Le Café
Littéraire |
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C'est juste au virage, dans l'épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre; je suis bien persuadé qu'il n'en existe pas de plus beau: c'est l'Apollon-citharède des hêtres. Il n'est pas possible qu'il y ait, dans un autre hêtre, où qu'il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d'éternelle jeunesse: Apollon exactement, c'est ce qu'on se dit dès qu'on le voit et c'est ce qu'on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu'il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu'il se connaît et qu'il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente? Quand il suffit d'un frisson de bise, d'une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d'un porte-à-faux dans l'inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante. Jean Giono, Un roi sans divertissement
L'arbre inversé est un puissant symbole qui nous enracine dans les
étoiles. Image forte, sorte de palindrome visuel que nourrit le rêve
pour établir un pont entre l'endroit et l'envers. Arbre de vie, mais
aussi arbre de la connaissance qui réconcilie le haut et le bas par une
sorte de syncrétisme universel qui fait fi de toute dualité.(...) Frank Morzuch, La quadrature de l'arbre
Le 24 février 1848, chaque village acclame l'avènement d'un
gouvernement Républicain à Paris. (...) Marieke Aucante, L'arbre de la liberté
Je ne sais plus lequel de nous quatre l'a trouvé, distingué parmi tous les autres arbres alors qu'il n'était pas le plus grand ni peut-être le plus incliné sur la rivière. Mais il était sans doute le seul, jusqu'à la mer lointaine, pour bifurquer d'abord à un mètre du sol, parallèlement à la rive, une deuxième fois un peu plus haut et une troisième à au moins trois mètres et selon un angle si ouvert qu'en se portant au bout de la branche, ou presque le bout, vu qu'un centimètre plus loin elle aurait plié sous notre poids jusqu'à l'eau ou rompu, ce soit un peu le monde à l'envers: le talus pierreux de la berge, le reste de l'arbre avec les trois autres perchés sur les premières branches, les lunules de ciel dans le feuillage, les oiseaux et le soleil qui se mettent à dériver, à fuir, tandis que l'eau coureuse, au-dessous, se figeait peu à peu, devenait immobile. Pierre Bergounioux, L'arbre sur la rivière
L'ormeau, le prodigieux ormeau de la Hautière, m'inspirait comme au premier
jour le même étrange sentiment où se mêlaient l'attirance et la crainte.
Bien que tenté cent fois, je reculai cent fois. N'arrivant pas à me
départir tout à fait de mon appréhension, je finissais par passer au large,
mécontent de moi-même et pourtant soulagé. Pierre Gabriel, L'Ormeau
Voilà donc que mes hommes avaient besoin de temps, ne fût-ce que pour
comprendre un arbre. Pour s'asseoir chaque jour sur la marche du seuil en face
du même arbre aux mêmes branches. Et peu à peu voilà que l'arbre se
révèle. Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle
Le hêtre de la scierie n'avait pas encore, certes, l'ampleur que nous lui voyons. Mais, sa jeunesse (enfin, tout au moins par rapport à maintenant) ou plus exactement son adolescence était d'une carrure et d'une étoffe qui le mettaient à cent coudées au-dessus de tous les autres arbres, même de tous les autres arbres réunis. Son feuillage était d'un dru, d'une épaisseur, d'une densité de pierre, et sa charpente (dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres) devait être d'une force et d'une beauté rares pour porter avec tant d'élégance tant de poids accumulé. Il était surtout (à cette époque) pétri d'oiseaux et de mouches; il contenait autant d'oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d'essaims; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges; il fumait de bergeronnettes et d'abeilles; il soufflait des faucons et des taons; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C'était autour de lui une ronde sans fin d'oiseaux , de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l'air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d'embruns. Et, à l'automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d'or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d'oiseaux, des poussières de cristal, il n'était vraiment pas un arbre. Jean Giono, Un roi sans divertissement
…Les arbres sont des êtres (…) Adorez avec moi ce grandiose porteur
de branches et de feuilles, ce grand être isolé et complet. Sa stature
et sa figure exhaussent mon regard. Il invoque, il appelle l'arbre de
vie qui est en moi. Il est axe d'un monde où il rayonne son existence,
et je le sens par moi-même qui approfondit jusqu'au granit son idée
fixe de la vie… Ne voyez-vous pas qu'il soutient dans toute sa gloire
l'exemple et la loi pure de se faire égal dans l'espace à la toute
puissance pressante du temps; comme il répond à sa durée, comme il
s'augmente et se succède dans l'étendue! Il ne subsiste qu'il ne
croisse, et le nombre de ses feuilles chante à demi-voix ce qui se
passe sur la mer. Paul Valéry, Alphabet
Emboîtant le pas au clapatte, Evariste s'approcha de l'arbre parfumé qui croissait au centre d'un bassin vide. Alors, si prémuni qu'il fût contre toutes les monstruosités dont regorgeait la jungle d'Iscambe, il ne put s'empêcher de pousser un cri d'effroi devant le visage blanc et douloureux inclus dans le tronc lui-même et qui apparaissait dans l'entrebâillement du feuillage. Un visage, un beau visage de femme aux yeux clos, où les larmes coulaient, dévalant sur le menton aux formes délicates, ruisselant sur le cou long et pur de jeune fille pensive et qui rêve aux fenêtres, humectant une poitrine vigoureuse où les seins semblaient la source de cette lumière étrange qui baignait les environs ― et se perdant sur l'écorce rude et noire qui enserrait en fourreau le reste du corps. En dépit de ses gigantesques dimensions, cette souffrante créature enracinée dans la terre n'en apparaissait pas moins comme fragile et pathétique et appelant à l'aide contre le bourreau qui la tourmente. Mais quel bourreau? Christian Charrière, La forêt d'Iscambe
…les chênes réunissaient ce qui ne se trouve jamais chez l’homme, la double beauté de la vieillesse et de la jeunesse… François-René
de Chateaubriand,
C'était dans la cour centrale, la partie la plus ancienne du cloître, que la
trace du temps se remarquait le mieux. Là, dans un murmure continu,
fantasque, pareil au rire moqueur de la nature même, coulait une fontaine
limpide dont la source originelle était inconnue ou avait été oubliée.
Au-dessus s'élevait un immense platane dont les branches dominaient les
tuiles rouges du toit et du sommet duquel le regard s'étendait sur tout le
pays jusqu'à Livourne et à la mer. Des pigeons, couleur d'ardoise, nourris
sur les champs des environs et considérés par les paysans à des lieues à
la ronde avec un certain respect superstitieux, habitaient son faîte. Ses
énormes racines noueuses, tordues comme de gigantesques serpents,
surplombaient les bords de la fontaine et, enserrant son large bassin,
disparaissaient en de puissantes convulsions sous les dalles, dans le sol
fertile de la colline. Au pied de cet arbre séculaire s'étaient dressés
pendant des siècles, se mirant dans la fontaine, les antiques statues des
jumeaux Castor et Pollux (...). Hervey Allen, Anthony Adverse
Parfois, couché sur le ventre, enserrant mon ormeau des pieds et des genoux,
je me laissais aller à une torpeur bienheureuse. Et les heures brûlantes
glissaient sur moi, sur mon corps engourdi d'oisiveté et de rêvasseries. La
joue posée sur un coussin de mousse fraîche, je contemplais d'un œil
absent le monde que je surplombais, ce rond d'herbe au-dessous de moi,
l'énorme tronc qui jaillissait de terre, les racines qui affleuraient,
rampaient à découvert avant de plonger à nouveau. Pierre Gabriel, L'Ormeau
John avance parmi les broussailles et les arbres aux troncs convulsés. En se
glissant entre eux il sent sur son corps le contact d'une vie puissante:
arbres, arbres qui plongez vos racines dans le cœur
secret de la terre, de quelles mystérieuses obsessions craquez-vous sous la
brise? John se heurte soudain à une haie infranchissable, une haie si dense
qu'il ne peut même pas imaginer que quelqu'un soit capable de la franchir. Et
pourtant, pourtant à ses pieds il voit un sentier qui se dirige tout droit
vers cette barrière de végétation violente. Il voit le sentier qui se
dirige tout droit vers un arbre dont le tronc colossal, pour pénétrer dans
la terre, se partage en deux. L'arbre est creux! Le tronc est vide! John
s'agenouille et se faufile à l'intérieur. Et aussitôt... aussitôt il
éprouve un inconcevable bonheur, un bonheur tel que pendant un instant il
croit défaillir. Il renverse la tête en arrière et son regard se perd dans
la nuit haute. Alors une curieuse sensation l'envahit: il lui semble que de
tournoyants escaliers montent et montent vers un monde supérieur, vers des
immensités parallèles dont l'univers présent ne serait que la caricature et
comme la grossière contrefaçon. Il lui semble que là-haut naissent et
meurent des soleils différents... Il ferme les yeux et chasse l'hallucination
pullulante. Puis à quatre pattes il se glisse vers l'autre faille du tronc et
débouche au-dehors, de l'autre côté de la haie.
Quand j'étais enfant, j'étais un fou des arbres, je passais mes
journées à grimper dans les platanes et les poiriers, à y jouer avec ma
sœur et ses
amies, et je m'arrangeais toujours pour y monter le dernier afin de voir
leurs culottes parfois souillées. Nous y passions du temps, Denver, ses
amies et moi, abrités derrière les rideaux de feuillage, goûtant les
biscuits que nous avions chipés à la bonne, et nous riions des jeux de
lumière à travers les branchages et du vent qui sifflait parfois en
longues rafales tièdes, nous élisions chaque fois un arbre différent,
le parc était très vaste (...) nous restions jusqu'au soir à jouer à
des jeux que j'ai oubliés ou bien à chantonner en écoutant le bruit du
vent dans les arbres, et nous aurions aussi bien pu y rester jusqu'à la
nuit Christian Garcin, Du bruit dans les arbres
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