| Le Café Littéraire luxovien / de cimetières... | ||
Le chemin du cimetière côtoyait la chaussée jusqu'à son terme, le cimetière. De l'autre côté de la route, il y avait d'abord les maisons, les immeubles neufs du faubourg, quelques-uns encore en construction, puis venaient les champs. La chaussée elle-même était flanquée d'arbres, hêtres noueux, d'âge respectable, elle était pour une part pavée, pour l'autre non; mais le chemin du cimetière était parsemé de gravier, ce qui lui donnait des allures de sentier d'agrément. Un fossé étroit et sec, rempli d'herbe et de fleurs des champs, séparait les deux voies. Thomas Mann, Le chemin du cimetière
Ce n'était qu'un très banal cimetière de campagne, avec ses allées bien
tracées, ses fleurs champêtres, ses arbres vénérables, ses ifs, ses
cèdres surtout; mais de cette banalité même il émanait un charme très
subtil, auquel nous ne pouvions rester tout à fait insensibles. Pierre Gabriel, L'ormeau
L'église, signalée par des pancartes de couleur marron (abbatiale, XVe siècle), se dressait sur une éminence que consolidaient des murs de soutènement. On accédait à cette espèce de plateau par un escalier d'une vingtaine de marches. Enfant, Nicolas avait souvent entendu nommer cette terrasse «le cimetière». «J'ai rencontré Mme Unetelle sur le cimetière», disait par exemple Gabrielle Maudon. Il devait avoir sept ou huit ans lorsque l'on avait entrepris de reconstruire le vieil escalier aux marches disjointes, arrondies et creusées par l'usage. Les excavations pratiquées pour l'occasion avaient mis au jour des ossements, des crânes, et pendant un après-midi les enfants du voisinage, dont c'était la coutume d'aller jouer «sur le cimetière», s'étaient exclamés d'horreur ravie en faisant la connaissance de ces anciens habitants. Ils avaient eu du même coup la réponse à la question de savoir pourquoi cet endroit s'appelait le cimetière ― question qu'ils ne s'étaient d'ailleurs jamais posée. François
Taillandier, Option Paradis
La force lui étant revenue, il prit l'habitude de faire tous les jours une promenade au cimetière proche. Là, il s'asseyait sur un banc, au soleil, et regardait les vieilles gens s'affairer autour des tombes. La proximité des tombes, au lieu de l'incliner vers la morbidité, semblait le raviver. Il avait l'air en quelque sorte de s'être réconcilié avec l'idée de sa mort éventuelle, fait que sans nul doute il avait jusqu'alors refusé de regarder en face. Il lui arrivait souvent de rapporter à la maison des fleurs cueillies au cimetière, le visage rayonnant de joie calme et sereine; assis dans son fauteuil, il racontait alors son entretien du matin avec l'un des autres valétudinaires qui hantaient le cimetière. Il devint évident, au bout d'un certain temps, qu'il lui plaisait de se séquestrer ainsi, ou plutôt qu'il ne se contentait pas de s'y complaire, mais qu'il tirait un profit profond, en un sens, d'une expérience qui dépassait tout ce que pouvait sonder l'intelligence de ma mère. Henry Miller, Tropique du Capricorne
Vers midi, le comte d'Athol, après l'affreuse cérémonie du caveau familial,
avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se renfermant, seul,
avec l'ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait tiré sur lui la
porte de fer du mausolée. ― De l'encens brûlait sur un trépied,
devant le cercueil: une couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune
défunte, l'étoilait. Villiers de L'Isle Adam, Véra, dans Contes cruels
Les
dimanches mon père partait dans les rues parallèles et perpendiculaires
comme pour nous semer. Nicolas Frétel, Fleurs de cimetière
Il avait passé une partie de sa vie à éviter d'avoir affaire aux morts. Dès son plus jeune âge, il avait participé aux enterrements en suivant le cortège selon l'orthodoxie, mais en prenant soin de s'arrêter juste à l'entrée des cimetières. Ce lieu lui avait toujours paru malsain. Il se demandait d'où provenait cette coutume lamentable de conserver ainsi des cadavres qui se décomposaient comme la pire des ordures dans leurs boîtes prétentieuses. Avec leurs humeurs, ces déchets de la vie devaient infecter et la terre et les herbes, et l'ensemble du pays, et même les rêves du genre humain. Il pensait dur que si les hommes éprouvaient des cauchemars c'était à cause des cimetières. Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes
Au retour nous passons par le village de Khor Angar, étrange agglomération
de baraques disséminées dans le désert avec vent de sable pour faire
claquer les tissus. (...) Suite poussière jusqu'à Obock. Fin de journée
douce sur le sable avec la caresse des lumières et cette mer qui s'ennuie de
la contrebande. C'est là que Monfreid construisit ses bateaux, que ses
enfants vinrent se mêler aux petits Somaliens. C'est sur cette plage que sa
femme Armgart attendait ses retours. Bernard Giraudeau, Capitaine de frégate, dans Cher Amour
Un cimetière des noyés et des pendus on en voit encore les traces partout dans le pays. Au bord de l'autre, le principal, dans ses murs, ou enclos par une haie au passage étroit, que quelques cyprès isolent. Tout petit jardin sans croix ni monument, avec auprès des suicidés les tombes d'enfants sans baptême et c'est juste à la vieille trace dans l'herbe, quelques renflements dessinés encore qu'on les reconnaît (ce que les vieux disent parfois, par ici, le cimetière des innocents, complétant de tel souvenir qui leur remonte depuis le haut du siècle en racontant deux petites boîtes en bois posées sur un landau qu'on vient doucement déposer parce que c'étaient des jumeaux et de trop petite constitution, qui n'avaient pas passé leur première semaine. On vous disait cela sans s'apitoyer et d'un ton naturel juste un peu grave, ajoutant que pour les reconnaître une boîte était rose et l'autre bleue, et comment ils avaient suivi le landau un matin, sans fanfare et sans messe, sans rien déranger, une mère et ses enfants parce que le père avait forcément sa journée de ferme la vie n'était pas si facile). Les suicidés c'était censé leur faire honte: plus question du pauvre homme en ce monde et tant pis, jusqu'il y a peu eux non plus n'avaient droit au nom sur la tombe. François Bon, L'enterrement
Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui s'échappent des tombes; de distance en distance, il y a des bénitiers dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir les cendres regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: Hodie mihi, cras tibi; une autre: Fuit homo; une autre: Siste, viator; abi, viator. Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et voyageur je m'en vais. François-René de Chateaubriand, Les mémoires d'outre-tombe
Elle
arrive un matin de février. Elle n'est pas sa première souffrance, et
pourtant elle précipite son isolement. Elle a été installée dans la
partie inférieure de la nécropole. Un territoire maudit sans véritables
limites, réservé aux enfants. En son centre géographique se dressent
une vasque ronde momentanément vide et une poubelle grillagée. Au sud,
un pavage mangé d'herbe dessine des arcs inachevés. Quelques arbrisseaux
et basses haies forment des cloisons perméables autour des étroites
sépultures.
Il est impressionnant que les fosses creusées dans l'argile des cimetières demeurent à découvert avant d'être comblées, car ces monticules tragiques, dont la forme est si semblable à celle des corps enveloppés par leur suaire, nous donnent dans notre détresse une dernière illusion, l'illusion qu'ils enferment et enrobent le corps qui gît si profond, si loin sous terre! John Cooper Powys, Givre et sang
Trente ans durant, Siméon Désiré avait sondé les abords des cent dix-neuf tombes et trente-deux caveaux que comptait le cimetière de Grand-Anse. Il avait fini par en connaître chaque détail, chaque recoin et vous désignait sans hésiter l'endroit où votre cher parent avait été inhumé, vous informant au passage qu'il avait récemment désherbé l'endroit et qu'il y avait mis des fleurs fraîches. Les bourgeois lui glissaient alors un billet, d'autant plus volontiers que nombre d'entre eux avaient le sentiment que, grâce à lui, ils continuaient à avoir des nouvelles de leur défunt. Siméon, en effet, à force de hanter le cimetière, d'y manger, d'y faire la sieste, avait fini par faire de vieux rêves. Cela le prenait en plein jour, tandis qu'il fouillait le sol à l'aide d'une pelle à manche court, toujours soucieux de ne pas laisser un seul jour s'écouler sans qu'il ne cherchât son trésor. Il butait inévitablement sur des ossements ou des débris de crâne, qu'il rangeait avec soin dans des boîtes en carton afin de les brûler, selon les directives de l'autorité municipale, encore qu'il lui arrivât de temps à autre de vendre ces précieux instruments de sorcellerie à des bougres venus d'autres communes. Raphaël Confiant, Brin d'amour
Ce fut au pied de cette butte que le commandant allemand du camp décida que serait établi notre cimetière, dont la création était rendue nécessaire par notre nombre, qui s'élevait déjà à quelques milliers, par les conditions de vie qui nous étaient imposées et par les coups de fusil auxquels, travaillés par des idées d'évasion, nous n'allions pas manquer de nous exposer. Dans les pays germaniques, les cimetières sont des enclos très ombragés; en plaçant le nôtre à la lisière d'un bois, le commandant observait la coutume. L'endroit était retiré; il s'accordait avec le mot Friedhof, nom allemand du cimetière, qui signifie littéralement «lieu de paix». Pierre Gascar, Les fougères, dans : Le règne végétal
Le titre de fossoyeur m'était déjà accordé mais précédait les fonctions qui le justifieraient. Dans le métier de fossoyeur, quand on creuse, c'est qu'on a déjà trouvé l'eau. Rien de semblable pour le moment. Trop longue pour qu'on y plantât un arbre, trop profonde pour être un de ces trous individuels au fond desquels, à cette époque, par toute l'Europe, des hommes casqués se terraient, fondation d'un monument monolithique qu'on imaginait mal et surtout à cet endroit, la fosse que nous creusions ne pouvait être qu'une tombe. Maintenant nous la garnissions d'étais, nous la recouvrions de planches. Personne n'était mort. La fosse devenait une sorte de piège, de trappe où le destin finirait par se prendre, où un mort finirait par descendre. Il aurait été ainsi devancé et glisserait dans la nuit toutes portes ouvertes tandis que nous nous effacerions sur son passage en cachant nos mains terreuses dans notre dos. Pierre Gascar, Le temps des morts
Un croque-mort revenu quérir une pelle oubliée sur les lieux de l'inhumation
trouva la fosse vide. Plus mort que vif, il prit ses jambes à son cou en
direction du presbytère. Le père Naélo écouta attentivement sa
déclaration.
À travers les halètements et les bégaiements de l'homme, il retint le fait
suivant: René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves
Toutes ces histoires, les visions de sa sœur, le Mussolini d'Immola, avaient fini par convaincre Nicolas de la survie des morts. Non, bien sûr, ils ne sont plus là, les morts, on chercherait en vain à leur téléphoner, à leur écrire. Pour autant, ils ne sont pas entièrement dans les tombes. Tous les peuples «premiers», suivant l'expression aujourd'hui en vigueur, ont cru que les défunts mal enterrés ne passaient pas. ils nous veulent. Ils nous hantent. Ils nous tournent autour. François
Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes
―
Dame! c’est bien simple. La pauvre Rose a eu l’imprudence de ne pas
écouter les vieillards: elle refusait de croire aux vérités que l’on
raconte sur les âmes des morts. Si bien que dernièrement, comme elle
revenait de la ville un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit. Ernest Capendu, Marcof-le-Malouin
À gauche, plus loin que le Trou aux perches, s'élevait la tour carrée
de l'église d'Ashover, isolée parmi les prairies. Au pied de la tour,
il distinguait un groupe de pierre blanches miroitantes, mieux
accordées à la clarté de la lune qu'à toute autre chose au monde,
sauf à certaines rafales obliques de pluie grise amenée par le vent
d'ouest. John Cooper Powys, Givre et sang
Depuis la mort de lord
Sparkenbroke, les touristes de Chelmouth, qui se
contentaient de parcourir les couloirs de sa vaste demeure et de
contempler ses trésors en écoutant le machinal bavardage des guides, ont
ajouté l'église et le cimetière à leur pèlerinage, car le cimetière
contient le caveau des Sparkenbroke. C'est une spacieuse sépulture
gazonnée, d'un type assez commun au pays de Galles, mais qu'on rencontre
rarement dans les régions aussi septentrionales que le comté de Dorset.
La grille de fer permet de voir le cercueil de lord Sparkenbroke parmi
ceux de ses ancêtres. Charles Morgan, Sparkenbroke
En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située sur la
hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de
celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons vu principalement le
tombeau de De Vic, ―
ancien compagnon d'armes de Henri IV, ― qui lui avait fait présent du
domaine d'Ermenonville. C'est
un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé. Il reste
ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois. Tel a été le sort de la
plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, très vieilles,
dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de
la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre simple sur laquelle on
trouve inscrit: Ci-gît Almazor. Est-ce un fou? ―
Est-ce un laquais? ― est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus. Gérard de Nerval, Les filles du feu, Angélique.
À la fin de l'été, la tombe m'était devenue familière. Je pus y penser souvent quand j'en fus éloignée et parfois avec un semblant de calme. Je suivais la croissance des arbres. Je sus quand ils dépassèrent le mur et que leur cime vit la mer. Je sais comment leur ombre joue sur toi, quels sont les vents qui t'atteignent. Où que je sois, quand je le veux, j'entends les rumeurs de la route, les échos du village, les colères du mistral, les longues rafales du vent d'est, la pluie, le grincement de la porte de fer qu'un visiteur pousse. Et je sais à quelles heures les oiseaux viennent boire l'eau des fleurs. Anne Philipe, Le temps d'un soupir
Au-dessus du cimetière défilent des ciels comme on n'en trouve qu'en
rêve, un crépuscule immuable parcouru d'arondes violacées. Jean Dargile, Le petit père Lachaise
Rondeau-les-tombes, un village situé à une vingtaine de kilomètres de Vernery, tenait son nom d'anciens sarcophages de calcaire, cent dix au total, entreposés là vers le VIIIe ou le IXe siècle, sans que l'on ait pu établir s'ils avaient été occupés, ou s'il ne s'agissait que d'une sorte de dépôt. François
Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes
Ce n'est pas très facile de garer une voiture dans le centre de Saint
Denis (...). Ils y parvinrent enfin, gagnèrent la somptueuse basilique et
marchèrent longuement, silencieusement, dans le déambulatoire. François
Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes
Je rencontrai Serifopulos, le gardien, dont, à vrai dire, j'avais déjà
lu fortuitement le nom dans un article du mince journal de la communauté
anglaise de l'île, laquelle, ainsi qu'en témoignait le cimetière, avait
été florissante par le passé et continuait partiellement d'exister
aujourd'hui. Il était révélé dans cet article ―
manifestement rédigé par une de ces légendaires vieilles filles
confites dans une sensibilité néo-victorienne dont l'Angleterre regorge
― que Yannis Serifopoulos était... né dans ce cimetière!
où il avait succédé à son père en tant que jardinier et où, depuis
maintenant presque quarante-trois ans, il cultivait de splendides
orchidées. Denis
Grozdanovitch, Le satire du cimetière
― Alex, il a raté son bac et passe son temps à jouer au football.
Quand son père est ivre, c'est lui qui garde le cimetière. Et tu sais
quoi? Il joue au football dans le cimetière. Tu te rappelles la chapelle
funéraire à moitié en ruine vers le mur du fond? Pierrette Fleutiaux, Nous sommes éternels
Sur sa parka noire glissent allègrement ses vingt-trois ans. Il se tient
droit devant le caveau de famille. Demain... les Autres seront là,
fidèles à cet énième rendez-vous. En cette veille, Rémi qui ne croit
qu'en la vie n'est pas présent pour lancer un appel aux morts. Non! Épisodiquement,
au cours d'une balade, il fait ici une pause avec Pépère Rameau,
Mémère Fleurine. Il les retrouve tels qu'il les accompagnait à chacun
de ses rendez-vous de La Toussaint. Dans ses mains pousse le plus beau
chrysanthème proposé par la fleuriste du coin. (...) Yves Couturier, Les Rendez-vous de Toussaint
Maigret quittait le comte de Saint-Fiacre devant la grille du cimetière.
Une vieille, assise sur un petit banc qu'elle avait apporté, essayait de
vendre des oranges et du chocolat. Georges Simenon, L'affaire Saint-Fiacre
Il passa rapidement la main de rose en rose, tournant à genoux autour de
la tombe, palpa la terre en différents endroits, comme un tisserand teste
la qualité d'une soie. Puis il releva la tête vers Adamsberg. Fred Vargas, Dans les bois éternels
Le cimetière qui se trouvait derrière l'église presbytérienne
réformée ressemblait à un champ ondulé de pierres tombales de granit
poli et protégé par un fouillis d'arbres. Son pourtour était délimité
par une grosse chaîne. Patricia Cornwell, La séquence des corps
Que sait-elle de la dalle au fond d'un jardin de province qu'il a fait graver à la mémoire d'un fils. Son nom, les dates, ce à quoi se résume la vie d'un homme pour ceux qui ne l'ont pas connu. Il arrive, dans les cimetières, qu'on appose au fronton des pierres tombales la reproduction d'une photo. À quoi bon? L'image passe au soleil et les visages se démodent. Le vrai tombeau ne sera jamais que le cœur de ceux qui ont aimé. Puisse chacun de nous avoir ainsi, après sa mort, plusieurs sépulcres vivants. Puisse chacun de nous trouver la force de porter au jour la mémoire de ceux qui ont vécu. Que sait-elle, dans sa révolte, que sait-elle de la pierre qu'un père scelle sur son cœur quand les paupières se ferment à jamais sur les yeux de son fils... Christelle Ravey, Partition singulière
Elle portait à Sarah des arums blancs. Elle lui portait aussi un peu de sirop-batterie qu'elle répandait autour de la tombe blanchie à la chaux. Et elle restait là, en compagnie de sa sœur. Cette dernière avait vu durant son existence tellement d'êtres inconnus de ce monde que sa tombe s'était mise à s'en souvenir, jusqu'à se transformer en monticule étrange. L'enduit de ciment était devenu une croûte lunaire, bardée de petit signes, l'un voulant dompter l'autre, pour final s'emmêler aux écritures des peuplades anciennes. La chaux, devenue fluorescente, auréolait la tombe d'une poussière flottante qui, la nuit (selon les dires énervés du gardien), luisait comme des yeux de chat noir. Et l'ennui (disait-il, pour donner la mesure de cette catastrophe) c'est que les colibris s'y posaient pour la nuit, et remplissaient le champ des morts (aux heures crépusculaires) d'un tintamarre de poulailler pas vraiment compatible, monsieur Timoléon, avec l'idée que l'on pourrait se faire d'un lieu comme celui-là... Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes
Au cimetière, la Fantina n'alla jamais, durant ces trois ans qu'elle avait passés dans la chambre du Giai, elle en avait consommé chaque souffle, et avec le souffle, l'âme. Celui qui à présent reposait dans la terre, disait-elle, n'était plus rien, moins encore que ces larves vides qu'on écrase dans l'herbe au printemps quand les insectes se sont envolés. Rosette Loy, Les routes de poussière
Juste là, je suis devant la tombe de mon mari, assise sur un banc de
cimetière vert bouteille lustré par des générations de fesses en train
de me monter la tête contre sa dalle funéraire. Katarina Mazetti, Le mec de la tombe d'à côté
Jean Carrière, L'Épervier de Maheu
Au cimetière de Saint-Goussaud, la place d'Antoine est vide, et c'est la dernière: s'il y reposait, je serais enterré n'importe où; au hasard de ma mort. Il m'a laissé sa place. Ici, fin de la race, moi le dernier à me souvenir de lui, je serai gisant: alors peut-être il sera mort tout à fait, mes os seront n'importe qui et tout aussi bien Antoine Peluchet, près de Toussaint son père. Ce lieu venteux m'attend. Ce père sera le mien. Pierre Michon, Vies minuscules
Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des
victimes du neuf janvier, vêtue manteau violet et toque d'astrakan,
j'avance à grand peine entre les tombes, visage fouetté par les flocons
glacés, pieds déjà gourds dans mes vieilles bottes. Jacques-François Piquet, Que fait-on du monde? Élégie pour quarante villes
Lorsqu'il parvint au rocher où se trouvait O Rin, la neige avait
entièrement recouvert le sol d'une couche blanche. Dissimulé au pied
d'un rocher, il examina la contenance d'O Rin. Non content d'avoir, en
retournant sur ses pas, rompu le serment du pèlerinage de la montagne, il
se préparait à rompre le serment selon lequel on ne doit pas prononcer
un mot. C'était la même chose que de commettre un crime. Mais, tout
comme elle l'avait dit: «C'est bien probable qu'il neigera!», voilà
qu'il s'était mis à neiger! C'est cela qu'il voulait dire ― il
suffisait d'une parole. Fukazawa, Narayama
Tous les morts sont
ivres de pluie vieille et froide Et grâce aux trous
creusés par le noir printemps Je ne verrai très
probablement jamais Vous disparus, vous
suicidés, vous lointaines - Tu pourrais me
conter des choses plus drôles Il fait bon. Dans le
foyer doucement traîne
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