Garder
dans l'estomac des choses qui vous dégoûtent, et de plus qui vous
rendent malade, cela exige une discipline de fer. Seule une ambition
farouche d'améliorer votre situation dans la nature pourra vous
soutenir dans une telle transition. Non que vous ne tombiez de temps en
temps, je ne le nie pas, sur quelque friandise; mais toute la vie n'est
pas ris de veau et limaces. Dès le moment que vous prenez pour but de
devenir omnivore, il faut, comme le mot l'indique, apprendre à manger
de tout. De plus, quand ce que vous avez –
ce qui est de règle –, c'est de la vache enragée, vous ne pourrez
vous permettre d'en rien laisser dans votre assiette. Comme petit
enfant, on m'a encore élevé strictement selon ces principes. Osez dire
à maman qu'on ne voulait pas de ceci ou de cela, de la fourmi pilée,
de crapaud mariné, c'était vouloir s'attirer une bonne baffe. «Finis-le,
c'est bon pour ta santé», voilà la rengaine de toute mon enfance. et
c'était vrai, bien entendu: car la nature, en merveilleuse adaptatrice,
finissait par durcir nos petits intestins et par leur faire digérer
l'indigeste.
Roy
Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père.
Du temps que
Pitou faisait partie de la maison, l’avare tante se retranchait derrière
des provisions de résistance ; c’était le fromage de Marolles, ou le mince
morceau de lard entouré des feuilles verdoyantes d’un énorme chou; mais
depuis que ce fabuleux mangeur avait quitté le pays, la tante, malgré son
avarice, se confectionnait certains plats qui duraient une semaine, et qui ne
manquaient pas d’une certaine valeur.
C’était tantôt un bœuf à la mode,
entouré de carottes et d’oignons confits dans la graisse de la veille;
tantôt un haricot de mouton aux savoureuses pommes de terre, grosses comme
des têtes d’enfants ou longues comme des citrouilles; tantôt un pied de
veau, que l’on épiçait avec quelques ciboules, que l’on rehaussait avec
quelques échalotes vinaigrées; tantôt c’était une omelette gigantesque
faite dans la grande poêle et couperosée de civette et de persil, ou
émaillée de tranches de lard dont une seule suffisait au repas de la
vieille, même en ses jours d’appétit.
Pendant toute la semaine, la tante Angélique
caressait ce mets avec discrétion, ne faisant brèche au précieux morceau
que juste selon les exigences du moment. Tous les jours elle se réjouissait d’être
seule à consommer de si bonnes choses, et, pendant cette bienheureuse
semaine, elle pensait autant de fois à son neveu Ange Pitou qu’elle mettait
de fois la main au plat et qu’elle portait de fois la bouchée à ses
lèvres.
Alexandre
Dumas, Ange Pitou (II).
Les membres d'un monastère jouissant d'un grand renom sont fréquemment
conviés à des banquets de ce genre, offerts par de riches pèlerins
laïques ou par des lamas opulents.
En de telles occasions, des montagnes de tsampa
et de pièces de beurre cousues dans des estomacs de mouton remplissent
les cuisines et débordent hors de leurs portes et plus d'une centaine de
moutons entrent, parfois, dans les chaudrons géants où se confectionne
la soupe gargantuesque.
A Koum-Boum et en d'autres monastères,
bien qu'en tant que femme et il me fût interdit de participer directement
à ces agapes monstres, un pot rempli de la principale friandise du jour
était toujours envoyée chez moi, quand je le désirais.
C'est ainsi que je fis connaissance avec
certain plat mongol comprenant du mouton, du riz, des dattes chinoises, du
beurre, du fromage, du lait caillé, du sucre candi, du gingembre et
différentes épices, le tout bouilli ensemble. Et ce ne fut pas l'unique
échantillon de leur science culinaire dont me régalèrent les
"chefs" lamaïtes. Alexandra
David-Neel, Mystiques et magiciens du Tibet.
Elle n'avait pas beaucoup de volonté. Elle ne savait pas suivre un régime et
son embonpoint de cardiaque s'accentuait avec les années. Pourtant, à chacun
de ses séjours, elle m'assurait qu'elle avait perdu plusieurs kilos depuis
l'année dernière. Je ne la détrompais pas. La vérité, c'était que,
quelques semaines avant son départ de Marseille, elle se condamnait à la
famine pour maigrir et me plaire. Mais elle ne perdait jamais autant de poids
qu'elle en avait gagné. Ainsi, grossissant sans cesse, elle s'imaginait
poétiquement maigrir sans cesse.
Albert
Cohen, Le livre de ma mère.
Comme c'est l'heure de souper il partage notre repas du soir. Qu'il est
amaigri! il doit être affamé, mais comme il mange lentement!
Je n'ai jamais vu Éric manger rapidement,
mais cette fois, chaque bouchée est vraiment mastiquée avec application,
très longuement, comme pour ne rien laisser échapper de sa
substance et s'en imprégner complètement. Il se comporte comme si ce
n'était pas le geste machinal de manger qu'il exécutait devant nous. Il
nous en a déjà parlé, les gens de notre époque considèrent l'abondance
comme une chose qui va de soi, se laissent distraire, et n'ont évidemment
pas conscience que la digestion est une lente alchimie, qu'il y a là,
transformation de matière, en être vivant et pensant.
C'est religieusement qu'Éric mange,
commençant à nous raconter les péripéties de son voyage en Inde.
De même, il boit très lentement le vin que nous lui offrons frais monté
de la cave, c'est ainsi qu'il le préfère.
De cette façon, il m'offre l'image qu'il
laissera de lui accomplissant sa dernière "Cène"(...)
Marie-Françoise,
Les flots amers.
La plupart des hommes, me dit-il, mangent comme les bêtes, pour se
rassasier, sans réfléchir à l'acte qu'ils accomplissent et à ses
suites. Ces ignorants font bien de s'abstenir de nourriture animale.
D'autres au contraire, se rendent compte de ce que deviennent les
éléments matériels qu'ils ingèrent en mangeant un animal. ils savent
que leur assimilation entraîne l'assimilation d'autres éléments
psychiques qui leur sont unis. Celui qui a acquis cette connaissance peut,
à ses risques et périls, contracter ces associations et s'efforcer d'en
tirer des résultats utiles à la victime du sacrifice. La question est de
savoir si les éléments animaux qu'il absorbe donneront une nouvelle
force à l'animalité en l'homme ou si celui-ci sera capable de transmuer
en force intelligente et spirituelle la substance qui passera de l'animal
en lui et y renaîtra sous la forme de sa propre activité.
Alexandra
David-Neel, Mystiques et magiciens du Tibet.
Telle fut la fin de père en tant que chair, mes garçons. Et c'était,
j'en suis sûr, celle qu'il eût désirée: être occis par une armée
vraiment moderne et mangé d'une façon vraiment civilisée. Sa survie fut
ainsi assurée, quand au corps et quant à l'ombre. Dans ce monde-ci il
vit en nous, tandis que dans l'autre son ombre intérieure hache menu
comme chair à pâté les éléphants de rêves.
Roy
Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père.
À table, elle mettait tous les jours la place du fils absent. Et même,
le jour anniversaire de ma naissance, elle servait l'absent. Elle
mettait les morceaux les plus fins sur l'assiette de l'absent, devant
laquelle il y avait ma photographie et des fleurs. Au dessert, le jour
de mon anniversaire, elle posait sur l'assiette de l'absent la première
tranche du gâteau aux amandes, toujours le même parce que c'était
celui que j'avais aimé en mon enfance. Puis sa main tremblante versait
le vin de Samos, toujours le même, dansele verre de l'absent. Elle
mangeait silencieusement, à côté de son mari, et elle regardait ma
photographie.
Albert
Cohen, Le livre de ma mère.
– Bon! dit le roi,
voilà que nous allons retomber sur le chapitre de la nourriture. Vous ne pouvez me pardonner de manger; vous me voudriez poétique et vaporeux.
Que voulez-vous! dans ma famille on mange. Non seulement Henri IV mangeait,
mais il buvait sec; le grand et poétique Louis XIV mangeait à en rougir; le roi Louis XV, pour être sûr de les manger et de le
boire bons, faisait ses beignets lui-même, et faisait faire son café par madame du Barry. Moi, que voulez-vous! quand j’ai faim, je
ne puis résister; il faut alors que j’imite mes aïeux Louis XV, Louis XIV et Henri IV. Si c’est une nécessité chez moi, soyez
indulgente; si c’est un défaut, pardonnez-le-moi.
– Sire, enfin, vous m’avouerez…
– Que je ne dois pas manger quand j’ai faim? non, dit le roi
en secouant tranquillement la tête.
– Je ne vous parle plus de cela, je vous parle du peuple.
– Ah !
Alexandre
Dumas, Ange Pitou (I)
À quoi bon décrire une lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps
que leurs forces enfantines ne semblaient le promettre? Le gâteau
voyageait de main en main et changeait de poche à chaque instant; mais,
hélas ! il changeait aussi de volume; et lorsque enfin, exténués,
haletants, sanglants, ils s’arrêtèrent par impossibilité de
continuer, il n’y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le
morceau de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes
semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé.
Ce spectacle m’avait embrumé le paysage,
et la joie calme où s’ébaudissait mon âme, avant d’avoir vu ces
petits hommes, avait totalement disparu; j’en restai triste assez
longtemps, me répétant sans cesse: «Il y a donc un pays superbe où le
pain s’appelle du gâteau, friandise si rare qu’elle suffit pour
engendrer une guerre parfaitement fratricide!»
Charles
Baudelaire, Le spleen de Paris
(XVème petit poème en prose: Le gâteau)
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