Le Café Littéraire luxovien /  Des lectures (13)
Table des lectures
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Je suis Romane Monnier, de Delphine De Vigan (éd. Gallimard 2026)
lecture par Marie-Françoise :

Est-ce voulu? est-ce fortuit? toujours est- il que le titre de ce roman de Delphine De Vigan me renvoie vers Thyde Monnier*, l’auteure de Madame Roman !

Dans le roman de Thyde Monnier, une vieille dame, Clarisse Roman sait qu'elle est arrivée au bout, qu'il est temps pour elle de raconter sa vie, sans remords, de raconter le drame qui a bouleversé son existence, de vider son sac en quelque sorte. Elle la raconte avec ses mots à elle, tout simplement, juste pour qu'on n'oublie pas...

Dans le roman de Delphine De Vigan, une jeune femme, Romane Monnier, échange sans qu’il s’en rende compte, son smartphone avec celui d’un inconnu croisé dans un bar, Thomas, père célibataire d'âge mûr, gérant d'une boutique de reprographie. Elle lui fera parvenir son téléphone mais ne voudra pas récupérer le sien tout en lui laissant ses codes. Pourquoi?

Un jour je me débarrasserai de tout ce qui pèse sur ma conscience, je m'allégerai de tout ce qui m'encombre, le réel comme le virtuel, un jour je partirai seule, avec mes questions et mes souvenirs, seule, avec mes doutes et mes vertiges, seule, avec pour seul bagage le désir de vivre ailleurs, autrement, seule, comme d'autres avant moi l'ont fait, parce qu'ils n'y arrivaient plus.
       Un jour je laisserai quelque part les empreintes que je ne peux me résoudre à effacer moi-même, je les confierai au hasard, au vent, ou à la marée. Et je partirai, sans me retourner.
       Pourquoi, pour qui, est-ce si important de laisser une trace ?

En explorant ce smartphone Thomas de découvrira peu à peu la vie privée de cette jeune femme. De découverte en découverte cette vie n'aura de cesse de s'entremêler, d'avoir des similitudes avec le récit de son propre vécu.

Ce roman dénonce notre empreinte larguée au monde entier par le biais des applications numériques multiples de ces appareils devenus indispensables pour certains et surtout pour les jeunes qui sont nés avec... à chaque moment de notre vie.
        Dans les Fragments intimes trouvés dans l'application "Notes" du smartphone de Romane Monnier, Thomas a lu :

        Nous sommes abîmés bien plus que nous voulons l'admettre. Nous nous croyons capables de faire le tri, de séparer les corps huilés des cadavres, les photos de plages de celles des villes en ruine, mais en réalité nous sommes sidérés. Et l'enchaînement de ces images, la rapidité avec laquelle elles se succèdent nous entaillent profondément.
         Oui, nous sommes entamés. Tous. Mais pas tous conscients de l'être.

         (...)
        Oui, bien sûr, j'ai peur pour l'eau, le climat, la planète, peur pour la paix et la démocratie. Je sais les menaces qui enflent, grondent, se rapprochent, et que pour certaines, le compte à rebours est lancé depuis bien longtemps.
         Mais j'ai peur d'une menace plus grande encore, qui les englobe toutes, capable de les décupler tout en ayant le pouvoir de les rendre invisibles: j'ai peur que nous devions désormais douter de tout.

         (…)

et aussi :
      
Quand j'étais petite, je ne comprenais pas le décalage qui existait entre le discours des adultes et leur comportement.
       À l'époque où ils vivaient encore ensemble, mes parents parlaient parfois de leurs amis ou de certains membres de la famille (« il est radin », « elle radote », « il est insupportable », « elle arrive toujours les mains vides », « il n'écoute pas les autres », etc.), mais une fois qu'ils se trouvaient de nouveau en leur présence, rien ne transparaissait. Mes parents se montraient des plus aimables au contraire, et moi je ne comprenais pas comment c'était possible: dire une chose et faire autrement.
       Je ne suis pas loin de me poser les mêmes questions aujourd'hui, pourtant je ne suis plus une petite fille. Au fond, il s'agit juste d'accepter les codes de la comédie sociale, le jeu nécessaire des apparences.

Note : Romancière engagée et figure littéraire provençale, Thyde Monnier s’affirme comme une écrivaine féministe, sans pour autant revendiquer ce terme dans son acception militante moderne. Ses héroïnes sont des femmes de caractère, souvent victimes des conventions mais toujours en quête de liberté. Elle s’oppose aux carcans moraux et dénonce les hypocrisies bourgeoises de son époque. Thyde Monnier a marqué la première moitié du XXe siècle par son œuvre dense, sociale et profondément humaine. Pourtant, son nom reste aujourd’hui méconnu du grand public, malgré une reconnaissance certaine de son vivant, notamment avec le prix de la Société des Gens de Lettres ou le Grand Prix du roman de l’Académie française.

 

Trop humain, d’Anne Delaflotte-Mehdevi (éd. Buchet-Chastel 2024)
lecture par Marie-Françoise :

Sympathique cette petite vieille prénommée Suzy qui tient le Café du Bal, autrefois hôtel-restaurant, dans un petit village en train de renaître depuis que des néo-ruraux peu à peu en rachètent et retapent les vieilles fermes d’alentour où ils s’installent en communautés.
       Malgré ses rhumatismes qui la font de plus en plus souffrir, elle continue, seule, à préparer des repas pour douze personnes, volume de son faitout, continue à servir les boissons, retranchée derrière son comptoir, retrouvant sa cuisine, son coin privé où elle n’a jamais accepté personne, pour se reposer ou échapper à l’agitation, au bruit des clients.

       Pas mariée, elle mène une vie monotone depuis la libération, se satisfaisant de la vue de son jardin qu’elle aime. Car, oui, elle est très âgée. Elle a vécu la guerre et l’occupation. À perdu sa mère, Louise, dramatiquement, à la libération… Mais si Suzy n’est pas partie du village, elle a tout fait pour oublier, mettant une chape sur sa mémoire et continuant de tenir ce Café hérité de sa mère.

Tout cela, le lecteur l’apprend au fur et à mesure des réponses, amples et détaillées — car si son corps a vieilli Suzy a gardé toute sa tête —, qu'elle donne à un assistant de vie électronique (AVE), dont Monsieur Peck, ingénieur à la retraite récemment installé au village, est propriétaire. Cet AVE il l'a conçu et programmé et lui a donné le nom de Tchap. Si Tchap interroge Suzy sur sa vie, c'est pour enrichir ses données et les corréler avec les informations dont il est déjà nourri et avec les bibliothèques et autres lieux de ressources auxquels il est connecté.

Tchap est incroyable de ressemblance à l’humain, capable d’intervenir dans les conversations, même de danser, de déceler l’humeur de chacun… C’est grâce à Tchap qui la fait danser dans l’ancienne salle de bal du Café, que Suzy osera affronter ses souvenirs, que peu à peu elle échappera à la solitude, sera entourée d’amis, jeunes, dont elle ne refusera pas l’aide.

C’est une histoire, belle, simple et agréable à lire, toute empreinte d’humour, qui fait accepter aux anciens les douleurs physiques du grand âge. Qui fait accepter d’être aidé pour effectuer les tâches quotidiennes devenues devenues trop pénibles. Mais aussi pour mettre au jour ses souvenirs si pénibles soient-ils. Ici par un outil, robot très élaboré, ordinateur électronique doté d’IA et d'algorithmes comme l'est Tchap. 
       Mais certains trouvent celui-ci trop humain et dangereux, sait-on jamais, s’il venait à dévier de son programme?

Note : Les noms de Tchap et Peck, le sont en clin d’œil de l’auteure à Karel Čapek, qui fît apparaître pour la première fois le mot robot (=esclave en tchécoslovaque) dans sa pièce de théâtre de science-fiction R.U.R.

 

L’automate de Nuremberg, de Thomas Day (éd. folio 2010 / Le Bélial 2024 - 104 pages)
lecture par Marie-Françoise :

Déconcertante cette uchronie napoléonienne dans le sous-genre steampunk écrite par Thomas Day à partir du personnage énigmatique que fut Kaspar Hauser. Il lui donne un Père Viktor Hauser et deux frères, Melchior et Balthazar.

Melchior étant ici le célèbre automate joueur d'échecs qui veut aller poser à son créateur, Viktor Hauser, la question "Ai-je une âme, Père?"

Parti de la cour de Russie on le suivra à travers le journal qu’il rédige, jusqu’au quartier juif de Nuremberg à la recherche de son père; puis gagner l’Angleterre et la révolution technique qui y couve, pour lui le plus bel horizon du monde, afin de retrouver dans les brumes londoniennes l’ingénieur britannique, George Stephenson avec qui il fondera une société privée d’Ingénierie Stephenson-Hauser; ce qui l’amènera jusqu’aux chaleurs de l'Afrique pour aider à réaliser la liaison ferroviaire Saint-Louis / Nouakchott.

Mais le véritable sujet du livre reste la recherche de la définition de ce qui fait véritablement un être humain. Une définition qui permet de voir l'humain chez un automate, et l'inhumanité chez l'homme fait de chair.

"Le tsar a fait de moi un automate libre, mais je ne serai vraiment libre que le jour où je n'aurai plus besoin d'être remonté. Ah, mon père, vous que les grands de ce monde ont surnommé le de Vinci de Nuremberg, vous avez fait un miracle, mais un miracle d'immense faiblesse."

"Car selon Emmanuel Kant: «L’impossibilité de prendre soin de soi et l’impossibilité de se reproduire sont les critères d’identification de la machine."

"Ai-je une âme? L'avais-je quand j'ai été conçu? Ou a-t-elle commencé à se développer dès lors que mes capacités mémorielles ont été multipliées ? Jamais, je ne pourrai répondre à ces questions."

  Note : Dans la fiction, l'uchronie est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l'Histoire à partir de la modification du passé.
       
Le steampunk est un genre littéraire et culturel qui se déroule dans un univers inspiré par la technologie à vapeur et l'époque victorienne. Il renvoie à l' époque de la révolution industrielle en jouant sur une vision fantasmée de la place de l' Homme au sein d'une société automatisée.

 

Et vous passerez comme des vents fous, de Clara Arnaud (éd. Actes Sud 2023 – Babel 2025)
lecture par Marie-Françoise :

Le temps de ce roman est celui d’une saison d’estive dans les Pyrénées. De la remontée après les mois d’hiver à la redescente en automne.

Ses personnages principaux reviennent en alternance de chapitre en chapitre: Jules, un jeune montreur d’ours de la vallée parti faire fortune en Amérique un siècle plus tôt; Alma, une éthologue passionnée qui étudie le comportement des ours; Gaspard, un berger dont les brebis sont régulièrement attaquées par eux; et surtout Negra, l’Ourse qui vit dans cette vallée. L’ourse qu’Alma recherche et étudie à l’affût, mais aussi une autre, celle que Jules le saltimbanque avait capturée ourson dans sa tanière, élevée et éduquée.

L’écriture est envoûtante, belle, sensuelle et jamais ennuyeuse même lorsque le récit est alimenté de détails minutieusement documentaires, sur les paysages, la flore et la faune sauvages, ceux-ci venant comme naturellement dans l’action, la pensée ou la rêverie des personnages. On y découvre l’hostilité compréhensible de ceux qui sont contre la réintroduction de l’ours; les difficultés du travail d’éthologue pour connaître son comportement et le faire accepter; de celui attentif et soigneur de berger, le travail de ses chiens, les nouvelles donnes auxquelles il doit s’adapter avec le changement climatique, l’évolution moderne de l’élevage et de mener l’estive; la vie d’un montreur d’ours…

L’histoire et les blessures personnelles de chacun que l'on découvre peu à peu, émeuvent. De même le rapport des personnages entre eux.

Le roman célèbre la beauté de la montagne, souligne ses dangers, la communion des personnages avec elle, leur rapport aux animaux, leur existence mêlée à celle des bêtes…

Cette montagne était le tombeau d'êtres précieux; mais il n'y avait rien de macabre dans ce constat, les disparus étaient bien présents, les brebis dévorées, celles basculées dans le vide, les agneaux mort-nés, les petits mammifères dont les restes laissés par les renards jonchaient la montagne, et ce chevreuil qu'une conjonctivite avait poussé à la chute, et Ilia, tombée de la falaise, l'ourse, la jument, la liste des morts était infinie, et ils appartenaient à la montagne autant que les vivants, la constituaient, il ne s'agissait que de ça, de matière organique en décomposition, et les prairies d'été se mourant, l'herbe qui sécherait, et bientôt les feuilles tombées des arbres qui pourriraient et abonderaient l'humus.

À lire absolument ce roman, mainte fois primé, dont le titre «Et vous passerez comme des vents fous», extrait d’un poème arménien «Impromptu» de Hovhannès Chiraz, nous faisait pressentir toute la richesse, la poésie et la violence qui s’en dégagerait.

 

La maison vide, de Laurent Mauvignier (éd. de Minuit 2025)
lecture par Marie-Françoise :

Pourquoi écrire sur La maison vide, sur cette "somme" de 744 pages, saga familiale tissée de quasiment plusieurs romans qui se croisent, écrite dans une langue ample et magnifique, et reconnue par le prix Goncourt 2025?

Parce que le narrateur imagine à partir d’objets, de meubles, piano, lettres, photographies, tache sur le parquet... retrouvés dans l’ancienne maison de famille de son père restée fermée pendant vingt ans, et de ce qu’on lui a raconté mais aussi tu…, le vécu durant cent cinquante ans des membres de sa famille appartenant à la bourgeoisie rurale française.

Parce que c'est surtout le destin des femmes qu'il y brosse. Celui de sa grand-mère, son arrière-grand-mère passionnée de piano, et son arrière-arrière-grand-mère, mais aussi celui des hommes qui ont gravité autour d’elles, traversant deux guerres mondiales. Lorsqu’on mariait les filles sans leur demander leur avis, lorsque les femmes n’avait pas le droit de vote, ne pouvaient faire de chèques, ni ne disposaient de leur fortune gérée par leur mari, que donc on leur choisissait pour que cela se fasse au mieux...

Parce que le narrateur raconte, en avouant au lecteur que ses suppositions sont possiblement erronées mais si plausiblement vraies, une fiction de ce qu’il croit qu'elles et ils ont pu vivre, de leurs aspirations, de leurs obligations, de leurs désillusions, de leurs ressentiments, de leur révolte ou de leur violence, de leur honte, de leurs joies aussi…

Mais surtout, parce qu'il ne les juge pas. Qu'il se glisse dans leur ressenti, leur point de vue, comprend leur situation, donne les raisons, humaines et presque inévitables et qui paraissent excusables, de leur comportement… qui les a menés à des drames familiaux entourés de silences et de secrets… Et à l’ombre portée, voir aux traumatismes possiblement transmis à leurs héritiers, à leurs descendants…

Ces situations si multiples et diverses, et complexes et intimes, que l'auteur imagine avec maestro, et comment peut-il les imaginer avec ce maestro, cette véracité?des milliers de personnes les ont vécues à ces époques, l'auteur le reconnaît.
       Et les vivent encore. 
       Elles sont de l'ordre de l'universel, et le lecteur a bien sûr l'impression de déjà les avoir rencontrées dans d'autres romans que celui-ci, ou dans sa propre vie... Mais ici, elles sont tissées en une somme vertigineuse et belle pour recomposer la vie de ceux qui furent et dont on sait si peu...

Extrait :
       Ce qui la protégerait — si tant est que ça la protégerait —, elle devait effectivement le rencontrer au couvent, certes, mais dans une discipline dont on lui disait qu'il ne fallait pas en abuser : la musique.
       On lui disait : agrémenter la vie par l'art du piano n'est pas se livrer à la séduction ni céder à la coquetterie.
       On lui disait : ce monde sublime de la musique est comme un écho au Ciel dans lequel les anges et les saints évoluent, et c'est comme un reflet — altéré mais réel — de la joie du Paradis qu'on peut pressentir en s'asseyant face aux touches d'ivoire.
       On lui disait également que la musique, si capable de rapprocher l'âme de Dieu par son caractère immatériel, était aussi, selon l'usage qu'on en faisait, un moyen du diable, un instrument qui pouvait rabaisser les plus grandes aspirations et les faire tomber plus bas que terre pour peu qu'on les emploie à des fins mesquines comme de satisfaire des penchants à l'orgueil ou à la séduction. Mais, pour l'instant, la musique ouvrait à un dépaysement dont l'attrait avait paradoxalement redoublé grâce à toutes ces mises en garde (…)

 

Le Nain Géant, de Marc Petit (éd. Stock 1993)
lecture par Marie-Françoise :

C’est le récit de Benjamin Lenoir, parti à la recherche de l’automate, ou plutôt de la créature mystérieuse, véritable trésor, qui servait d’enseigne à la boutique de son père fabricant d’objets mécaniques à Paris vers 1860, père mort dans des circonstances obscures. Il est narré à la première personne, au passé, les phrases sont enrichies de détours instructifs et d’apartés destinés au lecteur, auquel souvent le narrateur s’adresse à mesure que le/son roman progresse, se construit…
       On sent que l’auteur, Marc Petit, prend plaisir à l'écriture du récit de cette quête pleine de rebondissements et d’humour, aux allures policières, qui mène son personnage du Paris de la Commune à la Pologne et à la Bohème.

Cette quête lui est prétexte à évoquer l'évolution des jouets, et automates (tel l’énigmatique Joueur d’échecs de Maelzel), vers ce qu'on appellera plus tard les robots destinés à remplacer les ouvriers dans les usines, et la légende du Golem. C'est aussi, avec une interrogation sur la passion du savoir où l’homme s’affronte à sa tentation de démesure, l'esquisse déjà, en 1993 lorsque le roman est paru, de l'intelligence artificielle qui se profile et des craintes qu’elle suscite. En cela il redevient actuel de le lire ou relire.

Cependant, en février 2026 alors que je rédige ma note sur ce roman qui date de plus de trente ans, je m'aperçois que son écriture elle aussi date peut-être un peu. Il faudra que le lecteur d'aujourd'hui s’habitue au style de l’auteur, riche, mais que certains trouveront peut-être un peu compliqué, ou du moins, moins fluide, moins rapide, que l’écriture à laquelle nous ont habitués bien des auteurs de romans récents dont la lecture requiert une attention moins exigeante.

« Le Nain Géant était ce génie artificiel dont, depuis l'Antiquité, avaient rêvé tant de nobles visionnaires et de francs charlatans; le couronnement de l'œuvre de l'esprit humain, enfin capable de créer une intelligence semblable à la sienne — supérieure même, car libérée des aléas de l'existence, pure, sans entrave — une machine à penser absolument, un ange mécanique! »

« C'était une sorte de super-Canard de Vaucanson, l'Homme de Léonard de Vinci transformé en mécanique, l’incarnation sur le papier du rêve le plus fou des philosophes: la création d'un être humain artificiel. »

« L'esprit du siècle était celui du Golem : à l'homme vivant allait succéder un automate, singe d'un singe, reflet grotesque d'une image elle-même déchue du Visage éternel... »
      
« Les juifs de Pologne après avoir prononcé certaines prières et effectué certains jeûnes, fabriquent une effigie humaine en terre qui, une fois qu'ils ont prononcé le nom de Dieu devient vivante. Elle ne peut pas parler mais comprend ce qu'on lui dit et lui ordonne. Son nom est Golem, et l'on se sert d'elle comme d'un valet rendant toutes sortes de services à la maison. Mais elle n'a pas le droit de sortir. Sur le front du Golem est écrit emeth("vérité"); mais, chaque jour, cette créature augmente de taille et elle ne tarde pas à devenir plus puissante que tous les habitants de la maison, si petite qu'ait été sa taille au commencement. »

« … aveuglés par la haine raciale et le fanatisme religieux; ils n'ont pas compris l'intérêt que présente pour notre espèce la production d'une intelligence artificielle. »

« ... de Platon, reprit-il, au sujet du gouvernement des hommes, des chars et des bateaux. L'intelligence n'est point mécanique, mais logique. Construire une telle intelligence artificielle est non seulement concevable, comme je l'avais soutenu contre M. Babbage, mais possible. L'acte gouverné, en somme, n'est qu'un réflexe de l'esprit, comme le geste n'est qu'un réflexe du corps. Qu'un appareil recueille l'ensemble des informations dont notre esprit dispose, en les codant par le moyen d'un alphabet ou d'un système de chiffres; qu'il applique à ces données la même sorte de traitement qu'opère sur une série de nombres la machine à calculer; qu'ensuite, la synthèse succédant à l'analyse, le même appareil projette, en son for intérieur, matérialisable sous la forme d'un petit tableau, les différentes réponses, ou modèles de conduite, qui s'offrent à lui, dans la situation qui est la sienne, ici et maintenant: il est certain que cet automate fera toujours le meilleur choix, sans jamais être abusé par les illusions des sens, les passions ou quelque infirmité de l'esprit. »

 

VieTM , de Jean Baret (Trademark tome 2 sur 3) (éd. Le Bélial)
lecture par Marie-Françoise :

Un livre à ne pas lire en dessous de dix-huit ans indique le site de Babelio. J’ajouterais à ne pas lire si vous êtes déprimé, avez tendance à voir tout en noir.

Dans ce roman les humains n’ont plus aucun souci à se faire, leur seul rôle est de vivre et d’assurer leur transcendance. Ce qui se fait avant qu’ils soient lâchés dans la vie par récupération de leur sperme. L’amour dont ils sont crédités d’un certain nombre d’heures à utiliser n’est plus que sexe sans sentiment. Et de plus cela se fait depuis leur petite pièce d’appartement sans fenêtre, de même que leur travail, leurs relations d’amitiés, leurs loisirs, etc., tout par images interposées, sans contact réel, qui leurs viennent de prothèses auditives et de lentilles. Lesquelles sensations sont générées et gérées par des algorithmes, de même que l’est l’ensemble de leur vie… sans qu’ils s’en rendent compte et sans que cela les gêne, au contraire. Ils n’ont même plus à se nourrir, ni à satisfaire des besoins organiques, régénérés qu’ils sont par un bain nutritif durant leur sommeil. Ce dont ils ont besoin est calculé par des algorithmes sans qu’ils aient la moindre possibilité d’intervenir. Bref ils sont entièrement dépendants d’eux. Où est leur liberté?

Le personnage principal du roman, Sylvester Staline (tous les noms qui apparaissent dans le roman sont des clins d’œil à des célébrités anciennes ou contemporaines), se suicide chaque soir mais chaque matin se réveille régénéré, accomplit sa routine journalière. Il se rend compte de cette situation et voudrait s’abstraire des algorithmes qui depuis des siècles gèrent les humains… (nous sommes évidemment dans le futur qui peut-être nous attend...) Il tentera de convertir d’autres personnes avec lesquelles il ne peut communiquer que par algorithmes et hologrammes interposés, mais jamais réellement physiquement, à sa croyance nihiliste d’une vie sans sens, sans but autre que vivre… Pour ce, il sera aidé par des algorithmes, ceux de Jésus et Bouddha, puisqu’il ne peut agir autrement... Mais s’il réussit, s'il est soudain privé des algorithmes, quelles seront les conséquences? Pour lui? Pour l’humanité?

Cette dystopie glaçante du pouvoir que peuvent prendre les IA et les algorithmes sur nos vies et l’avenir de l’humanité nous fait également prendre conscience que nous-mêmes, si l’on se réfère au mode de vie de nos très anciens ancêtres, sommes déjà pour la plupart des habitants de notre planète, en quelques décennies, devenus entièrement dépendants. Que nous le voulions ou non, nous ne pouvons plus vivre sans la société environnante et les progrès technologiques, tant pour nous déplacer, nous vêtir, nous soigner, que tout simplement nous nourrir...  

 

 

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