Le Café Littéraire luxovien/ La mer

 

 

      L'Océan. Sa première rencontre avec l'immensité marine lui chavire tous les sens. Il y a un trio vocal: l'eau, le vent, les oiseaux. L'eau massive, convulsée, vert violâtre huileux; son bruit brutal et mou comme un afflux de sang aux tempes. Le vent feulant, fouaillant cette masse visqueuse, en écharpant la peau qui se couvre d'écume; son odeur violente qui se fait intime à l'instant même où elle la découvre. Les goélands et les mouettes louvoyant autour du port, leurs cris aigres, entre geignement et colère; leur âpre ostinato. 

Sylvie Germain, Petites scènes capitales

 

      La mer ne laissait pas entamer son individualité: de toute l'énorme masse visible de ses eaux elle restait la mer, entité triomphale, gouffre insatiable en dépit de la fougue que mettaient les vagues à imposer leur caractère individuel. Chaque vague était, en somme, toute la mer en raccourci tandis qu'elle courait à l'assaut des pentes de la plage comme pour repousser la frange des galets; chaque vague clamait dans toute son ampleur le mystérieux acharnement de l'antique ennemie de la terre.

John Cowper Powys, Les sables de la mer

 

      L'ambition de la mer : ce que la glace n'ose dire.

Jean-Claude Izzo, Loin de tous rivages

 

      Dans la grande tranquillité de ces soirées d'hiver, il y a une horloge : la mer. Son trouble balancement qui se prolonge dans l'esprit est la fugue sur laquelle cet écrit est composé. Vides cadences des vagues qui lèchent leurs propres blessures, maussades dans les échancrures du delta, bouillonnantes sur ces plages désertes… vides, à jamais vides sous le vol circulaire des mouettes : griffonnages blancs sur du gris, mâchonnés par les nuages… Si d'aventure une voile s'approche de ces parages, elle meurt bientôt, avant que la terre la recouvre de son ombre. Épaves refluées aux frontons des îles, la dernière couche, rongées par les intempéries, plantées dans la panse bleue de la mer… ultime naufrage

Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie - Tome I : Justine.


      Une mer qui semble unie, -- ça et là dans le plan,
ça et là dans le temps - éclate un petit fait d'écume ;
      un évènement candide sur l'obscur de la mer, ici
ou là ;
      Jamais au même lieu ;
      un épisode,
      un indice de chocs entre des puissances invisibles
      et des différences internes,
      ça et là, ici ou là.
      L'eau changée en neige, l'instant du choc changé
en blancheur, et le mouvement massif en désordre de
gouttes que l'ordre pesant résorbe aussitôt.

                                                 Paul Valéry, Poèmes et PPA


      Lorsque je quittai cette mer, une vague, entre toutes, s'avança. Elle était svelte et légère. Malgré les cris des autres qui la retenaient par sa robe flottante, elle prit mon bras et me suivit, en sautant. Je ne lui dis tout d'abord rien, car je ne voulais pas lui faire honte devant ses compagnes. En outre, les regards furieux des plus grandes me paralysaient. Lorsque nous atteignîmes le village, je lui expliquai que ça ne pouvait pas marcher, que la vie à la ville n'était pas ce qu'elle pensait dans son ingénuité de vague qui n'avait jamais quitté la mer. Elle me regarda, très sérieuse : Non, sa décision était prise. Elle ne pouvait revenir. J'essayai la douceur, la dureté, l'ironie. Elle pleura, elle cria, elle se fit caressante, menaçante. Je dus lui demander pardon.

Octavio Paz, Ma vie avec la vague
Extrait de : Liberté sur parole

 

      Du plus loin que je me souvienne, j'ai entendu la mer. Mêlé au vent dans les aiguilles des filaos, au vent qui ne cesse pas, même lorsqu'on s'éloigne des rivages et qu'on s'avance à travers les champs de canne, c'est ce bruit qui a bercé mon enfance. Je l'entends maintenant, au plus profond de moi, je l'emporte partout où je vais. Le bruit lent, inlassable, des vagues qui se brisent au loin sur la barrière de corail, et qui viennent mourir sur le sable de la Rivière Noire. Pas un jour sans que j'aille à la mer, pas une nuit sans que je m'éveille, le dos mouillé de sueur, assis dans mon lit de camp, écartant la moustiquaire et cherchant à percevoir la marée, inquiet, plein d'un désir que je ne comprends pas.
      Je pense à elle comme à une personne humaine, et dans l'obscurité, tous mes sens sont en éveil pour mieux l'entendre arriver, pour mieux la recevoir. Les vagues géantes bondissent par-dessus les récifs, s'écroulent dans le lagon, et le bruit fait vibrer la terre et l'air comme une chaudière. Je l'entends, elle bouge, elle respire.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le Chercheur d'or.

 

      Ici, ce n'est pas l'eau des terres qui nous gêne: nous n'avons que la mer et le rocher, pas d'insectes par conséquent, pas un brin d'herbe; mais quels nuages d'or et de pourpre, quelles tempêtes sublimes, quels calmes solennels! La mer est un tableau qui change de couleur et de sentiment à chaque minute du jour et de la nuit. Il y a ici des gouffres remplis de clameurs dont vous ne pouvez vous représenter l'effroyable variété: tous les sanglots du désespoir, toutes les imprécations de l'enfer s'y sont donné rendez-vous, de ma petite fenêtre j'entends dans la nuit ces voix de l'abîme qui tantôt rugissent une bacchanale sans nom, tantôt chantent des hymnes sauvages encore redoutables dans leur plus grand apaisement.

George Sand, Elle et lui.

 

    ...je venais me mettre entre deux roches au raz de l'eau, au milieu des goélands, des merles, des hirondelles, et j'y restais presque tout le jour dans cette espèce de stupeur et d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer.

Alphone Daudet, Lettres de mon moulin.

 

      Je passais mes journées face à la mer, quel que fût le temps. Cette étendue visqueuse, toujours grondante, parfois plombée de gris sourd, parfois parcourue de moires tilleul ou ardoisées, m'inspirait au début de l'effroi. Je sentais la menace enclose dans sa masse d'eau sombre inlassablement lancée à l'assaut de la terre et s'y brisant en rouleaux écumant de colère de ne pouvoir la conquérir, de ne pouvoir l'engloutir pour la dissoudre dans ses entrailles glacées. Si en montagne je mesurai ma petitesse, mais avec un sentiment de sérénité, au bord de l'océan je mesurai ma vanité, mon peu de consistance, avec une angoisse confuse. Je n'étais qu'un fétu de chair égaré sur le sable, d'aussi nulle importance que les algues, les bouts de bois, les fragments de coquillage et autres débris rejetés par la mer. Par avance, j'étais repoussée par elle, reléguée sur ses rives. Je ne savais pas nager, mais même si je l'avais su, je n'aurais pas pu m'approcher d'elle plus que je ne le faisais alors, tant ses vagues étaient hautes, brutales. Des claques géantes qui frappaient l'air, le rivage avec véhémence, suivies de remous naufrageurs. 

Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants

 

      Tu sais ce qui est beau ici ? Regarde, on marche sur le sable, et elles restent là, précises, bien en ligne. Mais demain tu te lèveras, tu regarderas cette plage et il n'y aura plus rien, plus une trace, plus aucun signe, rien. La mer efface, la nuit. La marée recouvre. Comme si personne n'était jamais passé. Comme si nous n'avions jamais existé ? S'il y a, dans le monde, un endroit où tu peux penser que tu n'es rien, cet endroit, c'est ici. Ce n'est plus la terre, et ce n'est pas encore la mer. Ce n'est pas une vie fausse, et ce n'est pas une vie vraie. C'est du temps. Du temps qui passe. Rien d'autre.

Alessandro Baricco, Océan-Mer.

 

      L'eau ainsi est le regret de la terre, son appareil à regarder le temps.

Paul Claudel, L'Oiseau noir dans le Soleil levant.

 

      Lorsque je me sens las et fatigué de tout, lorsque la vie dans les grandes villes me pèse sur l'âme, au lieu de faire du scandale, de bousculer les gens en signe de mépris ou de provocation, je décide de faire un petit voyage en mer. Là, au milieu des vagues et du vent, j'oublie mes malheurs et ma tristesse et je retrouve mon équilibre. Je suis heureux. Ah ! la mer est pour moi un excellent médecin. Il n'y a pas que moi qui aime la mer. Tous les hommes sont attirés par l'eau et d'ailleurs, tous les chemins mènent à des étangs, à des canaux, à des fleuves.

Herman Melville, Moby Dick.

 

      Où commence la fin de la mer ? Que disons-nous lorsque nous disons : mer ? Disons-nous le monstre immense capable de dévorer toute chose, ou cette vague qui mousse à nos pieds ? L'eau qui peut tenir dans le creux de la main ou les abysses que nul ne peut voir ? Disons-nous tout en un seul mot, ou masquons-nous tout sous un seul mot ? Je suis là, à quelques pas de la mer, et je n'arrive pas à comprendre où elle est, elle. La mer. La mer.

Alessandro Baricco, Océan-Mer.

 

Il y a quatre choses que je ne sais pas :
le chemin de l'aigle dans le ciel,
le sentier du serpent sur le rocher,
le chemin du navire en haute mer,
le sentier du nom d'un homme dans le coeur d'une femme.

Pascal Quignard, Le Salon du Würtemberg.

 

      Un jour un de ces philosophes de quatre sous que les postes d'équipage semblent produire à foison lui avait dit : «Toi, ma belle, tu n'aime pas l'ici, tu n'aimes que le là-bas.» Elle avait été frappée par cette réflexion. Elle comprenait pourquoi elle avait toujours été invinciblement attirée par la mer et pourquoi le visage des matelots suscitait en elle un trouble étrange : ils étaient les messagers de l'ailleurs...

Christian Charrière, Mayapura.

 

    ... La mer, on l'aime pour ce qu'il y a au bout. Le reste, c'est des trucs pour les poètes...

Bernard Clavel, Cargo pour l'enfer.

 

      ... Vous n'aimez donc pas la mer ? » demandai-je.
      Monsieur Pike soupira :
      « Si je l'aime ou non, je n'en sais rien. J'y ai vécu la majeure partie de mon existence. C'est tout ce que je peux en dire. Mais j'adore la musique. Je trouve que c'est beau, ça vous transporte l'âme.

Jack London, Les Mutinés de l'Elseneur.

 

      Yes, Sir. Les bateaux qu'on voit dans les histoires de mer sont des bateaux du dimanche, et leurs marins des marins d'opérette qui se font les ongles en remâchant comme une fleur de stupides chagrins d'amour. La vie en mer, seul le dernier des marins a le droit d'en parler.

B. Traven, Le Vaisseau des morts.

 

      Je n'ai jamais aimé la mer. Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté des flots, ils n'ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière ; et c'est plus gras, c'est plus trouble et plus limoneux que le pot d'aisance de feu ma grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large? Foutaises! La mer, c'est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l'ivresse. 

Jean-Philippe Jaworski, Gagner la guerre

 

      La mer est un élément cruel et dur, et, par ricochet, nous ne trouvons, pour former un équipage, que les pires spécimens de l'humanité.

Jack London, Les Mutinés de l'Elseneur.

 

      Si le soutier n'était pas aussi calé en navigation qu'un capitaine, il ne pourrait pas amener un kilo de charbon devant les chaudières certains jours. Comme il se doit, il en ressort avec des bleus partout, le nez cassé, les tibias brisés, les mains et les bras écorchés. Ah ! le charme de la vie en mer ! Consultez les romanciers.

B. Traven, Le Vaisseau des morts.

 

      Bon Dieu, des fois on en a bavé. Mais tout de même, la passerelle la nuit, j'ai toujours aimé ça... Y'a rien qui remplace.

Bernard Clavel, Cargo pour l'enfer.

 

      Quand tu regardes, tu ne t'en rends pas compte : le bruit qu'elle fait. Mais dans le noir... Toute cette infinitude alors n'est plus que fracas, muraille de sons, hurlement lancinant et aveugle. Tu ne l'éteins pas, la mer, quand elle brûle dans la nuit.

Alessandro Baricco, Océan-Mer.

 

      Et ces yeux où s'éloignent à pleines voiles des navires illuminés dans la tempête !

Maeternick

 

      La mer (...) était loin. Mais surtout -- vit-il dans ses rêves -- elle était terrible, exagérément belle, terriblement forte -- inhumaine et hostile -- merveilleuse. Et puis, il y avait des couleurs différentes, des odeurs jamais respirées, des sons inconnus -- c'était l'autre monde.

Alessandro Baricco, Océan-Mer.

 

La mer n'est pas une surface. Elle est de haut en bas l'abîme.
Si tu veux traverser la mer, naufrage.

Maître Eckart

 

      Celui qui prend le cap de la mer ne sait jamais quand, ni même si reviendra. Seul l'Océan demeure maître de cette décision-là. Et c'est bien ainsi. Chacun à son premier embarquement, accepte une fois pour toutes la règle du jeu.

Alain Jégou, Ikaria L0686070.

 

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage...
Celui qui craint les eaux qu'il demeure au rivage...

Pierre de Marbeuf

 

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire...

Guillaume Apollinaire, Alcools.

 

J'aime ceux qui ne savent vivre qu'en sombrant, car ils passent au-delà.

Nietzsche

 

      Peu à peu cependant, le berceau a changé de forme ; il est devenu plus long et plus étroit. Le bateau qui m'emporte à présent jusqu'au port de l'oubli est d'un matériau plus dur et d'une couleur plus sombre. Berceau et cercueil, tombe et sein maternel -- notre coeur les confond et pour finir, ils se ressemblent presque.

Klaus Mann, Le Tournant.

 

      L'eau est un grand repos, une main tendue sous le corps. On n'a plus à se garder du sol, à le tenir à distance, à se souvenir des muscles et tenir la colonne ; on n'a plus à veiller. L'eau ressemble au sommeil...

Marie Darrieusecq, Le Mal de mer.

 

Je ne sais pas celle qui dort dans les remous
Elle est depuis toujours dans les vagues du vent
elle dort dans les miroirs endormis sous la pluie

Alex Abouladzé, L'Espace vide.

 

      Je sais qu'un jour, ou peut-être une nuit, de lassitude trop profonde ou de mauvaise estimation du déchaînement ambiant, je sentirai son souffle plus proche encore, son haleine aux senteurs de vieille boued courant sur mon visage. Je sais que je ne ferai rien pour lui résister lorsque, minaudante et dodelinante de toutes ses formes farouches, elle viendra coller ses lèvres aux miennes pour me donner l'ultime baiser salé.

Alain Jégou, Ikaria L0686070.

 

      J'ai vu tous les chemins venir autour de nous
      tous les chemins s'enrouler dans les vagues
      et les vagues passaient sur les pages du vent

      J'ai vu les chevaux boire aux sources de l'espace
              Le vent m'endort et m'éveille
              il passe rivière et mont
                                           sous les soleils levants
              Alors il y aura la fin du voyage
              les vaisseaux amarrés sur la grève
              et la vague à venir
                                           au-delà des étoiles

Alex Abouladzé, L'Espace vide.

 

      ...Au loin, la caresse d'une dernière vague, haussant plus haut l'offrande de son mors...       La mort navigue dans la mort et n'a souci de vif.
      La nuit salée nous porte dans ses flancs.

Saint John Perse, Amers.

 

      C'était pourtant la mer, la mer bleue et splendide, la mer que j'aimais tant, dont je n'avais jamais craint qu'elle fut un jour mon tombeau, puisque ce seraient alors mes grandes noces solennelles avec la femme de tous les caprices et de toutes les colères, la brûlante, la souriante, la berceuse, la toute-belle !

B. Traven, Le Vaisseau des morts.

 

      Il ne revint jamais.
      Une nuit d'août, là-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un grand bruit de fureur, avaient été célébrées ses noces avec la mer.

Pierre Loti, Pêcheurs d'Islande.

 

      Tous les marins ont un noyé dans le coeur. Un des leurs dont ils n'ont jamais oublié et n'oublieront jamais les regards, les rires et plaisanteries, les humeurs et attitudes, les silences et les dires.

Alain Jégou, Ikaria L0686070.

 

      Je témoignerai.
      J'irai aux dalles fraîches y déposer le Livre, où tu reposes.
      Et le murmure des mers a surgi, soudain, comme un suaire d'écume.
     (...)
      Et le poète eut froid, il n'a plus vu...
      Il regardait le monde avec les yeux de Dieu.

Béatrice Douvres

 

      Dire la mer. Parce que c'est tout ce qu'il nous reste. Parce que devant elle, nous sans croix ni vieil homme ni magie, il nous faut bien avoir une arme, quelque chose, pour ne pas mourir dans le silence et c'est tout.

Alessandro Baricco, Océan-Mer.

 

      Et la lettre finie, elle la jetait à la mer -- non pour s'en débarrasser, mais parce que cela devait être ainsi -- et peut-être à la façon des navigateurs en perdition qui livrent aux flots leur dernier message dans une bouteille désespérée.

Jules Supervielle, L'enfant de la haute mer.

 

 

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