Le Café Littéraire luxovien / de cimetières...

 

 

 

      Le chemin du cimetière côtoyait la chaussée jusqu'à son terme, le cimetière. De l'autre côté de la route, il y avait d'abord les maisons, les immeubles neufs du faubourg, quelques-uns encore en construction, puis venaient les champs. La chaussée elle-même était flanquée d'arbres, hêtres noueux, d'âge respectable, elle était pour une part pavée, pour l'autre non; mais le chemin du cimetière était parsemé de gravier, ce qui lui donnait des allures de sentier d'agrément. Un fossé étroit et sec, rempli d'herbe et de fleurs des champs, séparait les deux voies.

Thomas Mann, Le chemin du cimetière

 

      Ce n'était qu'un très banal cimetière de campagne, avec ses allées bien tracées, ses fleurs champêtres, ses arbres vénérables, ses ifs, ses cèdres surtout; mais de cette banalité même il émanait un charme très subtil, auquel nous ne pouvions rester tout à fait insensibles.
      On éprouvait sous l'abri de ces branches, dans ce silence bourdonnant d'insectes et d'oiseaux, le sentiment que la vie continuait, bien que d'une autre manière. À droite, un champ de blé; à gauche, un pan de vigne; l'enclos, avec son petit mur mangé de ronces et de lierre, n'offrait entre les morts et les vivants qu'une barrière bien illusoire. Deux mondes, ici, se côtoyaient sans se nier l'un l'autre.
      Et nous errions parmi les stèles. Un nom fraîchement gravé faisait des images si familières, si précises que nous demeurions un moment incrédules, comme s'il eût été inscrit là par erreur. Plus loin, une sépulture abandonnée proposait comme une devinette son inscription à demi effacée.

Pierre Gabriel, L'ormeau

 

      L'église, signalée par des pancartes de couleur marron (abbatiale, XVe siècle), se dressait sur une éminence que consolidaient des murs de soutènement. On accédait à cette espèce de plateau par un escalier d'une vingtaine de marches. Enfant, Nicolas avait souvent entendu nommer cette terrasse «le cimetière». «J'ai rencontré Mme Unetelle sur le cimetière», disait par exemple Gabrielle Maudon. Il devait avoir sept ou huit ans lorsque l'on avait entrepris de reconstruire le vieil escalier aux marches disjointes, arrondies et creusées par l'usage. Les excavations pratiquées pour l'occasion avaient mis au jour des ossements, des crânes, et pendant un après-midi les enfants du voisinage, dont c'était la coutume d'aller jouer «sur le cimetière», s'étaient exclamés d'horreur ravie en faisant la connaissance de ces anciens habitants. Ils avaient eu du même coup la réponse à la question de savoir pourquoi cet endroit s'appelait le cimetière ― question qu'ils ne s'étaient d'ailleurs jamais posée.

François Taillandier, Option Paradis 
(
La grande intrigue I)

 

      La force lui étant revenue, il prit l'habitude de faire tous les jours une promenade au cimetière proche. Là, il s'asseyait sur un banc, au soleil, et regardait les vieilles gens s'affairer autour des tombes. La proximité des tombes, au lieu de l'incliner vers la morbidité, semblait le raviver. Il avait l'air en quelque sorte de s'être réconcilié avec l'idée de sa mort éventuelle, fait que sans nul doute il avait jusqu'alors refusé de regarder en face. Il lui arrivait souvent de rapporter à la maison des fleurs cueillies au cimetière, le visage rayonnant de joie calme et sereine; assis dans son fauteuil, il racontait alors son entretien du matin avec l'un des autres valétudinaires qui hantaient le cimetière. Il devint évident, au bout d'un certain temps, qu'il lui plaisait de se séquestrer ainsi, ou plutôt qu'il ne se contentait pas de s'y complaire, mais qu'il tirait un profit profond, en un sens, d'une expérience qui dépassait tout ce que pouvait sonder l'intelligence de ma mère.

Henry Miller, Tropique du Capricorne

 

      Vers midi, le comte d'Athol, après l'affreuse cérémonie du caveau familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec l'ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée. ― De l'encens brûlait sur un trépied, devant le cercueil: une couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune défunte, l'étoilait.
      Lui, debout, songeur, avec l'unique sentiment d'une tendresse sans espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il était sorti du lieu sacré; en refermant le sépulcre, il avait arraché de la serrure la clef d'argent, et, se haussant sur la dernière marche du seuil, il l'avait jetée doucement dans l'intérieur du tombeau. il l'avait lancée sur les dalles intérieures, par le trèfle qui surmontait le portail. ― Pourquoi ceci?... À coup sûr d'après quelques résolutions mystérieuse de ne plus revenir.

Villiers de L'Isle Adam, Véra, dans Contes cruels 

 

Les dimanches mon père partait dans les rues parallèles et perpendiculaires comme pour nous semer.
Les dimanches mon père partait dans les cimetières se promener.
Sa tristesse était toujours la même à contempler le songe des morts.
Sa tristesse était longue, maigre et hâve.
Les dimanches mon père partait dans les cimetières mais toujours il revenait.
Un dimanche pourtant il ne revint pas et il ne revint plus jamais.
Les dimanches devinrent alors tristes et longs d'une tristesse jamais ressuscitée comme le songe d'un mort.
À son tour ma mère suivit les rues parallèles et perpendiculaires et se rendit au cimetière pour caresser la tombe de son mari.
Sa tristesse était maigre et hâve sa peine coulait à flots formant des ruisseaux ses yeux étaient picorés d'oiseaux.
Sur la tombe noire sombre fantomatique et parfaite la main de ma mère paraissait douce très douce triste d'une tristesse infinie comme le songe d'un mort.

Nicolas Frétel, Fleurs de cimetière

 

      Il avait passé une partie de sa vie à éviter d'avoir affaire aux morts. Dès son plus jeune âge, il avait participé aux enterrements en suivant le cortège selon l'orthodoxie, mais en prenant soin de s'arrêter juste à l'entrée des cimetières. Ce lieu lui avait toujours paru malsain. Il se demandait d'où provenait cette coutume lamentable de conserver ainsi des cadavres qui se décomposaient comme la pire des ordures dans leurs boîtes prétentieuses. Avec leurs humeurs, ces déchets de la vie devaient infecter et la terre et les herbes, et l'ensemble du pays, et même les rêves du genre humain. Il pensait dur que si les hommes éprouvaient des cauchemars c'était à cause des cimetières. 

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      Au retour nous passons par le village de Khor Angar, étrange agglomération de baraques disséminées dans le désert avec vent de sable pour faire claquer les tissus. (...) Suite poussière jusqu'à Obock. Fin de journée douce sur le sable avec la caresse des lumières et cette mer qui s'ennuie de la contrebande. C'est là que Monfreid construisit ses bateaux, que ses enfants vinrent se mêler aux petits Somaliens. C'est sur cette plage que sa femme Armgart attendait ses retours.
      Visite du cimetière marin, des noms comme des signatures de vie, des pages oubliées, des dates mortes, 1913, 1919, 1921, 1917. C'est étrange que ce désert de lave, de sel et de sable soit la vaste terre d'attache des poètes et des aventuriers. Quelque chose de fascinant vous enveloppe comme la fumée d'une pipe d'opium et s'empreint en vous. C'est une terre violente et sensuelle, où l'innocente beauté n'est que l'ombre de la mort.

Bernard Giraudeau, Capitaine de frégate, dans Cher Amour

 

      Un cimetière des noyés et des pendus on en voit encore les traces partout dans le pays. Au bord de l'autre, le principal, dans ses murs, ou enclos par une haie au passage étroit, que quelques cyprès isolent. Tout petit jardin sans croix ni monument, avec auprès des suicidés les tombes d'enfants sans baptême et c'est juste à la vieille trace dans l'herbe, quelques renflements dessinés encore qu'on les reconnaît (ce que les vieux disent parfois, par ici, le cimetière des innocents, complétant de tel souvenir qui leur remonte depuis le haut du siècle en racontant deux petites boîtes en bois posées sur un landau qu'on vient doucement déposer parce que c'étaient des jumeaux et de trop petite constitution, qui n'avaient pas passé leur première semaine. On vous disait cela sans s'apitoyer et d'un ton naturel juste un peu grave, ajoutant que pour les reconnaître une boîte était rose et l'autre bleue, et comment ils avaient suivi le landau un matin, sans fanfare et sans messe, sans rien déranger, une mère et ses enfants parce que le père avait forcément sa journée de ferme la vie n'était pas si facile). Les suicidés c'était censé leur faire honte: plus question du pauvre homme en ce monde et tant pis, jusqu'il y a peu eux non plus n'avaient droit au nom sur la tombe.

François Bon, L'enterrement

 

      Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui s'échappent des tombes; de distance en distance, il y a des bénitiers dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir les cendres regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: Hodie mihi, cras tibi; une autre: Fuit homo; une autre: Siste, viator; abi, viator. Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et voyageur je m'en vais.

François-René de Chateaubriand, Les mémoires d'outre-tombe

 

      Elle arrive un matin de février. Elle n'est pas sa première souffrance, et pourtant elle précipite son isolement. Elle a été installée dans la partie inférieure de la nécropole. Un territoire maudit sans véritables limites, réservé aux enfants. En son centre géographique se dressent une vasque ronde momentanément vide et une poubelle grillagée. Au sud, un pavage mangé d'herbe dessine des arcs inachevés. Quelques arbrisseaux et basses haies forment des cloisons perméables autour des étroites sépultures.
      La cérémonie se prolonge et le chagrin s'épuise. La famille endeuillée s'attarde au bord de la fosse pendant que la foule des témoins s'éparpille posément. Des groupes rejoignent directement les aires de stationnement au nord-est du cimetière, d'autres se laissent étourdir par le labyrinthe des buissons et des chemins étroits.
      Il n'a pas demandé à travailler ici. Il connaît par cœur les jardins publics de la ville qu'il a soignés vingt ans durant. Un matin, il a été de trop. Loin du droit à la retraite, il s'est retrouvé dans ce havre à la lisière de la cité. Les trois premiers jours, il n'a pas su reprendre son souffle. Un mois a passé. Il ressemble désormais aux hêtres décharnés qui l'entourent, gibets dressés dans l'hiver finissant. Ses doigts mêmes ont la texture torturée des branches nues.
      Bien plus tard, lorsque tout le monde est parti et que les fossoyeurs ont terminé leur devoir, il s'approche du rectangle foncé. Les couronnes et bouquets ne parviennent pas à dissimuler la terre, cette terre qui semble plus sombre ici qu'ailleurs. Les bras ballants, il chuchote quelques mots de bienvenue. Puis, la main ouverte, il lui montre des mottes traçant une cicatrice dans le gazon parsemé de crocus. Elle n'est pas seule, elle ne doit plus pleurer. Il veillera.

Thomas Sandoz, Même en terre

 

      Il est impressionnant que les fosses creusées dans l'argile des cimetières demeurent à découvert avant d'être comblées, car ces monticules tragiques, dont la forme est si semblable à celle des corps enveloppés par leur suaire, nous donnent dans notre détresse une dernière illusion, l'illusion qu'ils enferment et enrobent le corps qui gît si profond, si loin sous terre!

John Cooper Powys, Givre et sang

 

      Trente ans durant, Siméon Désiré avait sondé les abords des cent dix-neuf tombes et trente-deux caveaux que comptait le cimetière de Grand-Anse. Il avait fini par en connaître chaque détail, chaque recoin et vous désignait sans hésiter l'endroit où votre cher parent avait été inhumé, vous informant au passage qu'il avait récemment désherbé l'endroit et qu'il y avait mis des fleurs fraîches. Les bourgeois lui glissaient alors un billet, d'autant plus volontiers que nombre d'entre eux avaient le sentiment que, grâce à lui, ils continuaient à avoir des nouvelles de leur défunt. Siméon, en effet, à force de hanter le cimetière, d'y manger, d'y faire la sieste, avait fini par faire de vieux rêves. Cela le prenait en plein jour, tandis qu'il fouillait le sol à l'aide d'une pelle à manche court, toujours soucieux de ne pas laisser un seul jour s'écouler sans qu'il ne cherchât son trésor. Il butait inévitablement sur des ossements ou des débris de crâne, qu'il rangeait avec soin dans des boîtes en carton afin de les brûler, selon les directives de l'autorité municipale, encore qu'il lui arrivât de temps à autre de vendre ces précieux instruments de sorcellerie à des bougres venus d'autres communes.

Raphaël Confiant, Brin d'amour

 

      Ce fut au pied de cette butte que le commandant allemand du camp décida que serait établi notre cimetière, dont la création était rendue nécessaire par notre nombre, qui s'élevait déjà à quelques milliers, par les conditions de vie qui nous étaient imposées et par les coups de fusil auxquels, travaillés par des idées d'évasion, nous n'allions pas manquer de nous exposer. Dans les pays germaniques, les cimetières sont des enclos très ombragés; en plaçant le nôtre à la lisière d'un bois, le commandant observait la coutume. L'endroit était retiré; il s'accordait avec le mot Friedhof, nom allemand du cimetière, qui signifie littéralement «lieu de paix».

Pierre Gascar, Les fougères, dans : Le règne végétal

 

      Le titre de fossoyeur m'était déjà accordé mais précédait les fonctions qui le justifieraient. Dans le métier de fossoyeur, quand on creuse, c'est qu'on a déjà trouvé l'eau. Rien de semblable pour le moment. Trop longue pour qu'on y plantât un arbre, trop profonde pour être un de ces trous individuels au fond desquels, à cette époque, par toute l'Europe, des hommes casqués se terraient, fondation d'un monument monolithique qu'on imaginait mal et surtout à cet endroit, la fosse que nous creusions ne pouvait être qu'une tombe. Maintenant nous la garnissions d'étais, nous la recouvrions de planches. Personne n'était mort. La fosse devenait une sorte de piège, de trappe où le destin finirait par se prendre, où un mort finirait par descendre. Il aurait été ainsi devancé et glisserait dans la nuit toutes portes ouvertes tandis que nous nous effacerions sur son passage en cachant nos mains terreuses dans notre dos.

Pierre Gascar, Le temps des morts

 

      Un croque-mort revenu quérir une pelle oubliée sur les lieux de l'inhumation trouva la fosse vide. Plus mort que vif, il prit ses jambes à son cou en direction du presbytère. Le père Naélo écouta attentivement sa déclaration. À travers les halètements et les bégaiements de l'homme, il retint le fait suivant:
      À la place de la jolie mariée enterrée au vu et au su de tous, le contenu d'une cruche d'eau de pluie s'évapore à la chaleur du soleil!
      Le curé alerta aussitôt les autorités. Outre mon oncle, juge d'instruction, le préfet Kraft, le capitaine Cayot (représentant le commandant Armantus, alité), le docteur Sorapal, médecin légiste, Maître Homaire, pour la presse, se joignirent au prêtre pour gagner le cimetière. Sous l'amandier où Madame Hector Danoze avait été ensevelie, ils découvrirent un trou béant, sans rien dedans, à part une petite nappe de la dernière averse. Corps, cercueil, fleurs, tout s'était volatilisé!

René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves

 

      Toutes ces histoires, les visions de sa sœur, le Mussolini d'Immola, avaient fini par convaincre Nicolas de la survie des morts. Non, bien sûr, ils ne sont plus là, les morts, on chercherait en vain à leur téléphoner, à leur écrire. Pour autant, ils ne sont pas entièrement dans les tombes. Tous les peuples «premiers», suivant l'expression aujourd'hui en vigueur, ont cru que les défunts mal enterrés ne passaient pas. ils nous veulent. Ils nous hantent. Ils nous tournent autour.

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes
(La grande intrigue III)

 

     Dame! c’est bien simple. La pauvre Rose a eu l’imprudence de ne pas écouter les vieillards: elle refusait de croire aux vérités que l’on raconte sur les âmes des morts. Si bien que dernièrement, comme elle revenait de la ville un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.
      Ici un frémissement parcourut l’assemblée.
      Après, après! demandèrent plusieurs voix.
      Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait avec un recueillement plein de terreur, lorsqu’elle fut arrivée au milieu des tombes, le sixième coup de minuit sonnait. Alors elle entendit autour d’elle un bruit étrange. Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui s’ouvraient lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur linceul et les étendirent proprement sur leur fosse ; ensuite, marchant deux par deux, ils se dirigèrent à pas comptés vers l’église qui s’illumina tout à coup, et ils entrèrent… Rose ne pouvait plus bouger de sa place. Elle entendit des voix lugubres entonner le De Profundis. Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts revenaient vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s’en enveloppa pour se cacher. Les morts défilaient devant elle. Rose reconnut sa mère et son père. Ils la virent, eux aussi, et ils l’appelèrent… Rose voulut fuir encore. Les mains des squelettes avaient pris les siennes et l’entraînaient. Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière, trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie auprès de la tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que j’avais à vous raconter… »

Ernest Capendu, Marcof-le-Malouin

 

      À gauche, plus loin que le Trou aux perches, s'élevait la tour carrée de l'église d'Ashover, isolée parmi les prairies. Au pied de la tour, il distinguait un groupe de pierre blanches miroitantes, mieux accordées à la clarté de la lune qu'à toute autre chose au monde, sauf à certaines rafales obliques de pluie grise amenée par le vent d'ouest.
      Même à cette distance, Rook apercevait, parmi les tombes de ses aïeux, la pierre sous laquelle son père avait été enterré cinq ans auparavant. Peu à peu, avec les siècles, tout le reste de sa famille, depuis son grand-père jusqu'à lord Roger le Croisé, s'était confondu avec la poussière grise qui s'étendait entre les dalles du sanctuaire.

John Cooper Powys, Givre et sang

 

      Depuis la mort de lord Sparkenbroke, les touristes de Chelmouth, qui se contentaient de parcourir les couloirs de sa vaste demeure et de contempler ses trésors en écoutant le machinal bavardage des guides, ont ajouté l'église et le cimetière à leur pèlerinage, car le cimetière contient le caveau des Sparkenbroke. C'est une spacieuse sépulture gazonnée, d'un type assez commun au pays de Galles, mais qu'on rencontre rarement dans les régions aussi septentrionales que le comté de Dorset. La grille de fer permet de voir le cercueil de lord Sparkenbroke parmi ceux de ses ancêtres.
(...)
      La pente du cimetière prolongeait celle des vergers, du nord au sud, et s'accentuait à son extrémité méridionale pour s'aplanir ensuite au niveau de la berge du ruisseau. Le caveau faisait saillie sur la pente abrupte du talus, mais à moins de connaître l'endroit et de savoir que des gens s'y trouvaient enterrés, un visiteur venu d'en haut n'eût pas compris tout d'abord qu'il passait près d'un tombeau, car la voûte gazonnée semblait n'être qu'un renflement du sol. D'en bas, sur le terrain uni, on voyait que le caveau avait été creusé, maçonné à l'intérieur et muni d'une grille. En plein jour, les rangées de cercueils étagés étaient nettement visibles. Un tympan de pierre semi-circulaire contenait une inscription, et les armes des Tenniel, gravées au-dessus, indiquaient qu'on se trouvait en face du tombeau de famille.
(...)
      Des rubans de lumière traversaient la grille, et la voûte les courbait vers le haut en longues spirales ascendantes qui frappaient les cercueils et les faisaient luire.

Charles Morgan, Sparkenbroke

 

      En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons vu principalement le tombeau de De Vic, ― ancien compagnon d'armes de Henri IV, ― qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville. C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé. Il reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois. Tel a été le sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, très vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît Almazor. Est-ce un fou? ― Est-ce un laquais? ― est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.
      Du haut  de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres roux, les pins et les chênes verts. Les grès du Désert prennent à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse absente, qui doit être la Vérité.

Gérard de Nerval, Les filles du feu, Angélique.

Mur du cimetière de Marienthal Moselle  

 

 

      Au cimetière d'Orbio nous avions dit un jour, rappelle-toi, que nous demanderions à être enterrés debout afin que par-dessus le mur nous puissions voir la mer. Mais pour toi, désormais, il n'y a plus de murs. Alors, Perle, tu peux dire tout bas pour nous, avec ce sourire qui ne te quitte pas :
                       «Elle est retrouvée.
                       Quoi? L'éternité.»

François-René Daillie, Le Cabalaire

 

 

      À la fin de l'été, la tombe m'était devenue familière. Je pus y penser souvent quand j'en fus éloignée et parfois avec un semblant de calme. Je suivais la croissance des arbres. Je sus quand ils dépassèrent le mur et que leur cime vit la mer. Je sais comment leur ombre joue sur toi, quels sont les vents qui t'atteignent. Où que je sois, quand je le veux, j'entends les rumeurs de la route, les échos du village, les colères du mistral, les longues rafales du vent d'est, la pluie, le grincement de la porte de fer qu'un visiteur pousse. Et je sais à quelles heures les oiseaux viennent boire l'eau des fleurs.

Anne Philipe, Le temps d'un soupir

 

    Au-dessus du cimetière défilent des ciels comme on n'en trouve qu'en rêve, un crépuscule immuable parcouru d'arondes violacées.
      Contre le tombeau en restauration de la reine de Saba, un fossoyeur gratte la pierre à l'aide d'une truelle. «Bonjour, c'est vous le père Lachaise?» que je lui demande en lui tapant familièrement sur l'épaule. 
      «Hé oui! mon p'tit gars, lui-même en personne!
À votre service!» répond le vieux, frisant sa moustache d'un air fripon, et, remarquant ma perplexité devant un long et mince conduit en pente douce qui s'ouvre sous l'emplacement du sarcophage, il ajoute avec emphase: «Ah ça, c'est le puits d'aération du réceptacle sacré, de la tour aux trésors où l'on enroule la moelle épinière.

Jean Dargile, Le petit père Lachaise

 

      Rondeau-les-tombes, un village situé à une vingtaine de kilomètres de Vernery, tenait son nom d'anciens sarcophages de calcaire, cent dix au total, entreposés là vers le VIIIe ou le IXe siècle, sans que l'on ait pu établir s'ils avaient été occupés, ou s'il ne s'agissait que d'une sorte de dépôt. 

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes 
(
La grande intrigue III)

 

      Ce n'est pas très facile de garer une voiture dans le centre de Saint Denis (...). Ils y parvinrent enfin, gagnèrent la somptueuse basilique et marchèrent longuement, silencieusement, dans le déambulatoire.
      Il y avait des sarcophages à l'ancienne, un peu naïfs, et puis les sépulcres monumentaux où les artistes de la Renaissance, les Jean Juste, les Philibert de l'Orme, n'hésitèrent pas à figurer rois et reines dans leur terrible nudité de cadavres. Anne de Bretagne, la tête renversée, les lèvres entrouvertes ― le mouvement vers l'arrière exposant la gorge, les clavicules et les côtes saillant sous la peau; son époux, Louis XII, lui aussi la bouche ouverte en un étrange rictus, comme en proie à quelque rêve équivoque; François Ier et Claude de France, son épouse, les mains retenant un drap sur le sexe... Pulvis es.

François Taillandier, Il n'y a personne dans les tombes 
(
La grande intrigue III)

 

      Je rencontrai Serifopulos, le gardien, dont, à vrai dire, j'avais déjà lu fortuitement le nom dans un article du mince journal de la communauté anglaise de l'île, laquelle, ainsi qu'en témoignait le cimetière, avait été florissante par le passé et continuait partiellement d'exister aujourd'hui. Il était révélé dans cet article ― manifestement rédigé par une de ces légendaires vieilles filles confites dans une sensibilité néo-victorienne dont l'Angleterre regorge ― que Yannis Serifopoulos était... né dans ce cimetière! où il avait succédé à son père en tant que jardinier et où, depuis maintenant presque quarante-trois ans, il cultivait de splendides orchidées.
[...)]
      Je m'amusais, émerveillé de
cette circonstance qui me conférait le privilège ― au centre de ce décor gréco-anglais ― de m'entretenir avec un gardien de cimetière tout aussi volubile que ses plantes et qui, à l'ombre des eucalyptus et des cyprès, juste au-dessus des morts profonds et muets, cherchait à me démontrer avec force arguments à quel point, en dépit des apparences, il était un gai luron...

Denis Grozdanovitch, Le satire du cimetière 
dans: Petit traité de désinvolture

 

      ― Alex, il a raté son bac et passe son temps à jouer au football. Quand son père est ivre, c'est lui qui garde le cimetière. Et tu sais quoi? Il joue au football dans le cimetière. Tu te rappelles la chapelle funéraire à moitié en ruine vers le mur du fond?
      ― Le mausoléé? disait mon frère.
      [...]
      ― Oui, disait mon frère, je me souviens, les mausolées d'Akbar et d'Akbarette...
      ― En tout cas Alex s'est aperçu que le mausolée d'Akbarette se trouve juste à la bonne distance de l'autre. Il ouvre simplement la porte, puisqu'il a la clé, et ça fait l'autre but. Maintenant, tu peux imaginer le nombre de pots de fleurs et de couronnes qui giclent entre les deux buts quand il joue avec Adrien. Il paraît qu'on les voit le soir. Dan, on les entends... Ils ont inventé tout un système de points lorsqu'ils touchent une tombe au passage, en fait c'est un genre de flipper football auquel ils jouent... à vingt ans et quelques, tu imagines!

Pierrette Fleutiaux, Nous sommes éternels

 

      Sur sa parka noire glissent allègrement ses vingt-trois ans. Il se tient droit devant le caveau de famille. Demain... les Autres seront là, fidèles à cet énième rendez-vous. En cette veille, Rémi qui ne croit qu'en la vie n'est pas présent pour lancer un appel aux morts. Non! Épisodiquement, au cours d'une balade, il fait ici une pause avec Pépère Rameau, Mémère Fleurine. Il les retrouve tels qu'il les accompagnait à chacun de ses rendez-vous de La Toussaint. Dans ses mains pousse le plus beau chrysanthème proposé par la fleuriste du coin. (...) 
      Autour de lui, quelques personnes qui anticipent également sur le jour T. Ce sont les besogneux estampillés label des Morts. Des qui ont le deuil jusqu'au bout des ongles et mis leur vie en berne. Des qui grattent le marbre. Des qui ratissent la chute des feuilles. Ça vous enterre les pensées. Ça vous déterre les souvenirs. Ils s'épongent le front. Ils font annuellement le ménage post mortem pour que les défunts sachent qu'ils ne les ont pas oubliés et que les Vivants ne sont pas des ingrats. Ils signent de croix, juste avant d'aller jeter le trop plein de tout dans la fosse du dépotoir municipal.

Yves Couturier, Les Rendez-vous de Toussaint

 

       Maigret quittait le comte de Saint-Fiacre devant la grille du cimetière. Une vieille, assise sur un petit banc qu'elle avait apporté, essayait de vendre des oranges et du chocolat.
      Les oranges! Grosses! Pas mûres! Et glacées... Cela allongeait les dents, raclait la gorge mais, quand il avait dix ans, Maigret les dévorait quand même parce que c'étaient des oranges.
      Il avait relevé le col de velours de son pardessus. Il ne regardait personne. Il savait qu'il devait tourner à gauche et que la tombe qu'il cherchait était la troisième après le cyprès.
      Partout, alentour, le cimetière était fleuri. La veille, des femmes avaient lavé certaines pierres à la brosse et au savon. Les grillages étaient repeints.
                              «Ci-gît Evariste Maigret...»
      «Pardon! On ne fume pas...» 
      Le commissaire se rendit à peine compte qu'on lui parlait. Il fixa le sonneur, qui était en même temps le gardien du cimetière, poussa sa pipe tout allumée dans sa poche. [...]
      Maigret n'avait pas de fleurs. La tombe était ternie. Il sortit, maussade, grommela à mi-voix, ce qui fit se retourner tout un groupe:
      «Il faudrait avant tout retrouver le missel!»

Georges Simenon, L'affaire Saint-Fiacre

 

      Il passa rapidement la main de rose en rose, tournant à genoux autour de la tombe, palpa la terre en différents endroits, comme un tisserand teste la qualité d'une soie. Puis il releva la tête vers Adamsberg.
        ― Tu as vu? dit-il
      Adamberg secoua la tête.
      ― Certaines tiges se décollent dès qu'on les effleure, et d'autres sont incrustées. Toutes celles-ci sont en place, dit-il en désignant les fleurs sur la partie basse de la sépulture. Mais celles-là sont en surface, elles ont été bougées. Tu le vois.
      ― Je t'écoute, dit Adamsberg en fronçant les sourcils.
      ― Cela signifie qu'on a creusé dans la sépulture, continua Mathias en ôtant délicatement les tiges à la tête de la tombe, mais une partie seulement. Ensuite, les fleurs fanées ont été reposées sur le comblement, pour qu'il ne soit pas visible. Mais cela se remarque tout de même. Vois-tu, dit-il en se relevant d'un seul mouvement, qu'un homme déplace une tige de rose, et mille ans plus tard, tu pourras encore le savoir.

Fred Vargas, Dans les bois éternels

 

      Le cimetière qui se trouvait derrière l'église presbytérienne réformée ressemblait à un champ ondulé de pierres tombales de granit poli et protégé par un fouillis d'arbres. Son pourtour était délimité par une grosse chaîne.
      Lorsque j'y arrivai à six heures et quart, l'aube s'incrustait à l'horizon et mon souffle se matérialisait en buée. Les araignées avaient déjà commencé leur travail de la journée en filant leur petite toile et je les contournai respectueusement. Marino et moi foulions l'herbe mouillée en nous dirigeant vers la tombe d'Emily Steiner.
      Elle était enterrée dans un coin du cimetière proche des bois et aux allées herbues s'étaient joliment mêlés des bleuets et des trèfles. Nous n'eûmes qu'à suivre le bruit métallique des pelles contre le sol pour trouver son monument funéraire, un petit ange de marbre. Un camion muni d'un treuil se trouvait à côté du site d'exhumation, moteur tournant. Ses phares éclairaient le travail de deux hommes au visage buriné et vêtus de salopettes. Les pelles étincelaient, l'herbe avoisinante avait perdu toutes couleurs et l'odeur de la terre humide me parvenait au fur et à mesure qu'elle tombait des pelles pour s'accumuler en monticule au pied de la tombe.
      Marino alluma sa lampe-torche et la silhouette triste de la pierre tombale se distingua contre la pénombre du matin, ses ailes repliées et la tête penchée pour une prière. Sur l'épitaphe gravée à sa base on pouvait lire:
      «Il n'en est point d'autre dans le monde,
      La mienne était la seule.»

Patricia Cornwell, La séquence des corps

 

      Que sait-elle de la dalle au fond d'un jardin de province qu'il a fait graver à la mémoire d'un fils. Son nom, les dates, ce à quoi se résume la vie d'un homme pour ceux qui ne l'ont pas connu. Il arrive, dans les cimetières, qu'on appose au fronton des pierres tombales la reproduction d'une photo. À quoi bon? L'image passe au soleil et les visages se démodent. Le vrai tombeau ne sera jamais que le cœur de ceux qui ont aimé. Puisse chacun de nous avoir ainsi, après sa mort, plusieurs sépulcres vivants. Puisse chacun de nous trouver la force de porter au jour la mémoire de ceux qui ont vécu. Que sait-elle, dans sa révolte, que sait-elle de la pierre qu'un père scelle sur son cœur quand les paupières se ferment à jamais sur les yeux de son fils...

Christelle Ravey, Partition singulière

 

      Elle portait à Sarah des arums blancs. Elle lui portait aussi un peu de sirop-batterie qu'elle répandait autour de la tombe blanchie à la chaux. Et elle restait là, en compagnie de sa sœur. Cette dernière avait vu durant son existence tellement d'êtres inconnus de ce monde que sa tombe s'était mise à s'en souvenir, jusqu'à se transformer en monticule étrange. L'enduit de ciment était devenu une croûte lunaire, bardée de petit signes, l'un voulant dompter l'autre, pour final s'emmêler aux écritures des peuplades anciennes. La chaux, devenue fluorescente, auréolait la tombe d'une poussière flottante qui, la nuit (selon les dires énervés du gardien), luisait comme des yeux de chat noir. Et l'ennui (disait-il, pour donner la mesure de cette catastrophe) c'est que les colibris s'y posaient pour la nuit, et remplissaient le champ des morts (aux heures crépusculaires) d'un tintamarre de poulailler pas vraiment compatible, monsieur Timoléon, avec l'idée que l'on pourrait se faire d'un lieu comme celui-là... 

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

 

      Au cimetière, la Fantina n'alla jamais, durant ces trois ans qu'elle avait passés dans la chambre du Giai, elle en avait consommé chaque souffle, et avec le souffle, l'âme. Celui qui à présent reposait dans la terre, disait-elle, n'était plus rien, moins encore que ces larves vides qu'on écrase dans l'herbe au printemps quand les insectes se sont envolés.

Rosette Loy, Les routes de poussière

 

      Juste là, je suis devant la tombe de mon mari, assise sur un banc de cimetière vert bouteille lustré par des générations de fesses en train de me monter la tête contre sa dalle funéraire.
      C'est une petite pierre brute et sobre gravée seulement de son nom Örjan Wallin, en caractères austères. Simples, presque à outrance, tout à son image. Et il l'a effectivement choisie lui-même, il avait laissé des indications dans son contrat obsèques souscrit chez Fonus.
(...)
      À côté de la pierre tombale d'Örjan, il y a une stèle funéraire monstrueuse, oui, carrément vulgaire! Marbre blanc avec calligraphie dorée, des angelots, des roses, des oiseaux, des guirlandes de devises et même une petite tête de mort vivifiante et une faux. La tombe elle-même est couverte de plantes, on dirait une pépinière.

Katarina Mazetti, Le mec de la tombe d'à côté 

 


      Le lendemain matin, avant de repartir pour la Suisse, il était remonté une dernière fois jusqu'à la galerie (il avait, dans l'aube bleue arraché les mauvaises herbes qui empoisonnaient les tombes de ses parents, une dans le cimetière, l'autre toute seule derrière le mur, encore plus tragique de solitude). Il avait emporté un tournevis avec lui. L'inscription doit encore se trouver à l'entrée de la grotte, sur la surface de granit la plus lisse de la paroi:
                            Abel REIHAN
                                1922-1954
      Tout en exécutant son petit travail funéraire, il songeait que tout ce qu'on n'a pas su recevoir et donner de la vie, c'est à la mort qu'il faudra le payer d'un coup. Il regrettait qu'il n'y ait pas avec lui en cet instant une de ces grandes filles aux cheveux lisses et aux jambes couleur de miel qui font fleurir les secondes en caressant la vie de leurs doigts. Caroline, Dakota, ou Virginie, comme des provinces d'un Nouveau Monde.
      Le Haut-Pays ne pourra jamais lui offrir qu'une tombe; au fond, il ne détesterait pas être enterré là-haut, devant cette sépulture sauvage, au large de laquelle, ce matin-là, on voyait le moutonnement bleuâtre des plateaux que recouvrait par endroits le derme sensible et profond des blés, dont la surface bougeait doucement, émouvante, caressée par la fuite perpétuelle des nuages.

Jean Carrière, L'Épervier de Maheu

 

      Au cimetière de Saint-Goussaud, la place d'Antoine est vide, et c'est la dernière: s'il y reposait, je serais enterré n'importe où; au hasard de ma mort. Il m'a laissé sa place. Ici, fin de la race, moi le dernier à me souvenir de lui, je serai gisant: alors peut-être il sera mort tout à fait, mes os seront n'importe qui et tout aussi bien Antoine Peluchet, près de Toussaint son père. Ce lieu venteux m'attend. Ce père sera le mien.

Pierre Michon, Vies minuscules

 

      Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des victimes du neuf janvier, vêtue manteau violet et toque d'astrakan, j'avance à grand peine entre les tombes, visage fouetté par les flocons glacés, pieds déjà gourds dans mes vieilles bottes.
      Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des victimes du neuf janvier, soudain me fige et manque défaillir en découvrant noires sur les stèles de marbre gris les croix ignobles tracées pendant la nuit.
      Saint-Pétersbourg, il neige et dans le carré juif du cimetière des victimes du neuf janvier, tandis que les larmes sur mes joues brûlent, je revois ce jour lointain où mes hommes tombèrent sous les balles ― dimanche baptisé rouge en leur mémoire ― et me semble alors entendre Dédalus à l'accent d'Irlande me souffler: l'histoire, Madame, est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller.

Jacques-François Piquet, Que fait-on du monde? Élégie pour quarante villes

 

     Lorsqu'il parvint au rocher où se trouvait O Rin, la neige avait entièrement recouvert le sol d'une couche blanche. Dissimulé au pied d'un rocher, il examina la contenance d'O Rin. Non content d'avoir, en retournant sur ses pas, rompu le serment du pèlerinage de la montagne, il se préparait à rompre le serment selon lequel on ne doit pas prononcer un mot. C'était la même chose que de commettre un crime. Mais, tout comme elle l'avait dit: «C'est bien probable qu'il neigera!», voilà qu'il s'était mis à neiger! C'est cela qu'il voulait dire ― il suffisait d'une parole.
      Tappei avança doucement la figure de derrière le rocher. Là, devant ses yeux, O Rin était assise. Elle s'était protégée de la neige en se couvrant la tête par derrière avec la natte, mais sur ses cheveux de devant, sur sa poitrine et sur ses genoux, la neige s'était accumulée: elle avait l'air d'un renard blanc. Les yeux fixés sur un point, elle psalmodiait la prière d'adoration du Bouddha. Tappei, d'une voix forte:
      ― Maman... Y neige!
      O Rin sortit doucement une main et l'agita du côté de Tappei. Cela semblait vouloir dire: «Rentre! Rentre!»
      ― Maman, tu vas avoir froid!
      O Rin secoua plusieurs fois la tête de côté. À ce moment-là, Tappei s'aperçut qu'il n'y avait plus un seul corbeau. Comme il s'était mis à neiger, peut-être s'étaient-ils envolés vers des villages. Ou alors, peut-être ont-ils regagné leur nid, se dit-il. Quelle bonne chose, qu'il eût neigé! Et puis, on devait avoir moins froid, à être enfermé dans la neige, qu'à être exposé au vent de la montagne froide. Et, pensa-t-il, comme ça, Maman finira par s'endormir.
      ― Maman, y neige, ta chance est bonne!
      Il continua en disant les paroles de la chanson:
      Le jour qu'elle va à la montagne...

Fukazawa, Narayama

 

 

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et froide
Au cimetière étrange de Lofoten
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au coeur des cercueils pauvres de Lofoten

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c'est en moi comme si j'aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d'argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah! les morts, y compris ceux de Lofoten -
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.


Oscar Vladislas de Lubicz Milosz 
Les Sept Solitudes (1906) 

 

 


     

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