| Le Café
littéraire luxovien
/Cuisine & festins
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Garder dans l'estomac des choses qui vous dégoûtent, et de plus qui vous rendent malade, cela exige une discipline de fer. Seule une ambition farouche d'améliorer votre situation dans la nature pourra vous soutenir dans une telle transition. Non que vous ne tombiez de temps en temps, je ne le nie pas, sur quelque friandise; mais toute la vie n'est pas ris de veau et limaces. Dès le moment que vous prenez pour but de devenir omnivore, il faut, comme le mot l'indique, apprendre à manger de tout. De plus, quand ce que vous avez – ce qui est de règle –, c'est de la vache enragée, vous ne pourrez vous permettre d'en rien laisser dans votre assiette. Comme petit enfant, on m'a encore élevé strictement selon ces principes. Osez dire à maman qu'on ne voulait pas de ceci ou de cela, de la fourmi pilée, de crapaud mariné, c'était vouloir s'attirer une bonne baffe. «Finis-le, c'est bon pour ta santé», voilà la rengaine de toute mon enfance. et c'était vrai, bien entendu: car la nature, en merveilleuse adaptatrice, finissait par durcir nos petits intestins et par leur faire digérer l'indigeste. Roy Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père.
On n’a pas tort a de dire que les bons est estomacs font les hommes
aimables. Guy de Maupassant, Mont Oriol
Samuel et la Fanfarlo avaient exactement les mêmes idées sur la
cuisine et le système d'alimentation nécessaire aux créatures
d'élite. Les viandes niaises, les poissons fades étaient exclus des
soupers de cette sirène. [...] ―
La Fanfarlo aimait les viandes qui saignent et les vins qui charrient
l'ivresse. ― Du reste, elle ne se grisait jamais. ― Tous
deux professaient une estime sincère et profonde pour la truffe.
― La truffe, cette végétation sourde et mystérieuse de Cybèle,
cette maladie savoureuse qu'elle a caché dans ses entrailles plus
longtemps que le métal le plus précieux, cette exquise matière qui
défie la science de l'agromane, comme l'or celle des Paracelse; la
truffe, qui fait la distinction du monde ancien et du moderne, et qui,
avant un verre de chio, a l'effet de plusieurs zéros après un chiffre. Charles Baudelaire, La Fanfarlo
Du temps que Pitou faisait partie de la maison, l’avare tante se retranchait
derrière des provisions de résistance ; c’était le fromage de Marolles,
ou le mince morceau de lard entouré des feuilles verdoyantes d’un énorme
chou; mais depuis que ce fabuleux mangeur avait quitté le pays, la tante,
malgré son avarice, se confectionnait certains plats qui duraient une
semaine, et qui ne manquaient pas d’une certaine valeur. Alexandre Dumas, Ange Pitou (II).
Les membres d'un monastère jouissant d'un grand renom sont fréquemment
conviés à des banquets de ce genre, offerts par de riches pèlerins
laïques ou par des lamas opulents. Alexandra David-Neel, Mystiques et magiciens du Tibet.
Elle n'avait pas beaucoup de volonté. Elle ne savait pas suivre un régime et son embonpoint de cardiaque s'accentuait avec les années. Pourtant, à chacun de ses séjours, elle m'assurait qu'elle avait perdu plusieurs kilos depuis l'année dernière. Je ne la détrompais pas. La vérité, c'était que, quelques semaines avant son départ de Marseille, elle se condamnait à la famine pour maigrir et me plaire. Mais elle ne perdait jamais autant de poids qu'elle en avait gagné. Ainsi, grossissant sans cesse, elle s'imaginait poétiquement maigrir sans cesse. Albert Cohen, Le livre de ma mère.
Comme c'est l'heure de souper il partage notre repas du soir. Qu'il est
amaigri! Il doit être affamé. Mais il comme mange lentement! Marie-Françoise, Les flots amers.
La plupart des hommes, me dit-il, mangent comme les bêtes, pour se rassasier, sans réfléchir à l'acte qu'ils accomplissent et à ses suites. Ces ignorants font bien de s'abstenir de nourriture animale. D'autres au contraire, se rendent compte de ce que deviennent les éléments matériels qu'ils ingèrent en mangeant un animal. ils savent que leur assimilation entraîne l'assimilation d'autres éléments psychiques qui leur sont unis. Celui qui a acquis cette connaissance peut, à ses risques et périls, contracter ces associations et s'efforcer d'en tirer des résultats utiles à la victime du sacrifice. La question est de savoir si les éléments animaux qu'il absorbe donneront une nouvelle force à l'animalité en l'homme ou si celui-ci sera capable de transmuer en force intelligente et spirituelle la substance qui passera de l'animal en lui et y renaîtra sous la forme de sa propre activité. Alexandra David-Neel, Mystiques et magiciens du Tibet.
Telle fut la fin de père en tant que chair, mes garçons. Et c'était, j'en suis sûr, celle qu'il eût désirée: être occis par une armée vraiment moderne et mangé d'une façon vraiment civilisée. Sa survie fut ainsi assurée, quand au corps et quant à l'ombre. Dans ce monde-ci il vit en nous, tandis que dans l'autre son ombre intérieure hache menu comme chair à pâté les éléphants de rêves. Roy Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père.
À table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même, le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l'absent. Elle mettait les morceaux les plus fins sur l'assiette de l'absent, devant laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. Au dessert, le jour de mon anniversaire, elle posait sur l'assiette de l'absent la première tranche du gâteau aux amandes, toujours le même parce que c'était celui que j'avais aimé en mon enfance. Puis sa main tremblante versait le vin de Samos, toujours le même, dansele verre de l'absent. Elle mangeait silencieusement, à côté de son mari, et elle regardait ma photographie. Albert Cohen, Le livre de ma mère.
Alexandre Dumas, Ange Pitou (I)
À quoi bon décrire une lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps
que leurs forces enfantines ne semblaient le promettre? Le gâteau
voyageait de main en main et changeait de poche à chaque instant; mais,
hélas ! il changeait aussi de volume; et lorsque enfin, exténués,
haletants, sanglants, ils s’arrêtèrent par impossibilité de
continuer, il n’y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le
morceau de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes
semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé. Charles
Baudelaire, Le spleen de Paris
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