Le Café Littéraire luxovien / Plaisir de lire...

 

      

      Ce livre [La laisse] est idéal pour prendre le train formule que l'on trouve généralement insultante pour un auteur si on ne considère pas, comme moi, que le train, les banquettes, la solitude rythmée des roues sur les rails sont autant d'atouts pour découvrir un livre et s'y abandonner. 

Françoise Sagan, Derrière l'épaule

 

      Sur une radio montréalaise, on demande à des lecteurs ce qui les décide à choisir un livre plutôt qu'un autre. Un jeune homme, avec cette incroyable spontanéité mélange de naïveté, de franchise et de sans-gêne qui fait le charme de nos amis québécois, répond: «Quelquefois, c'est après avoir entendu à la radio ou à la télévision un entretien avec l'auteur. Si ce que dit ce gars-là me touche, j'ai envie d'acheter son livre, de le prendre dans mes bras comme un bébé.» Je n'ai pas compris s'il parlait du livre ou de l'auteur ou, comme je l'espère, des deux , mais je crois qu'il atteignait là quelque chose de profond. Écrire, c'est vouloir être changé en bébé de papier qu'on dorlote.

Dominique Noguez, Le grantécrivain et autres textes

 

      Les livres partagent avec les tout petits enfants et les chats le privilège d'être tenus, des heures durant, sur les genoux des adultes. Et de façon extraordinaire, plus encore que les enfants, plus encore que les chats, ils ont le pouvoir de captiver jusqu'au silence le regard de ceux qui les regardent, de pétrifier les membres de leur corps, de subjuguer les traits de leur visage jusqu'à leur donner l'apparence de l'imploration muette, l'apparence d'une bête qui est aux aguets, l'apparence d'une prière incompréhensible et peut-être éperdue.

Pascal Quignard, Le salon du Würtemberg

 

      C'est ce que j'aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l'infini, et c'est du plaisir pur.

Mary Ann Shaffer & Annie Barrows,
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates

 

      Si les meilleurs livres sont ceux que leur auteur ont pris grand plaisir à écrire, ceux dont on dénote l'excitation d'un plaisir délicieux, alors sans nul doute c'est Candide qui de loin remporte la palme. On aurait aimé observer l'expression de Voltaire quand il l'écrivait. La superbe audace de cet homme, son courage, son aplomb, sa céleste impudence, éclatent dans chaque phrase.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Voltaire)

 

      Quand je rencontre un fervent amateurs de livres de nombreux livres et de nombreux auteurs il y a deux choses que je sais à son sujet. Je sais qu'il est l'opposé du moraliste et je sais que il est exempt de démente dépravation. De plus, ajouterai-je, je suis convaincu qu'il nourrit une haine profondément enracinée pour les moralistes et éprouve une curiosité indulgente envers toute forme d'aberration humaine.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Rousseau)

 

      Dans l'amplitude de haute mer d'un grand roman, il nous est loisible d'oublier tous nos soucis. Nous pouvons vivre la vie de gens qui nous ressemblent et qui, pourtant, ne sont pas nous. Nous pouvons mettre notre existence fourvoyée à bonne distance et la voir elle aussi comme s'il s'agissait d'une histoire inventée; une histoire qui aura peut-être une fin heureuse!
      (...)
      Les plus grands romanciers ne sont pas ceux qui traitent de systèmes sociologiques ou éthiques. Ce sont ceux qui nous les font oublier. Ce sont ceux qui traitent des passions belles, folles, capricieuses, téméraires ou tyranniques, qui survivront à tout système social et dépassent les concepts de quelque théorisation éthique que ce soit.
      (...)
      Pour un authentique amateur de fiction un livre ne saurait jamais être trop long. Ce qui fait réellement souffrir les véritables amoureux de la création imaginative, c'est lorsque le livre arrive à sa fin. On ne pourra jamais plus le savourer avec le même feu, le même frisson, la même extase.
      (...)
      J'aime qu'un roman ait cette épaisseur, cette masse compacte de ce qui constitue notre vie sur terre, les passions jaillissant comme issues de volcans, de puits enflammés, de cratères sanglants crachant des matières déchiquetées et contractées. Je désire trouver dans un livre un sens inébranlable de l'illusion vitale, un riche champ afin que mon imagination y vagabonde à l'aise, une certaine quantité d'espace vierge rempli d'un gigantesque fatras de choses qui ne soient pas d'assommants indices conduisant à la sempiternelle issue prévue d'avance.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Balzac)

 

      La lecture des grands auteurs n'aura été qu'un pur passe-temps épicurien si elle ne nous a pas fait reconnaître que l'important dans notre vie est quelque chose qui nous appartient plus étroitement que toute opinion dont nous avons héritée, toute théorie que nous avons établie, tout principe pour lequel nous nous sommes battus. Elle aura été vaine si elle ne nous a pas fait reconnaître que lorsque ces choses extérieures s'écroulent, et que le véritable moi, au-delà du pouvoir de ces choses extérieures, jette un regard hardi, tendre et plein de pitié sur ce monde immense et étrange, il y a des indices et des chuchotements de quelque chose qui dépasse tout ce dont les philosophes ont jamais rêvé, caché dans les réservoirs de l'être et prêt à nous effleurer de son souffle. Notre lecture des nobles écrits n'aura rien été d'autre qu'un agréable divertissement si nous n'avons pas vu que les importantes différences existant dans leurs verdicts prouvent à l'évidence qu'aucune théorie, aucun unique principe, ne peut couvrir tout ce champ abyssal. Mais cette lecture n'aura eu que peu d'effet si, en raison de cette opposition radicale dans les voix qui nous parviennent, nous renonçons à la grande quête. Car c'est du maintien de notre intérêt que notre humanité trouve sa légitimité.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Emily Brontë )

 

      Écrire avec tant de délicatesse, de labeur et de félicité sur les sujets austères, durs, primitifs, du meurtre, du suicide, de la folie, de l'avarice, de la terreur et du désespoir; écrire d'une façon aussi recherchée et riche, quand on aborde les délirants secrets des marins ivres et les folles vengeances de barbares à demi sauvages, c'est du grand art. Et c'est bien davantage. C'est un triomphe spirituel. C'est la preuve que l'âme humaine, confrontée aux pires terreurs qui peuvent l'assaillir, est cependant à même d'en faire son profit.
      (...)
      Ce qu'on finit par découvrir à la lecture de Conrad c'est que rien au monde n'a de valeur durable
rien au monde qui donne au dément tohu-bohu alambiqué une sorte de dignité ou de beauté si ce n'est l'amour. Et ce genre d'amour, qui est le mince espoir de l'homme, est aussi loin de la volupté que du sentiment ou de l'indolente pitié.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Joseph Conrad)

 

      Il arrive parfois, trop rarement hélas, que l'on rencontre quelqu'un qui a littéralement «collectionné» tout Henry James depuis le tout début. On ne peut qu'envier ces gens. Je pense qu'ils sont peut-être les seuls bibliophiles pour lesquels j'éprouve de la tendresse; car ils se révèlent tellement plus que des bibliophiles; ils ont anticipé avec sagesse et prudence le verdict de la postérité.

John Cowper Powys, Jugements réservés (sur Henry James)

 

      Un lecteur intelligent découvre souvent dans les écrits des autres, des perfections autres que celle que l'auteur pensait y avoir mises, et leur prête des formes et des significations plus riches. 

Michel Eyquem de Montaigne, Les essais Livre I chapitre 23 Résultats différents d'un même projet (dans la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      La lecture est le fléau de l'enfance et presque la seule occupation qu'on sait lui donner. (...) Un enfant n'est pas fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente; mais faites que cet instrument serve à des plaisirs et bientôt il s'y appliquera malgré vous.

 Jean-Jacques Rousseau, Émile

 

      C'est avec monsieur Gros-Joseph lui-même que j'apprendrai le goût des livres-à-lire, dénués de toute image, où l'écriture devient sorcière du monde.

Patrick Chamoiseau, Texaco

 

      Il est merveilleux de penser aux plaisirs excitants que la littérature nous réserve dès lors que nous nous sommes détachés d'une opinion superfétatoire sur la culture et que nous nous sommes accordé toute liberté d'aimer ce que nous voulons, de haïr ce que nous voulons, d'être indifférents à ce que nous voulons, tandis que la terre continue de tourner!

 John Cowper Powys, Jugements réservés

 

      Ce n'est pas seulement une voix qui chante
      c'est d'autres voix une foule de voix
      voix d'aujourd'hui ou d'autrefois
      Des voix marrantes ensoleillées
      désespérées émerveillées

Jacques Prévert, Histoires

 

      Le temps de lire est toujours du temps volé. (Tout comme le temps d'écrire d'ailleurs, ou le temps d'aimer.) 
      Volé à quoi? 
      Disons au devoir de vivre. 
      C'est sans doute la raison pour laquelle le métro
symbole rassis dudit devoir se trouve être la plus grande bibliothèque du monde. Le temps de lire, comme le temps d'aimer, dilate le temps de vivre. 
      Si on devait envisager l'amour du point de vue de notre emploi du temps, qui s'y risquerait? Qui a le temps d'être amoureux? À-t-on jamais vu, pourtant, un amoureux ne pas prendre le temps d'aimer? 
      Je n'ai jamais eu le temps de lire, mais rien, jamais, n'a pu m'empêcher de finir un roman que j'aimais. 
      La lecture ne relève pas de l'organisation du temps social, elle est, comme l'amour, une manière d'être.

Daniel Pennac, Comme un roman

 

      Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié?

Gustave Flaubert, Madame Bovary

 

      ... c'est qu'on a trouvé, même sans le savoir, dans la forme, la couleur de l'objet, le rythme ou le ton d'un passage littéraire ou musical, l'expression d'une vérité personnelle dont on n'avait nullement conscience, que l'on découvre seulement à son contact.

François-René Daillie, Le divertissement

 

      Cela fait trente ans que je sais lire; je n'ai peut-être pas lu beaucoup, mais j'ai tout de même lu un certain nombre de choses, et tout ce qui m'en reste, c'est le souvenir très approximatif qu'au deuxième volume d'un roman de mille pages, il y a quelqu'un qui se tue d'un coup de pistolet. Trente ans que je lis pour rien! Des milliers d'heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n'en retenir rien qu'un immense oubli.

Patrick Süskind, Amnésie littéraire (dans: Un combat et autres récits)

 

      Ce soir-là, en feuilletant un livre d'Holbrook Jackson, je tombais sur le classement en quatre catégories qu'établit Coleridge parmi les gens qui lisent. Qu'on me permette de le citer:
      1. Les éponges, ceux qui absorbent tout ce qu'ils lisent et le restituent pratiquement dans le même état, seulement un peu sali.
      2. Les sabliers, ceux qui retiennent rien et qui se contentent de prendre un livre pour passer le temps.
      3. Les chausses à vin, ceux qui ne gardent que la lie de ce qu'ils ont lu.
      4. Les purs diamants, ceux aussi rares que précieux qui profitent de ce qu'ils lisent et qui savent aussi en faire profiter les autres.

Henry Miller, Les livres de ma vie

 

      Quand un être cher nous donne un livre à lire, c'est lui que nous cherchons d'abord dans les lignes, ses goûts, les raisons qui l'ont poussé à nous flanquer ce bouquin entre les mains, les signes d'une fraternité. Puis le texte nous emporte et nous oublions celui qui nous y a plongé, c'est toute la puissance d'une œuvre, justement, que de balayer aussi cette contingence-là!

Daniel Pennac, comme un roman

 

      Un homme ne devrait pas avoir peur de lire trop ou trop peu. Il devrait lire comme il mange ou comme il prend de l'exercice. Le bon lecteur ne tardera pas à graviter autour des bons livres. Il découvrira, grâce à ses contemporains, ce qu'il y a dans la lecture du passé ce qui apporte un exemple, une inspiration ou simplement un délassement. Il devrait avoir le plaisir de faire ces découvertes tout seul, à sa guise. Tout ce qui a de la valeur, du charme, de la beauté, tout ce qui est lourd de sagesse ne saurait être perdu ni oublié. Mais les choses peuvent perdre toute valeur, tout charme, toute séduction, si l'on vous traîne par les cheveux pour les admirer. N'avez-vous jamais remarqué, après bien des expériences décevantes, que quand on recommande un livre à un ami, moins on en dit, mieux cela vaut?

Henry Miller, Les livres de ma vie

 

      Pour moi, je n'aime que les livres plaisants ou faciles, qui me chatouillent agréablement, ou ceux qui me consolent et m'aident à régler ma vie ou ma mort. 

Michel de Montaigne, Sur la solitude (dans: Les essais Livre I chap. 38 de la traduction moderne de Guy de Pernon d'après le texte de l'édition de 1595)

 

      Le lecteur peut être considéré comme le personnage principal du roman, à égalité avec l'auteur, sans lui, rien ne se fait. 

Elsa Triolet 

 

      Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié. 

Voltaire 

 

      J'avais toujours pensé qu'un ouvrage n'existait vraiment qu'à travers sa relation avec le lecteur. Moi-même, depuis que j'étais en âge de lire, j'avais toujours cherché à m'enfoncer le plus loin possible dans l'imaginaire des romans qui me plaisaient, anticipant, échafaudant mille hypothèses, cherchant toujours à avoir un coup d'avance sur l'auteur et prolongeant même dans ma tête l'histoire des personnages bien après avoir tourné la dernière page. Au-delà des mots imprimés, c'est l'imagination du lecteur qui transcendait le texte et permettait à l'histoire d'exister pleinement. 

La fille de papier, Guillaume Musso

 

      Il n'y a pas de vrai sens d'un texte. Pas d'autoroute de l'auteur. Quoi qu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. Une fois publié un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise, et selon ses moyens, et il n'est pas sûr que le constructeur en use mieux qu'un autre.

Paul Valéry, Variétés

 

      Tout écrivain est utile ou nuisible, l'un des deux. Il est nuisible s'il écrit du fatras, s'il déforme ou falsifie pour obtenir un effet ou un scandale, s'il se conforme sans conviction à des opinions auxquelles il ne croit pas. Il est utile s'il ajoute à la lucidité du lecteur, le débarrasse de timidités ou de préjugés, lui fait voir et sentir ce que le lecteur n'aurait ni vu ni senti sans lui. Si mes livres sont lus et s'ils atteignent une personne, une seule et lui apportent une aide quelconque, ne fût-ce que pour un moment, je me considère comme utile.

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

 

      Il referme toujours les pages d'un livre, de peur que la nuit non seulement les mots s'en aillent, mais aussi ce qu'ils ont à dire aux humains. Parfois il pense: le livre, c'est la maison des mots. 

Gérard de Cortanze, Assam

 

 

 

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