’aimant invisible qui nous garde de dévier du fil confortable de la vie — qui nous désignent, en dehors de toute espèce de justification, un lieu attirant, un lieu où il convient sans plus de discussion de se tenir.

p 592 : Les yeux de Marino flottèrent lointains, comme on fouille la haute mer, en quête d’un repère insaisissable.
« Il y a ici un équilibre que je maintiens. C’est une chose difficile, et cela exige qu’on retire ce qui d’un côté pèse trop lourd.
— Et qu’est-ce qui pèse trop lourd,

Toi. »

p 598 : Je me déprenais peu à peu d’une vie sans accidents et sans fièvre. Vanessa desséchait tous mes plaisirs, et m’éveillait à un subtil désenchantement; elle m’ouvrait des déserts, et ces déserts gagnaient par taches et par plaques comme une lèpre insidieuse. J’abandonnai peu  à peu mon travail ; je condamnai plus souvent ma porte à mes amis, rien ne me plaisait plus autant que la perspective d’une journée vide que coupait à midi cette seule rencontre avec Vanessa.

p 600 : La nuit était devenue très noire. Debout sur la passerelle, le regard de Marino, se rivait à l’avant du bateau. Le corps disparaissait sous les reflets miroitants du ciré sombre. Le visage s’était étrangement isolé, les traits tout aiguisés dans la tension du guet.

P 689 : Cette voix de naufragé qui semblait venir de plus bas qu’une autre, qui saisissait à la nuque et qui faisait passer une brusque onde de silence parmi les policiers attablés*, était panique. Dans ce bureau de crasse et de sommeil, dans ce décombre de ville momifiée et recuite dans son immobilité ruineuse, comme le cauchemar pourri de ce soleil séculaire qui crevait, qui se levait devant nous, qui descendait les marches.

p 836 : Il y a trop longtemps qu’Orsena n’a pas été remise dans les hasards. Il y a trop longtemps qu’Orsena n’a pas été remise dans le jeu. Autour d’un corps vivant, il y a la peau qui est tact et respiration; mais quand un État a connu trop de siècles, la peau épaissie devient un mur, une grande muraille: alors les temps sont venus, alors il est temps que les trompettes sonnent, que les murs s’écroulent, que les siècles se consomment et que les cavaliers entrent par la brèche, les beaux cavaliers qui sentent l’herbe sauvage et la nuit fraîche, avec leurs yeux d’ailleurs et leurs manteaux soulevés par le vent.

p 734 : Nous passâmes l’après-midi dans une espèce de demi-folie. La fébrilité anormale de Fabrizio était celle d’un Robinson dans son île démarrée, à la tête soudain d’une poignée de Vendredis. Marino, l’Amirauté reculaient dans les brumes. Pour un peu, il eût hissé le drapeau noir ; ses galopades à travers le navire, les hennissements de sa voix jubilante* qui à chaque instant balayaient le pont étaient ceux d’un jeune poulain qui s’ébroue dans un pré. Tout l’équipage à cette voix, manœuvrait avec une célérité bizarre et presque inquiétante: du pont à la mâture se répondaient en chœur la vibration de voix fortes et allègres, et fusaient des encouragements malicieux et des cris de bonne humeur ; il se faisait par tout le navire, chargé d’électricité, un crépitement d’énergie anarchique qui tenait de la mutinerie de pénitencier et de la manœuvre d’abordage, et ce pétillement montait à la tête comme celui d’un vin, faisait voler notre sillage sur les vagues, vibrer le navire jusqu’à la quille d’une jubilation* sans contenu.

p 826 : Le pouvoir est beaucoup, Aldo ; puisque tu peux prétendre ici à ton tour à l’importance, ne crois pas ceux qui voudront t’en dégoûter. Il y a une certaine espèce de philosophes qui pousse comme le lichen, sur les ruines; ils célèbrent les sucs de l’air et jettent l’anathème sur ce qui croît dans la terre grasse: ils te mettront en garde contre la vanité de l’expérience et te préviendront contre tout ce qui n’est pas né dans le dessèchement; mais crois-moi, il vaut la peine d’enfoncer ses racines* —il vaut la peine de gouverner même dans un état croulant. On avance entre deux haies d’hommes ployés, et, si l’on est un amateur d’hommes, il vaut la peine d’observer l’homme ployé: cela gagne du temps— et ils ne livrent que là un parfum qui n’est qu’à eux, comme il est plus court de connaître une essence à son odeur intime en cassant une branche en deux.

Note : On aura remarqué que  s’attabler a été remplacé par "attablés", jubilatoire par "jubilante" et "jubilation", rhizome par "racines". Quant à palabre, si le mot n’est pas écrit en toutes lettres dans Le rivage des Syrtes il est bien présent dans les discours, parfois interminables, des personnages de Julien Gracq  

 

/à l'occasion de la Semaine de la
langue française 2007:

 

      Les membres du Café littéraire luxovien ont déliré autour des dix mots proposés  par le Ministère de la Culture et de la Communication :
Abricot, Amour, Bachi bouzouk, Bijou, Bizarre, Chic, Clown, Mètre, Passe-partout, Valser.

 

Monique Armando

J'ai fait un rêve bizarre


     
Je me trouvais dans le désert au pied d'une immense dune de sable. J'étais assise autour d'un bûcher avec des femmes vêtues de longs saris colorés. La face blanchie et les yeux agrandis de khôl leur donnaient une tête de clown. Elles portaient un
bijou en forme d'amulette.
      De grosses braises crépitaient faisant des étincelles qui semblaient
valser dans l'air rougeoyant.
      Une musique retentit. Les femmes se levèrent en m'entraînant dans une sarabande rythmée par des tambours.
Soudain, à environ un
mètre de nous, un
bachi-bouzouk apparut dans son costume de fête. Son turban était couleur abricot. Il tapa dans ses mains et le silence se fit. Il sortit un passe-partout de sa poche et ouvrit une porte dissimulée dans la dune de sable. Il entra, nous le suivîmes.
      Là, un décor somptueux nous éblouit. Les murs étaient couverts de tentures d'or et le sol de tapis magnifiques. Protégés par un dais rouge tenu par quatre adolescents de race différentes, un homme et une femme se tenaient la main et se regardaient avec
amour. Lui, vêtu à l'orientale, elle, superbe dans un tailleur chic de haute couture parisienne.
      Je me suis réveillée sur cette belle image.
      Etait-ce un rêve prémonitoire ?
     Est-ce qu'un jour tous les pays pourront se donner la main malgré leurs différences, leurs religions, leurs coutumes ?
      Hélas non ! Ce n'était qu'un rêve tout court.


 

Marie-Françoise : Une action pour lutter contre l'illettrisme étant proposée la même année dans les écoles, centres sociaux, francas, ludothèque, collèges, etc. de Luxeuil,  sur le thème de la ville, j'ai commencé mon texte par:

Si Luxeuil était...

      Si Luxeuil était... terre en amour, l'abricot à peau et chair jaune serait le fruit de ses vergers, et nul bachi-bouzouk n'y ferait mauvaise-tête ni ne s'y rendrait célèbre par sa cruauté.
      L'arme en serait bannie, mais non pas le
bijou, anneau ouvragé dans une matière précieuse dont l'Aimé selon l'usage parerait le doigt de son Aimée.
      Chacun s'y promènerait élégamment vêtu ,
chic même, sans avoir l'air bizarre.
     
Seul le clown, - échappé de quel cirque? -, se permettrait d'y arborer à chaque mètre de rue parcouru en flânant son maintien et sa tenue grotesques, de débiter ses plaisanteries tout en tentant d'exécuter des exercices d'équilibre et de souplesse pour faire rire les enfants, capter leur attention et les inviter à le suivre.
      Il sortirait de temps en temps de sa poche un
passe-partout pour leur ouvrir quelque porte historique : Maison du Bailli ou du Cardinal, Tour des Echevins, Maison dite François Ier, Abbaye Saint-Colomban et Basilique Saint-Pierre, Conservatoire de la dentelle aussi, pour leur en faire découvrir et aimer les secrètes richesses.
      À moins que, par un tour de magie, il ne transforme ce passe-partout en une marie-louise. S'en encadre le visage et commence à danser en le tenant devant lui à deux mains, se mettant à
valser comme un tableau vivant, tout en jouant en même temps de la musique.
      L'on pourrait alors dire: "Merci, monsieur Littré pour cette joie de vivre!"
      Mais Luxeuil est ville d'eau avec ses sources chaudes et millénaires et si l'on y croise touristes et curistes aux accents parfois portugais, breton, italien, allemand, anglais ou même arabe et grec qui viennent y prendre les eaux dans ses thermes en grès rose, - ce qui comme le rire est un bienfait aussi pour la santé -, il y pleut bien souvent, ce qui au bout de ce conte finit par rendre tout de même cette petite ville de Franche-Comté propre à la végétation, si non à la Culture.

 

 

Danielle Auberjet :

Personnages particuliers.

Bonjour, je suis un bachi-bouzouk.
Mon
amour se prénomme Anouck.
Je vogue avec elle sur une felouque
Et je me promène dans les souks.

Et moi, me reconnaissez-vous ? Je viens de Fort-Boyard.
Mon nom est
Passe-Partout, je fume le cigare.
Franchement, je suis un être
chic mais bizarre.
Mon fruit préféré est l'
abricot et j'adore les épinards.

Vous m'oubliez, c'est moi le clown Pilou.
Voyez comme je suis beau, on dirait un vrai
bijou.
Je joue de l'accordéon et du biniou
Et mesure plus d'un
mètre quatre vingt, je vous l'avoue.

Enfin réunis, avec mes amis
Nous voici en train de virevolter, de
valser.
Que c'est bon de danser et de s'aimer.


 

Monique Litzler (A inséré les dix mots dans un passage de "La guerre et la Paix" de Tolstoï):

Bal en 1810 à Saint-Pétersbourg.

      L'Empereur entra, tout de blanc vêtu et galonné d'or, il avançait majestueusement. Vraiment, il était très chic. Il était suivi du maître de maison. Il marchait entre deux haies d'invités, saluant à droite et à gauche parmi cette foule colorée, des messieurs vêtus de pourpre, et des dames tout abricot aux parures brillantes de bijoux, jetant mille feux.
      Tout le monde fit place à l'Empereur souriant, qui ouvrit le bal avec son hôtesse Uparia Antonovna, puis les ambassadeurs, les ministres et divers généraux. Les messieurs s'approchèrent des dames et les couples se formèrent pour
valser la Polonaise.
      Natacha sentait qu'elle allait rester avec sa mère et Sonia parmi les dames refoulées à plusieurs
mètres de la piste de danse. Debout, ses minces bras pendant, sa poitrine à peine formée se soulevant lentement, elle contenait sa respiration et regardait droit devant elle de ses yeux brillants, effrayés. On devinait à son expression qu'elle était toute tendue dans l'attente de la plus grande joie comme du plus lourd chagrin. Elle ne s'intéressait ni à l'Empereur, ni à tous ces danseurs, mais elle fut attirée par des messieurs bizarres de l'autre côté de la piste. Leurs costumes ressemblaient, lui semblait-il à ceux des bachi-bouzouks de l'histoire de la guerre russo-turque, qu'elle avait vu dans ce grand livre de la bibliothèque de son père. Elle n'avait qu'une pensée : Est-il vraiment possible que personne ne s'approche de moi ? Est-il possible que je ne danse pas parmi les premières ? J'ai envie de danser, et je danse bien. Les accents de la Polonaise commençaient à retentir tristement aux oreilles de Natacha quand elle leva les yeux sur d'immenses chandeliers qui illuminaient une fresque où des amours voletaient entourés de fleurs et de nuages. Plus bas sur les murs, de somptueux tableaux de personnages en uniforme entourés de passe-partout dorés.
      Au milieu de cette foule d'étrangers, la Comtesse Sonia et Natacha étaient aussi seules que dans une forêt, elles n'intéressaient personne, et personne ne voyait Natacha. Quand soudain elle s'exclama : Non, c'est impossible ! Mais qui est-ce ? Comment est-il vêtu, on dirait un
clown, regarde maman !
      Elle se ressaisit, et pensa qu'elle devait maîtriser son impétuosité. Ce n'était que son premier bal.
      Le prince André passa devant elle avec une Dame. Le visage désespéré, défaillant de Natacha, lui sauta aux yeux. Il alla vers elle et avança le bras pour enlacer sa taille, avant même d'avoir formulé son invitation. Un sourire reconnaissant, ravi et enfantin illumina le visage de Natacha.

 

 

/à l'occasion de la Semaine de la
langue française 2006:

 

      Les membres du Café littéraire luxovien ont relevé des citations contenant les dix mots proposés par le Ministère de la Culture et de la Communication, agencées façon marabout, bout de ficelle : 

 

Captivé par le bonheur que la musique épand, nous n'avons pas pris garde à la mélancolie qui en est le revers; à la présence d'une nostalgie plus déchirante, soudain, d'être aux couleurs de la clarinette. et que de tels accents, une simple ligne mélodique peuvent donc nous meurtrir − d'une heure abolie, d'un visage perdu...

Présentation de Mozart et autres écrits sur la musique de François Mauriac, 
par François de Solesme
.

Il retrouve dans sa mémoire ce que son hôte lui a dit de la jeune fille, lorsqu'il l'a invité avec elle: elle a travaillé pendant des années avant de prendre le train, elle n'a pas d'argent, elle est seule, dans une mansarde...

Madame Curie, par Eve Curie.

Laissant aux maçons couards l'inspiration de Grand Trianon d'Hardouin − Mansard qui constituait alors un parangon non plus ultra, Soufflot, qui inaugurait ici un brillant futur, proposa à Daunon, franchissant non sans un aplomb hardi, non sans un sang-froid inouï, cinq ou six Rubicon, Soufflot, donc, proposa un corps principal d'inspiration rococo − portail à arcs-boutants, fronton à la Tudor, balcon sans avant-corps, tympan à mascaron − qu'il flanquait − là gisait l'innovation − d'un pavillon flamboyant à parois ogival, aux mâchicoulis à modillons. 

La disparition, de Georges Perec.

... il donne en ce début d'année un texte fou, pluriel, provocateur, et magnifiquement stimulant. Le kaléidoscope d'une oeuvre en mouvement, de projets non aboutis, d'hommages à des artistes, des héros, des livres qui ont accompagné son parcours. Un kaléidoscope de lui-même aussi: il joue avec ses doubles, avec ses divers moments, diverses humeurs − humour, jugement sévère sur soi, rage, et, parfois, un ressentiment qu'il conteste, pour éviter l'aigreur.

Article sur "Hé bien ! La Guerre" de Jack Alain Léger, par Josyane Savigneau

Retire tous tes masques et sous le dernier d'entre-eux tu te verras: du vide. Regarde donc, ton visage, mais regarde-le. Où est-il? Peux-tu seulement l'apercevoir sans ton miroir? Un rien, un vide. Toi-même n'es qu'une ombre, une idée, un fantôme. Le masque seul est une personne. Il ne te cache pas, il te montre. Il montre ce que tu n'oses découvrir, tout ce que cache ton visage il le révèle (...)

Le montreur et ses masques, de Marc Petit.

Et je songeais toujours le regardant, à la désolation de mon propre réveil, à cette prise en charge de la soif, du soleil, du sable, à cette reprise en charge de la vie, ce rêve que l'on ne choisit pas.

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry.

Mère, sois bénie !
Je me rappelle les jours de mes pères, les soirs de Dyilo
Cette lumière d'
outre-ciel des nuits sur la terre douce au soir.

A l'appel de la reine de Saba, de Léopold Sédar Senghor.

Nouvelle escale en Ile de France où Bernardin de Saint-pierre retrouve l'exilé qu'il a connu quelques mois plus tôt: "Quelques jours avant de partir, je revis Aoturu, cet insulaire de Taïti que l'on ramenait dans son pays, après lui avoir fait connaître les moeurs de l'Europe. A mon premier passage, je l'avais trouvé franc, gai, un peu libertin; à son retour, je le voyais réservé, poli et maniéré."

Une vie plus loin, de Jean-pierre Biot.

Imitons de Marot l'élégant badinage,
Et laissons le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf.

Boileau

Battre la pâte qui a levé, en faire une couronne de trois centimètres d'épaisseur et la tresser en la tournant deux fois sur elle-même. Mettre sur une tôle et cuire au four vif une demi heure.

 Encyclopédie universelle de cuisine, de R.J. Courtine.

 


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