| Le Café Littéraire / Le vin |
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On sentait déjà le vin, le raisin pilé, séché. Ils arrivèrent
devant une porte fermée par deux serrures. Oriol l’ouvrit, et
élevant soudain au-dessus de sa tête le flambeau, montra vaguement une
longue suite de barriques alignées et portant sur leur flanc ventru un
second rang de fûts moins gros. Il fit voir d’abord que cette cave de
plain-pied s’enfonçait dans la montagne, puis il expliqua les
contenus des pièces, les âges les récoltes, les mérites, puis,
lorsqu’on fut arrivé devant le cru de la famille, il caressa de la
main la futaille ainsi qu’on fait sur la croupe d’un un cheval
aimé, et d’une voix fière: – Vous allez goûter chélui-là. Il n’y
a pas un vin en bouteille qui le vaille, pas un, ni à Bordeaux ni
ailleurs. Car il avait l’amour violent des campagnards pour Guy de Maupassant, Mont-Oriol
Le vin coulait à flots, la chère était succulente et les propos à peu près conformes à ceux que les artistes d'aujourd'hui poursuivent en festoyant -- dès lors qu'ils brûlent de l'ardent désir d'exprimer tout ce qu'ils ont sur le coeur... Denis Grozdanovitch, Petit traité de désinvolture.
Le vin, mon cher garçon, et dans le vin, la vérité... Platon, Le banquet, (dans La Couronne et la Lyre, de MargueriteYourcenar).
Après avoir longtemps marché, j'entrerais dans un grand café, on me servirait un Campari, un vrai, très amer et sucré, dans un verre conique à haute jambe. Assis dans un angle sur la banquette de cuir, près de la vitrine, je boirai lentement ce cristal rouge, j'en sentirais la couleur, la chaleur et l'éclat de rubis m'envahir tout entier, ce serait un instant de bonheur — indicible comme tout bonheur. Je verrais passer tous ces hommes et toutes ces femmes, ils auraient, elles auraient des visages heureux. Et Sylvie entrerait. François-René
Daillie, Le Divertissement
...il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Charles Baudelaire.
En adoptant Dionysos comme patron de leur activité, en révérant en lui le dispensateur de l'euphorie dont une belle récolte de vin était le gage, les vignerons de l'Égée ne firent pas que rendre à cette divinité d'importation récente le service de la naturaliser en l'implantant au terroir et en l'adjoignant, sans l'y confondre, à la foule quasi anonyme, mais profondément ancrée dans la religiosité des paysans, des démons agraires. Au surplus, le vin, sang de la vigne, dans lequel on pensait que, le feu s'unissait au principe humide, qui exerçait sur l'âme des effets tour à tour exaltant et terrifiants, se prêtait merveilleusement à symboliser l'élément divin dont les Anciens croyaient reconnaître la manifestation dans l'épanouissement de la vie végétale. Un mot qui se rencontre chez les poètes tragiques et qui n'a point de correspondant dans notre langue, ganos, témoigne de l'association qu'on établissait entre les idées d'éclat et de scintillement, d'humidité vivifiante, d'aliment succulent et de joie. La pluie, les eaux courantes, les prairies arrosées, les fleurs ont du ganos, et aussi le miel que les abeilles en extraient, le lait que donnent les troupeaux. Le vin est essentiellement le ganos de la vigne ou le ganos de Dionysos. H. Jeanmaire, Dionysos, histoire du culte de Bacchus.
Un ou deux mois plus tard, j'ai reçu douze bouteilles de résiné commandées l'été précédent par l'intermédiaire d'un ami grec. Non pas un de ces ignobles casse-tête à faire danser les chèvres, qui déversent leur puanteur de térébenthine dans les échoppes à touristes de Patmos ou de la pLaka, mais bien ce nectar fleurant la cire d'abeille dont se régalaient les dieux avant l'être délogés de l'Olympe. Jean-Marie Laclavetine, Le rouge et le blanc.
Le vin est symbole de la vie cachée, de la jeunesse triomphante et secrète. Il est par là, et par sa rouge couleur, une réhabilitation technologique du sang. Le sang recréé par le pressoir est le signe d'une immense victoire sur la fuite anémique du temps... L'archétype de la boisson sacrée et du vin rejoint, chez les mystiques, l'isomorphisme aux valorisations sexuelles et maternelles du lait. Lait naturel et vin artificiel se confondent dans la juvénile jouissance des mystiques. G. Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire.
Mon
verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme / Ecoutez la chanson
lente d'un batelier / Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes /
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds Guillaume Apollinaire, Alcools (Nuit rhénane)
Et ici maintenons que non rire, ains boire est le propre de l'homme, je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes, je dis boire vin bon et frais. Notez, amis, que de vin divin on devient, et n'y a argument tant sûr, ni art de divination moins fallace. Vos académies l'affirment, rendant l'étymologie de vin, lequel ils disent en grec OINOS, être comme vis, force, puissance, car pouvoir il a d'emplir l'âme de toute vérité, tout savoir et philosophie. Si avez noté ce qui est en lettres ioniques écrit dessus la porte du temple, vous avez pu entendre qu'en vin est vérité cachée. La dive Bouteille vous y envoie: soyez vous-mêmes interprètes de votre entreprise. Rabelais, Le cinquième livre.
XXVII XXXVI LXXIX CXVI Les quatrains d'Omar Kháyyám (traduits du persan par Charles Grolleau).
...
Sans vin pur, sans autels, sans hymnes, sans guirlandes, Niobé, La mort (dans La Couronne et la Lyre, de Marguerite Yourcenar).
Tout à
coup, comme par intuition, mes regards se portèrent sur le haut de
l'étagère, et j'aperçus une bouteille de vin vieux, que j'avais reçue en
héritage. Il paraît que cette liqueur avait été pressée à l'occasion de
ma naissance. Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle (traduit du persan par Roger Lescot).
Chaque bouteille d'honnête vin porte en elle tout un paysage, et recèle un nombre infini d'histoires plus ou moins mystérieuses, plus ou moins authentiques ou légendaires, que l'amateur désespère de découvrir toutes, et aux charmes desquelles il succombe comme Sultan à la voix de Dinarzade. "L'amour, affirmait Jacques Chardonne, c'est beaucoup plus que l'amour." Le vin, c'est beaucoup plus que le vin. Jean-Claude Pirotte, Les contes bleus du vin.
Veuf
de ceps, mon pays natal buvait du vin. Le petit bourgogne anonyme y coulait
en chopines, en setiers et demi-setiers, en verrinées. il signait sa
présence et sa vogue, sur les tables de bois grattées au tesson de verre,
en cercles violâtres indélébiles. Les soirs d'hiver, le vin jeune —six
sous le litre—
bouillait à pleins pots, et dans son écume rose dansait la rouelle
de citron et l'épave de cannelle, pêle-mêle avec ses dix grains de poivre
et les radeaux des rôties naufragées. Colette, Le Fanal bleu.
Les gens modestes, attentifs aux signes de l'existence sociale, déléguaient au vin le rôle d' "un rite de passage". Permission était accordée aux enfants de rosir leur eau un jour de communion, puis, un jour solennel, ils buvaient leur premier verre de vin. Il fallait qu'ils fussent bien modestes (et simples d'esprit, de culture) pour ainsi s'esbaudir autour de l'enfant et l'applaudir à la dernière gorgée. C'est si peu de chose et c'était aussi une espèce de rite, tout comme le première cigarette, la première montre (et parfois la seule, on la conserverait toute la vie), le premier vélo. Qui, de nos enfants, se souvient encore de son premier verre de vin ? Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur.
J'avais décidé de rosir mon blanc d'une demi-larme de crème de cassis. Bien qu'assez strict sur le principe qu'un chablis Montée-de-Tonnerre se déguste nature, je ne suis pas borné au point de rester obstinément rebelle à toute extravagance. Et puis cette indéfinissable angoisse, que je sentais sourdre en moi ce soir finissant, sans doute m'avait-elle poussé aussi à cet excès de douceur. Ce que je supporte le plus mal en ces début d'automne où la vendange bat son plein dans les vignes alentour, ce sont ces nuées de moucherons qui s'entêtent à tourniller au-dessus des boissons, lorsqu'on trinque sous la tonnelle, et forcent l'arrogance jusqu'à parfois venir se tuer dans votre verre. Mais quand on est seul, comme je l'étais ce soir, et inquiet un peu à propos du tout et du rien, alors cet infernal rigodon de moucherons ivres prend des allures de défi. Pierre Autin-Grenier, Je ne suis pas un héros.
Sauternes!
répéta Théo, hilare. Alain Gerber, Le faubourg des coups de trique.
L'ivresse,
nous déclara-t-elle au cours d'un de ses rares moments de confidence,
est un crime commis contre l'arbre, contre le fruit, contre le vin
lui-même. C'est un crime de société, c'est un abus de confiance,
comme le viol est un abus du désir. (...) La vigne est cultivée avec
amour du bourgeon jusqu'au fruit. Son jus est distillé, puis soumis à
tout le processus de fermentation et de manipulation qui fait de lui ce
qu'il est: le vin. Ce vin-là mérite sûrement beaucoup mieux que
d'être ingurgité à l'excès par quelque imbécile dont la tête est
pleine de stupidités. Ce vin-là mérite notre vénération. Il doit
être bu dans la joie et la générosité. Joanne Harris, Les cinq quartiers de l'orange.
En Franche-Comté, je m'étais habitué au vin (jaune ou rosé d'Arbois) et je préférais boire au comptoir de certains cafés un ou deux ballons de rouge. Ce qui fait que vers sept heures du soir, avant de revenir dîner avec ma mère (mon père, jugé comme collaborateur, était emprisonné à Fresnes), j'étais toujours d'excellente humeur. Alain Jouffroy, La bicyclette du bout du monde.
Le
vin sait revêtir le plus sordide bouge Charles Baudelaire, Les fleurs du mal (Le poison).
C'est
le vin des longs silences et des grognements rocailleux au coin des
comptoirs perdus. C'est le vin des attentes sans retour. C'est le vin qui
s'avale en ridant le front comme on boit toutes les purges du quotidien
martyre. C'est le vin Baudelairien et de toutes les navrances, Jean-Claude Pirotte, Les contes bleus du vin.
Il but, oublia, revécut, et, soudain éclairé, vit la brute qu'il allait devenir, non par la faute de la boisson, mais par la faute du travail. La boisson n'était que l'effet, non la cause. Elle succédait inévitablement au travail comme la nuit succède au jour. Ce n'était pas en devenant une bête de somme qu'il gagnerait les sommets -- lui chuchotait le whisky à l'oreille -- et il approuva l'avis. Le whisky était sage et il connaissait bien son oeuvre. Jack London, Martin Eden.
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