Le Café Littéraire / Les maladies de l'âme

 

      La dépression nerveuse est une maladie qui n’existe pas dans votre famille.
La folie, oui.
      (…)
      Vous avez donc une lourde hérédité côté folie. Mais rien du côté dépression nerveuse puisque " ça " n’existe pas. CQFD. Il s’agit tout bêtement d’un petit accès de faiblesse physique ou mentale qui se soigne à coups d’injonctions diverses:
…….. " Prends sur toi ! "
…….. " Réagis, bon sang ! "
…….. " Cesse de t’écouter ! "
…….. " Un peu de courage, allons ! "
…….. " Tu n’as pas honte de te plaindre alors-que-t’as-tout-pour-être-heureuse ! "
…….. " Pense qu’il y a plus malchanceux que toi ! "
…….. " La dépression, c’est un luxe de bourgeoise ! " …

Nicole de Buron, Mais- t’as-tout-pour-être-heureuse!

 

      Il y a une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu’un couteau, et dont l’écartèlement a le poids de la terre, une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l’esprit s’étrangle et se coupe lui-même, — se tue.

L’Angoisse qui fait les fous.
L’Angoisse qui fait les suicidés.
L’Angoisse qui fait les damnés.
L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.
L’Angoisse qui lèse la vie.
L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.

Antonin Artaud, L’Ombilic des limbes (1925).

 

Que l’on voudrait dans le creux de ces arches, dans l’arcature de ces ponts

insérer le creux d’une épaule démesurément grande, d’une épaule où diverge le sang.

Et placer son corps en repos et sa tête où fourmillent les rêves, sur le rebord de ces corniches géantes où s’étage le firmament. 

Antonin Artaud, L’Art et la Mort.

 

      Combien êtes-vous , par exemple, pour qui le rêve du dément précoce, les images dont il est la proie sont autre chose qu’une salade de mots ?

Antonin Artaud, Lettre aux médecins-Chefs
des Asiles de Fous.

 

 

      L'insomnie est une forteresse construite de nos propres mains pour tenter de nous mettre à l'abri des naufrages où notre âme court grand risque d'être noyée. (...) Et cependant cette insomnie, vaine et terrifiante, elle est le lot du saturnien, elle explique son décharnement, son apparence squelettique car la vigilance de l'oeil à l'affût persistant de sa propre ruine, épuise les ressources du corps, creuse le visage comme si, à force de guetter la nuit et d'opposer à l'intimité hostile les pierres d'une citadelle chimérique, l'être, lentement, devenait lui-même pierre.

Claude Mettra, Saturne ou l'herbe des âmes (essai sur la mélancolie).

 

      Pour en finir avec cette eau froide et ce soleil, je dois reconnaître que ce livre [Un peu de soleil dans l'eau froide] est d'abord un bon compte rendu de la dépression nerveuse. (...) C'est une maladie que durent subir, aussi profondément que nous, nos ancêtres, mais dont les classiques ne parlent jamais. Ce n'était pas physique, ça n'avait pas de nom, ça ne tuait pas, ça n'existait pas. Tout au plus envoyait-on à la campagne, semble-t-il, nos déprimés du XIXe siècle ou des précédents. (...) Serait-ce le fait de n'être pas "nommée " qui rend la dépression si floue à cette époque? Paraissait-elle honteuse, comme ce l'était encore il y a cent ans, où il était honteux pour un être vivant, en bonne santé, nanti d'un physique agréable et de quelques louis, d'avoir d'autres soucis que l'amour et l'ambition. «Qu'une vie est belle, disait Pascal, qui commence par l'amour et finit par l'ambition.» Que cette vie fût un poids insupportable pour les humains valides semblait, sinon infamant, du moins ridicule. Qui a donc donné son nom à la dépression? Qui en a fait cette maladie réservée à tout le monde, qui frappe votre meilleur ami ou le boulanger du coin, qui mérite attention et compassion? Il n'y a plus personne, passé trente ans, qui n'en a pas été effleuré, car je ne crois pas qu'une maladie aussi répandue de nos jours ait épargné, pendant dix-neuf siècles, nos prédécesseurs. 

Françoise Sagan, Derrière l'épaule

 

      Il y a des moments de bonheur parfait, quelquefois dans la solitude dont le souvenir, plus que celui de n'importe qui d'extérieur, peut, en cas de crise, vous sauver du désespoir. Car on sait qu'on a été heureux, seul et sans raison.

Françoise Sagan, La chamade

 

      Vous auriez tort d’écrire que tout cela n’est rien comparé au cancer et à la déportation. Votre dépression a été relativement bénigne. Mais la dépression mélancolique, ce que nous appelons la mélancolie, ce que je soigne tous les jours, la dépression accompagnée, parfois pendant plusieurs années, de l’envie de suicide..., c’est pire que le cancer et pire que la déportation – si l’on en revient.

Pierre Daninos, Le 36e dessous

 

 

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