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Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole, retentissait périodiquement du cri sinistre: «La Peste!» La Cité était en grande partie dépeuplée, ―et, dans ces horribles quartiers avoisinant la Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes, que le Démon de la Peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant, à l'aise, que l'Effroi, la Terreur et la Superstition. Edgar
Allan Poe, Le roi peste
Paris a effacé de sa mémoire l'histoire de sa dernière peste.
Pourtant l'ultime épidémie qui frappa la capitale ne remonte
qu'à 1920. Partie de Chine en 1894, la troisième pandémie pesteuse dévasta
les Indes en y causant la mort de douze millions d'hommes et atteignit
l'Europe occidentale dans tous les ports, à Lisbonne, à Londres, à Porto,
à Hambourg, à Barcelone... et à Paris, par une péniche venue du Havre et
vidant ses cales sur les berges de Levallois. Comme partout en Europe, la
maladie fit heureusement long feu et déclina en quelques années. Elle toucha
néanmoins quatre-vingt-seize personnes, principalement dans les banlieues
nord et est de la ville, parmi les populations misérables des chiffonniers
logeant dans des baraquements insalubres. La contagion se glissa même intra
muros et fit une vingtaine de victimes au cœur de la ville. Fred Vargas, Pars vite et reviens tard
Il était rédigé dans le style emphatique que les édiles employaient pour parler des affaires de la ville:"...Plus inquiétante encore apparaît la situation aux écoles de filles et maternelles du 47 de la rue d'Ortignies, y lisait-on notamment. Les rongeurs délaissant leurs abris souterrains grimpent jusqu'au troisième étage et quelquefois se promènent dans la cour, semant l'effroi parmi les enfants et jetant l'alarme parmi le personnel enseignant, inquiet, à juste titre, à l'idée que l'un d'entre ces rongeurs ne véhicule la peste, le typhus, la fièvre typhoïde, la rage ou la spirochétose. Pierre Gascar, Gaston (dans: Les bêtes)
«Vous monsieur, vous restez; vous n'avez pas peur du mal.» «Du mal?»
répéta Aschenbach en le regardant. Thomas Mann, La mort à Venise
Cependant cette année-là ―on était à la mi-mai― en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres décharnés et noircis d'un batelier et d'une marchande des quatre-saisons. On dissimula les deux cas. Mais la semaine suivante il y en eut dix, il y en eut vingt, trente, et cela dans différents quartiers. Un habitant des provinces autrichiennes, venu pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d'une mort sur laquelle il n'y avait pas à se tromper, et c'est ainsi que les premiers bruits de l'épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L'édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n'avaient jamais été meilleures et prit des mesures de première nécessité pour lutter contre l'épidémie. Mais sans doute les vivres, légumes, viande, lait, étaient-ils contaminés, car quoique l'on démentît ou que l'on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l'eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l'on assistât à une recrudescence du fléau, et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. Les cas de guérison étaient rares; quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d'une mort horrible, car le mal se montrait d'une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme sèche. Dans ce cas, le corps était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins laissaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l'étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles. Thomas Mann, La mort à Venise
Un tambour funèbre se mit à rouler lentement mais violemment au fond d'une
de ces rues qui débouchaient sur la place. C'était le tombereau qui roulait
sur les pavés. Un homme vêtu d'une longue chemise blanche menait le cheval
par la bride. Deux autres hommes blancs marchaient à côté des roues. Ils
s'arrêtèrent devant une maison. Les hommes blancs en ressortirent presque
tout de suite en portant un cadavre qu'ils firent passer par-dessus les
ridelles. Ils rentrèrent trois fois dans cette maison-là. La troisième fois
ils sortirent le cadavre d'une grosse femme qui leur donna beaucoup de mal;
enfin elle passa par dessus la ridelle en découvrant d'énormes cuisses
blanches. Jean Giono, Le hussard sur le toit
La fin de la canicule amena les premiers fiévreux à San Lazaro, et les
en fit aussi sortir. Comme la marée montante, l'épidémie se propageait.
Elle menaçait d'envahir tout l'établissement. La grande nef de l'église
se remplit. Il n'y avait plus de lits. On coucha les malades en rang sur
des couvertures de coton étendues sur le sol. Puis les couvertures
manquèrent: on les aligna sur le sol. Un millier de fois, dans quelque
direction qu'il se tournât, Anthony voyait se répéter la scène de l'Ariostatica.
Le spectacle qu'il avait sous les yeux ne pouvait se décrire à aucune
échelle. Aucune, sauf celle de la nature et de la destinée humaines. Hervey Allen, Anthony Adverse
Le virus de la grippe qui a touché ton "paisible retraité" n'a
encore jamais été décrit chez l'homme (...). Cela signifie donc, outre
l'énigme concernant son origine, que nous sommes probablement devant un
risque d'épidémie sans précédent! Benoît Coulon, Hiver noir (février 2003)
À chaque atteinte de peste, expliqua Marc, la terreur était telle qu'on cherchait, hormis Dieu, les comètes et l'infection de l'air qu'on ne pouvait pas châtier; des responsables terrestres à punir. On cherchait les semeurs de peste. On accusait des types de répandre le fléau à l'aide d'onguents, de graisses et de préparations diverses qu'ils étalaient sur les sonnettes, les serrures, les rampes, les façades. Un pauvre gars qui posait imprudemment la main sur une bâtisse risquait mille morts. On a pendu des tas de gens. On les a appelés les semeurs, les graisseurs, les engraisseurs, sans jamais se demander une seule fois dans toute l'histoire de l'homme l'intérêt qu'aurait eu un gars à faire ce genre de boulot. Fred Vargas, Pars vite et reviens tard
«Et si je lui avais porté moi-même la contagion!» Ce moi-même
le glaça de terreur. Il répondait toujours aux générosités les plus
minuscules par des débauches de générosité. L'idée d'avoir sans doute
porté la mort à cette heune femme si courageuse et si belle, et qui lui
avait fait du thé, lui était insupportable. «J'ai fréquenté; non
seulement j'ai fréquenté, mais j'ai touché, j'ai soigné des cholériques.
Je suis certainement couvert de miasmes qui ne m'attaquent pas, ou peut-être
ne m'attaquent pas encore, mais peuvent attaquer et faire mourir cette femme.
elle se tenait fort sagement à l'abri, enfermée dans sa maison et j'ai
forcé sa porte, elle m'a reçu noblement et elle mourra peut-être de cette
noblesse, de ce dévouement dont j'ai eu le bénéfice.» Jean Giono, Le hussard sur le toit
Elle saisit le marteau et frappa violemment, en même temps qu'elle donnait de
toutes ses forces des coups de pied dans le bas de la porte. La porte ne
bougea pas.(...) Elle s'adossa au mur et attendit. Paul Bowles, Un thé au Sahara
Seule une épidémie à bord permettait de passer outre à toute
obligation. On déclarait la quarantaine, on hissait le pavillon jaune et
on levait l'ancre d'urgence. Le capitaine l'avait souvent fait à cause
des nombreux cas de choléra qui se présentaient aux abords du fleuve,
bien que par la suite les autorités sanitaires eussent obligé les
médecins à signer des certificats de dysenterie. De surcroît, on avait
souvent, dans l'histoire du fleuve, hissé le pavillon jaune de la peste
pour frauder des impôts, ou éviter d'embarquer un passager indésirable,
ou encore pour empêcher les perquisitions gênantes. Sous la table,
Florentino Ariza chercha la main de Fermina Daza. Gabriel García Márquez, L'amour aux temps du choléra
Cependant la batterium choli entre en Europe, elle vient d'Orient
et trouve une voie facile avec les nouveaux bateaux à vapeur, les
nouvelles routes ouvertes au progrès du commerce. On sait que, de Milan,
deux étudiants chercheurs de renom sont partis pour vérifier le
phénomène dans les provinces infectées de l'Empire des Habsbourg, mais
le mot choléra n'est pas de ceux qui effraient le Sacarlott, bien plus
préoccupé de la peste de ses poulets, poules et chapons qui se plient en
deux comme pour se vider. Et tandis qu'il observe le Gerumin soulever une
poule qui, du bec, perd une bouillie blanche, il rappelle Gioacchino parce
qu'il ne veut pas qu'il touche aucune de ces bêtes malades, craignant que
quelque chose puisse menacer la santé de son dernier fils. Rosetta Loy, Les routes de poussière
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