Le Café Littéraire luxovien / généalogie...
 

 

      J'exagère, comme toujours. J'aimerais de temps à autre remettre pied ― un pied suffirait, gardant l'autre ici ― sur la terre ferme et accéder aux vieux dossiers, fouiller dans le passé des miens et comprendre, en descendant l'arbre généalogique comme un vieux singe de mes ancêtres, pourquoi je suis devenu gardien du phare. J'avais entamé des recherches, avant ma nomination, mais voilà, on se retrouve très vite dans l'impasse et au bout de l'impasse, inévitablement, trône un guichetier obtus: impossible d'aller plus loin, les registres d'état civil ont été anéantis dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, la destruction du Temple de Jérusalem ou lors du déluge, alors... J'aurais pourtant aimé plonger au plus loin de la mémoire, franchir l'étape humiliante du singe analphabète, retrouver des lettres de noblesse quelque part, avant l'invention de l'écriture. Un paléontologue de mes amis, ivrogne peu recommandable aux dames de moins de 40 000 ans, me dit un jour que nous descendions tous du poisson, il ne me donna aucune précision ― mérou, barracuda. Qu'importe, là réside peut-être la réponse à ma quête: je vis au milieu des miens, mes ancêtres ou leurs descendants, des cousins en somme, éloignés, des cousins au 346e degré et nous avons peu de chose à nous dire, je ne le nie pas. On choisit ses amis, mais sa famille...

Éric Faye, Je suis le gardien du phare

 

      On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme.
      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin, pour l'admission de ma sœur Lucile comme chanoisesse au chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
      Mon nom s'est d'abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l'invasion de l'orthographe française. Guillaune le Breton dit Castrum-Briani. Il n'y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?
      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: Je sème l'or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint-Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d'or: Cui et ejus haeredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches: ma première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou Lion d'Anger; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe
(tome I première partie)

 

     Ces vieilles lignées eurent presque toutes une politique, avouée ou tacite, à l'égard des mariages. Les plus ambitieuses prennent femme, si possible, au-dessus de leur niveau social, facilitant ainsi l'ascension de la génération suivante; d'autres comme les Quartier, paraissent avoir choisi dans un cercle étroit où se coupaient et se recoupaient les mêmes lignées. Les fils Drion semblent avoir souvent jeté leur dévolu sur des accordées bourgeoises ou quasi rustiques, mais sans doute bien dotées, et douées peut-être d'un sang chaud et de quelque vigueur populaire: la longévité de la race fait en tout cas contraste avec l'existence assez courte des Quartiers. Par ces Marie ou Marie-Catherine, filles de Pierre Georgy et de Marguerite Delport, ou de Nicolas Thibaut et d'Isabelle Maître-Pierre, ces Barbe Le Verger et ces Jeanne Masure, j'ai l'impression de toucher à un solide Hainaut villageois.

Marguerite Yourcenar, Le labyrinthe du monde
(tome I Souvenirs pieux)

 

      Le côté de Belleville différait ainsi sensiblement du côté de Vernery. Il faut rendre grâce à Marcel Proust, inventeur de la notion de «côté». Un côté, ce n'est pas seulement une localisation géographique, c'est une généalogie, c'est une tonalité, ce sont des mœurs; c'est aussi un idiome.

François Taillandier, La grande intrigue II, Telling

 

      De nouveau il ressentit combien les forces terribles et impérieuses de sa lignée, opposées à la liberté intime de son être, l'utilisaient à des fins totalement étrangères à sa conception de la vie. Elles exigeaient que la famille se perpétuât et pour cela elles étaient prêtes à le ravaler, lui, Rook Ashover, au rôle passif d'un maillon de la chaîne qui remontait à travers les siècles et se prolongerait Dieu sait jusques à quand !

John Cowper Powys, Givre et sang

 

      Je pense qu'un jour les Jim Bond domineront l'hémisphère occidental. Naturellement, ce ne sera pas tout à fait pour tout de suite, et, naturellement, à mesure qu'ils s'étendront vers les pôles, ils blanchiront, comme les lapins et les oiseaux, pour ne pas être aussi visibles sur la neige. Mais ce sera toujours Jim Bond, si bien que, dans quelques milliers d'années, moi qui te parle, j'aurais dû ma naissance à des reins de roi africain. Maintenant, je voudrais que tu me dises une chose. Pourquoi est-ce que tu hais le Sud?

William Faulkner, Absalon! Absalon!

 

 

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