| Le Café Littéraire luxovien / les phares... | ||
Parvenus à l'extrémité de cette plate-forme, le Caboteur et Perdita se trouvèrent sur un sol qui ressemblait, tant il était uni, au plancher d'une salle de bal pour ondines ou à la pierre tombale de quelque dieu marin. Il était brun foncé tirant sur le jaune, rendu rugueux en certains endroits par des mollusques vivants qui s'y incrustaient solidement et par des coquillages fossiles minuscules dont les occupants avaient péri des milliers d'années auparavant. Au pied du promontoire les eaux vert sombre se chevauchaient, écumaient, gargouillaient et au-delà de la Barre (la mer, à la Pointe, subissait des influences autres que celles de la température du jour) elles s'enchevêtraient sans cesse en tourbillons, moëlstroms. C'était un de ces endroits où la nature pousse si loin un effet de contraste qu'elle laisse supposer une intention sublime, car à l'immobilité absolue qui régnait sur cette étendue rocheuse, de six mètres sur trois environ, correspondait l'absolu du mouvement perpétuel déchaîné par les flots. Debout sur cette plate-forme, l'homme se sentait rivé par la loi de la gravitation aux soubassements mêmes de la planète, pendant que les remous impétueux des eaux lui révélaient l'existence de trous béants par où le chaos originel continuait ses éruptions. John Cooper Powys, Les sables de la mer
«Un
navire! s'écria-t-il, un navire qui semble se diriger vers l'île!» Jules Verne, Le phare du bout du monde
J'ai toujours été impressionné par les phares. Enfant, je regardais
leur lumière répétée sur la mer, je comptais les intervalles entre les
signaux. J'avais appris pourquoi les feux étaient blancs, verts ou
rouges; je savais la différence entre les phares à feu fixe et ceux à
feu tournant. Je connaissais leurs noms: Eddystone, Longships, Les
Pierres Noires, Armen, La Jument, Eckmühl, Le Stiff..., leur hauteur,
leur portée, 4-18 km pour Le Creach d'Ouessant par temps de brume,
60 km par temps clair.
Pensez donc ! venir s'enfermer au phare pour son plaisir !... Eux qui
trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur
tour d'aller à terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur
arrive tous les six mois. Alphonse Daudet, Le phare des Sanguinaires (Lettres de mon moulin)
Jugeant par une perception juste de ce changement d'humeur, qu'elle était
à présent de dispositions amicales envers lui, il se trouva débarrassé
de son égotisme, et lui raconta que, tout bébé, on le jetait à l'eau
d'un bateau; que son père le repêchait avec une gaffe; qu'il avait ainsi
appris à nager. Un de ses oncles était gardien de phare sur un rocher au
large de la côté écossaise. Il s'y était trouvé avec lui dans une
tempête. Ce propos fut claironné dans un moment de silence général.
Force fut de l'écouter lorsqu'il lança qu'il s'était trouvé avec son
oncle dans un phare pendant une tempête. (...) Virginia Woolf, Voyage au phare
Il abondait en renseignements il était alphabet et almanach; il
était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des phares, surtout
des Anglais; un penny par Victor Hugo, Les travailleurs de la mer
Je suis le gardien du phare, le gardien de la tour d'ivoire au-delà du
tourbillon des âmes, depuis des années. C'est un ouvrage remarquable qui
surgit de la mer, il faut le voir les jours de grain, placide comme moi
quand je monte sur le balcon supérieur, auprès de la lanterne. Le phare
a ceci de particulier qu'il a été bâti en haute mer, loin des côtes
qu'on peut, dit-on, apercevoir les jours de temps très clair; de
mémoire d'homme, un tel jour ne s'est jamais levé dans les parages. Éric Faye, Je suis le gardien du phare
Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entrée du Havre ; et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait d'autres encore, beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses, s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières : «C'est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer.» Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la route de Rouen, à travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve. Guy de Maupassant, Pierre et Jean
Il en fut donc ainsi, jour après jour, durant près de cinq bonnes années. Le continent même était perpétuellement ravagé par les cyclones, les tornades, les raz de marée, les inondations, les sécheresses, les tempêtes de neige, les vagues de chaleur, les épidémies, les grèves, les attentats, les meurtres, les suicides... fièvre et tourments continuels, éruption, tourbillon. Je ressemblais à un homme perché dans un phare: en bas, le déchaînement des vagues, les rochers, les récifs, les épaves des flottes naufragées. Je pouvais tirer le signal d'alarme, mais il était hors de mon pouvoir de détourner la catastrophe. Je respirais le danger et la catastrophe. Par moments, la sensation que j'en avais était si forte que je crachais le feu par les narines. Je mourais d'envie de me libérer de tout cela, et pourtant je cédais à une irrésistible attraction. J'étais à la fois violence et inertie. Pareil au phare lui-même ― sûr de moi au milieu de la tempête la plus violente. Sous mes pieds je sentais la fermeté du roc, de cette même table rocheuse sur laquelle se cabraient les gratte-ciel géants. Les fondations s'enfonçaient profondément dans le sol et l'armature de mon corps était d'acier rivé à chaud. Surtout j'étais un œil, un énorme projecteur balayant les horizons lointains et tournant sans cesse, sans merci. Cet œil large ouvert semblait dans son éveil avoir endormi toutes mes autres facultés; je mettais mon énergie entière dans mon effort pour voir, pour ne rien perdre du drame de ce monde. Henry Miller, Tropique du Capricorne
À cette heure glaciale Sylvanus combattait avec l'ange des ténèbres extérieures.
Tandis que, par sa fenêtre, d'instant en instant, le faisceau lumineux du
Phare de la Pointe entrait balayer d'une clarté révélatrice son visage
aux joues creuses, les bouts de sa moustache sur le col de son pyjama d'un
bleu pâle délavé et le profil pathétiquement jeune de la petite du
Guignol, Sylvanus était aux prises avec la difficulté de faire cadrer
les souffrances atroces de ce monde avec l'hypothèse de l'Absolu tel
qu'il l'avait jusqu'à présent imaginé. John Cooper Powys, Les sables de la mer
Voir aussi sur le site consacré aux phares: http://www.phares-bd.com/litterature.htm |
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